07-11-2017 23:15 - Deuxième lettre à Michel Onfray, philosophe français (Première partie)

Deuxième lettre à Michel Onfray, philosophe français (Première partie)

Le Calame - Monsieur

Le sujet de ce propos, déjà annoncé dans ma précédente correspondance, porte sur la pensée profane, mère de l’athéisme qui vous guide, et l’herméneutique musulmane qui partage avec la philosophie le même fondement : le rationalisme, l’une des principales caractéristiques du théisme de l’Islam.

Entendons-nous bien : le rationalisme, ici, c’est la force de la raison alliée à l’autorité suprême de la Parole divine, exprimée dans le Coran, dont l’Omniscience infinie transcende la connaissance humaine.

Cela mérite explication, étant entendu qu’il ne serait pas nécessaire de trop nous appesantir sur le premier aspect du sujet, tout le monde connait son crédo, la simple référence à un grand maître de cette pensée devrait donc suffire :

Raison et Religion

Déjà, au XI ème siècle, l’une des plus grandes figures de la littérature arabe, Abou Ala Al Maari, immense poète et libre penseur, mort en 1057, avait osé s’en prendre aux religions monothéistes, sans égard pour les interdits, affirmant qu’elles se valent toutes les trois dans l’égarement. Voici ce qu’il dit dans sa poésie :

« Réveillez-vous, réveillez-vous, Ô égarés !

Vos religions sont subterfuges des anciens

Ils disent que le temps mourra bientôt

Que les jours sont à bout de souffle

Ils ont menti, ils ignorent son échéance

N’écoutez pas ces maîtres de fourberie ».


Il dira ensuite :

« La raison ne peut que s’étonner des lois

Qu’elles soient musulmanes, juives ou chrétiennes ».


Et il ajoute :

« Les gens voudraient qu’un imam se lève et prenne la parole devant une foule muette

Illusion trompeuse, il n’est d’imam que la raison

Notre guide de jour comme de nuit ».


Mais les adeptes de l’athéisme ont surtout célébré ce libre penseur parce qu’il à écrit :

« Les habitants de la terre se divisent en deux

Ceux qui ont un cerveau, mais pas de religion

Ceux qui ont une religion, mais pas de cerveau ».


Qu’il me soit permis d’ouvrir ici une parenthèse pour souligner qu’il est tout de même étonnant, voire incroyable, qu’une telle personne, presque pauvre et à peine voyante donc handicapée, vivant alors dans la capitale de l’Islam, ait pu critiquer aussi violement les religions monothéistes sans distinction et sans être inquiétée outre mesure.

C’est parce que Baghdad était, à cette époque abbasside, le centre culturel du monde, une ville où régnait une tolérance presque complète et où les savants et les hommes de lettres étaient bien accueillis et bien traités. En somme tout le contraire des intégrismes intolérants d’aujourd’hui, aussi nombreux dans le rang des adeptes de la laïcité que dans celui des défenseurs de la religion qui se comptent à la fois chez les juifs, les musulmans et les chrétiens.

Encore que l’intolérance des laïcs est maintenant beaucoup plus affichée en Europe, notamment à l’égard des musulmans, parce qu’elle s’est constituée désormais en mouvement d’esprits ‘’décomplexé’’ et virulent qui s’étend dans tout le vieux continent et qui entretient délibérément l’amalgame où l’essentiel est masqué par l’événement et l’important par le futile. Mais c’est là un autre sujet, fermons donc la parenthèse.

Et comme pour répondre au libre penseur Al Maari, dans un remarquable ouvrage intitulé Fasl el-maqâl (que l’on peut traduire par Discours décisif), Mohamed Ibn Rushd – un esprit supérieur, à la fois théologien, philosophe, astronome, mathématicien et médecin, né à Cordoba en Andalousie et mort à Séville en 1198 – connu en Occident sous le nom d’Averroès, avait alors tranché la question en ces termes : « le rationalisme, fondement de la philosophie, n’est pas en contradiction avec la religion et ne peut constituer un danger pour elle ».

C’est plutôt la prétention de détenir la vérité à tout propos qui trace le chemin des dogmatismes et des fanatismes, car on ne peut contraindre le raisonnement, d’autant qu’il n’y a jamais eu de parfaits consensus sur les questions théoriques, aussi bien entre les philosophes qu’entre les théologiens ou érudits de la religion appelés Oulémas en arabe.

Aussi, un grand poète persan soufi disait : « la soif de rencontrer Dieu ne s’étanche pas dans le faste des dignitaires ni dans l’austérité des magistères mais dans le jardin de la raison ».

Il parlait du cheminement graduel de la foi qui conduit vers la certitude herméneutique et exige du croyant, musulman en tout cas, un dépassement perpétuel de soi, un effort individuel de raisonnement et de méditation : d’abord sur la lecture du Coran, méditation ensuite sur la création des êtres et de la nature qui nous entourent. C’est une affaire personnelle qui exclut par là même tout magistère et tout clergé.

C’est dire que l’herméneutique musulmane postule la relativité de la connaissance et, du coup, l’humilité comme attitude dans le domaine de la recherche de la vérité et de l’épanouissement intérieur ou la sérénité du moi. Elle fait de la foi non pas le résultat d’une adhésion aveugle ou par mimétisme, un acte de paresse intellectuelle, mais une conquête incessante de l’esprit, le fruit d’un effort personnel et libre.

Mais cette liberté, où la pensée se meut en l’absence d’une autorité cléricale, trouve son contrepoids et donc son équilibre dans la Charia : la Loi prescrite par l’Islam, qui pose les règles de vie et codifie les obligations de l’homme vis-à-vis de