13-04-2014 10:39 - Les frontières coloniales et leur imposition dans la vallée du Fleuve Sénégal, 1855-1871... (5)

Les frontières coloniales et leur imposition dans la vallée du Fleuve Sénégal, 1855-1871... (5)

Bouleversement des hierarchies politiques et statutaires.

Adrar-Info - La crise politique dans le Trârza à la mort de Sidi Mbayrika. À la fin des années 1860, la frontière du Fleuve était devenue une question centrale dans la crise politique qui agitait le Trârza.

Au sein même de la propre qabîla de Sidi Mbayrika, se fit jour un parti militant, de plus en plus écouté, exigeant une action pour restaurer leurs anciennes prétentions au Sud du Fleuve. La mise en œuvre de la frontière française avait révélé des divisions tranchées parmi les familles puissantes du Trârza.

Elles différaient entre elles par leurs ressources matérielles et par leur capacité à s’adapter et à prospérer dans le nouveau régime d’après guerre. Certaines avaient pu conserver intactes leurs richesses tout au long de la guerre. Il s’agissait notamment des familles de Sidi lui-même et de ses proches partisans.

En tant que amîr du Trârza, Sidi appréciait le droit ou la taxe sur la gomme arabique que le Gouvernement de Saint-Louis collectait annuellement des marchands du Fleuve et qu’on lui redonnait sous la forme de Guinée. Sidi et ses partisans bénéficiaient du renouveau du commerce et des bonnes relations avec Saint-Louis à la fin de la guerre.

Mais les Awlâd Ahmad min Daman incluaient également de familles dont la guerre avait été pour eux une calamité et dont la paix scellait le désastre. Les plus touchés étaient ceux qui avaient vécu du tribut des populations de la rive gauche, ou des razzias annuelles en pays wolof. Le régime français au Waalo les laissait sans aucun moyen de subsistance.

Le cas des Ahl Mhammad Shayn : bénéficiaires des tributs venant du KaJoor

Le cas des Ahl Mhammad Shayn illustre l’importance cruciale des qabâ’il de la rive Sud au Trârza. En effet, les Ahl Mhammad Shayn avaient bénéficié de ces tributs plus que toute autre famille des Awlâd Ahmad min Daman. Et de ce fait, ils avaient perdu l’ensemble de leurs revenus à la fin du conflit.

Avant la guerre, les Ahl Mhammad Shayn collectaient un tribut annuel de 200 têtes de bétail du Damel de KaJoor, un payement qui datait de leur ancêtre du XVIIIe siècle Sidi al-Mukhtar wuld al-Shargh. Ils avaient été également sans doute bénéficiaires d’un tribut bisannuel de 100 têtes de bétail du Burba [seigneur] de Jolof( 28).

Le chef de la famille, Sidi Ahmad wuld Mhammad Shayn, avait tenté à plusieurs reprises de rétablir ce payement au début des années 1860. Ces efforts furent contrecarrés par les autorités françaises qui étaient déterminées à éradiquer tous les liens tributaires entre les Trârza et les États wolof.

En Juillet 1863, Sidi Ahmad et ses frères furent presque arrêtés alors qu’ils retournaient du Kajoor à la tête d’un troupeau de bétail qu’ils avaient collecté comme tribut. Le Commandant de Dagana avait eu connaissance de leur voyage et leur tendit un piège dont ils ne purent s’échapper qu’en abandonnant leur troupeau.

Sous la pression forte du Gouverneur, Sidi Mbayrika promit d’empêcher de telles expéditions à l’avenir (29). Les Français considéraient les Ahl Mhammad Shayn avec suspicion tout au long de l’année 1860, et, en une occasion, ils blâmèrent Sidi Ahmad pour incitation à la violence contre les villageois profrançais de Gaé( 30).

Après la mort de Sidi Ahmad et de l’un de ses fils, tués par les Idaw‘ish en 1868, ses enfants survivants poursuivirent les demandes de la famille. Au début des années 1870, Sidi Mbayrika fit face à une pression croissante pour justifier les demandes de Trârza sur la rive Sud. Des éléments puissants au sein de sa propre qabîla avaient perdu patience, réalisant que la dépendance de l’amîr sous les revenus de la gomme les rendait peu enclins à risquer une confrontation avec les Français.

En 1871, le Commandant de Dagana s’entretint avec un chef du Waalo qui avait des liens étroits avec les Awlâd Ahmad min Daman. Il reçut une analyse candide de la crise qui couvait au Trârza, une crise qui trouvait ses racines, pour ce chef du Waalo, dans les concessions que Muhammad Lhabib avait fait en 1858. Le Commandant résuma sa conversation à l’intention du Gouverneur : « Pour se libérer du danger interne, [Muhammad Lhabib] demanda la paix et signa le traité de 1858, sacrifiant les intérêts des princes Trarza à ses propres intérêts, acceptant de conditions onéreuses stipulées par le traité.

Le résultat fut un mécontentement croissant et au final causa l’assassinat de Mohamed El Habib. Sidi, son fils, fut élu parce qu’il pensait pouvoir rétablir la suprématie ancienne des Maures sur la rive gauche. Son habilité lui a permis, jusqu’à présent, de contenir les mécontents, mais ces derniers sont maintenant si nombreux qu’une résolution de la situation est nécessaire… Les princes veulent le forcer à réclamer leurs anciens droits sur la rive gauche…

Ils comprennent bien que Sidi, pour la sauvegarde de son droit [les taxes sur la gomme] aspire à la paix, ainsi que les marabouts Maures, pour la sauvegarde de leurs troupeaux et de la gomme, et les Blancs [sic] pour la sauvegarde de leur commerce. Mais les guerriers, qui n’ont pas d’autre richesse que leurs armes, et anciennement le droit de prélever les tributs et de piller sur la rive gauche, doivent obtenir ceux qu’ils possédaient alors( 31)..

Dernières tentatives de rétablir les tributs des anciens dépendants dans larive gauche du Fleuve Sénégal
En 1871, Sidi Mbayrika dû faire face à une opposition directe provenant de sa propre qabîla. Les tenants de cette opposition étaient ses jeunes demi-frères Ahmad al- Salim et al-Mukhtar al-Salim, les fils de Muhammad Lhabib par sa troisième épouse des Awlâd Daman. Ahmad et al-Mukhtar jouèrent sur la frustration des groupes Trârza dépossédés.

En Avril, al-Mukhtar al-Salim se rendit au Kajoor et eut un entretien glacial avec le Damel [roi] Lat Joor [Dior]. Suivant les rapports qui parvinrent à Martin l’objectif de al-Mukhtar avait été de rétablir les anciens payements de tributs. Alors qu’il essuyait un refus, sa visite souleva une indignation au Trârza, où il fut considéré comme ayant outrepassé les droits traditionnels des Ahl Mhammad Shayn dans la collecte de tributs au Kajoor (32).

Néanmoins, cette visite eut l’effet attendu de porter la question des tributs au devant de la scène. Sidi Mbayrika se trouva lui-même mit sous la touche. Suivant l’informateur du Waalo de Martin : « les princes veulent le forcer à revendiquer auprès de vous leurs anciens droits sur la rive gauche, car, disent-ils, le Gouverneur a rendu à leurs anciens propriétaires les pays qu’il avait conquis, Toro, Oualo, Cayor, et ne leur fait plus payer l’impôt ; et ils ne voient pas pourquoi les Trarza, plus puissants que ces trois pays, seraient laissés de côté 33».

Il s’agissait de la dernière opportunité pour Sidi Mbayrika. Son inaction durant les semaines qui suivirent conduisit la plupart de ses partisans Trârza à l’abandonner. Le 28 Juillet, il fut assassiné par son demi-frère Ahmadal-Salim.

A suivre…/

Mariella villasante


Raymond M. Taylor : Saint Xavier University, Chicago Traduit de l’Anglais (Etats-Unis d’Amérique) par Christophe de Beauvais . Publié dans : Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel, sous la direction de Mariella Villasante Cervello, Paris, L’Harmattan : 439-456.

Articles précédents : http://adrar-info.net/?p=24197; http://adrar-info.net/?p=24214; http://adrar-info.net/?p=24238; http://adrar-info.net/?p=24279

28 En 1871 Martin rapporte : « Le Bour a cessé de payer le tribut à partir de cette époque ; et on affirme même qu’il n’a pas été réclamé depuis environ 15 ans. Il consistait en 100 boeufs, ou leur valeur [équivalente] payable tous les deux ans. Le Cayor, qui payait 200 boeufs, a également cessé de verser ce tribut à partir de la guerre avec les Maures. Il résulterait de ces renseignements que les tributaires des Trarza ont profité, pour s’affranchir, de l’interdiction faite par nous aux Maures de passer en armes sur la rive gauche. » ANS 13G106, 3, Martin, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 27 Janvier 1871.

29 Les documents concernant cette affaire sont : ANS 13G-101, 128, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 20 Juillet 1863 ; ANS 13G-101, 136, Rapport administratif sur les chefs de village de Waalo, le 15 Août 1863 ; ANS 9G-1, 199-200, Sidi Mbayrika au Gouverneur, le 20 Juillet 1863 ; et ANS 9G-1, 195-6, Sidi Mbayrika au Gouverneur, sans date. Les liens entre la famille de Mhammad Shayn et les élites du Kajoor étaient particulièrement étroits.

A la fin de Février ou au début Avril 1860, quelques uns des principaux chefs des Awlâd Ahmad min Daman avaient écrit à Faidherbe pour lui demander que Sidi Ahmad wuld Mhammad Shayn soit autorisé à voyager au Kajoor pour discuter d’une affaire « d’intérêt mutuel » avec le Damel.

Parmi les signataires de la pétition, on trouvait Muhammad Lhabib, son fils Sidi Mbayrika, Sidi Ahmad wuld Ibrahim Khlil wuld ‘Umar et Sidi Ahmad wuld Mhammad Shayn lui-même (ANS 9G-1, 167-8, Chefs des Awlâd Ahmad min Daman au Gouverneur, le 3 Avril 1860). Voir aussi ANS 13G-101, 19, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 1er Juin 1860.

30 En 1866, le commandant Martin reconnu Sidi Ahmad wuld Mhammad Shayn et son cousin Sidi wuld Ibrahim Khlil comme les responsables Trârza qui incitaient les villageois de la rive Nord de Khoeul à détrousser les villageois de Gaé à chaque fois que ces derniers traversaient le Fleuve pour pêcher ou pour récolter du millet sauvage. ANS 13G103: 37, Martin, Commandant de Dagana, au Gouverneur, le 13 Décembre, 1866. En 1867, Martin força l’un des tributaires de Sidi Ahmad Zambutti, un certain Ahmad Ibrahim, à rendre des « cadeaux », dont un esclave et 27 moutons, qu’il avait obtenus au Waalo. ANS 10G103, 50, Martin, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 25 Juillet, 1867.

31 ANS 13G103, 31, Martin, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 28 Mai 1871. L’informateur du Waalo était Sidia Léon Joop, un important chef du Waalo, aidé par les Français et le cousin de A‘li Ndyombott.

32 ANS 13G106, 29, Martin, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 18 Mai 1871. Le Commandant Martin mentionne le voyage de Al-Mukhtar au Kajoor dans plusieurs autres de ces rapports au gouverneur : ANS 13G106: 20 (le 18 Avril 1871) ; 27 (le 28 Avril 1871) ; 28 (le 12 Mai 1871) ; 31 (le 28 Mai 1871) ; 46 (le 11 Juillet 1871) ; etc.

33 ANS 13G106, 31, Martin, Commandant de Dagana au Gouverneur, le 28 Mai 1871.



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Commentaires (2)

  • sybasarr (H) 13/04/2014 16:59 X

    La colonisation! L'occupation. La falsification de l'histoire. !! On a deja vu ca en Afrique du Sud. Les Zoulous, les bantous sont des etrangers... Les Hollandais, Francais, Belges, Allemands, Anglais sont les vrais africains, les Afrikaners. Trab El bidan! Trab Al Ifriqiya. Trabel Al kahlouch. Trab Al kowar. Trab Al Soud. La pays des Soudaniens. Bilad Essoudan... Le pays des Noirs. Al Bakri...

    Qui est berbere? qui est arabe? Qui vient d'ou? du Yemen? de la peninsule arabique? et Quand alors? 7e siecle? 11e siecle? 15e siecle? 18e siecle?

    Pourtant, ils etaient la depuis 600- 200 ans avant JC. venant de la valle du Nil, en Afrique.
    Mediter...

  • Regenmacher (H) 13/04/2014 11:29 X

    Du n'importe quoi. Comme d'habitude des des histoires fausses et magouillees. Cet auteur ne fait que vouloir prouver une encore la presence des beydanes a la vallee en 1800 et totalement faux. Leurs presence (les berberes) a ete effacee depuis les temps de Thierno souleymane ball et l'arrivee du grand wliyou de fouta toro Cheikh Oumar al-Foutiou tall.

    Cessz vos manipulations mensongeres...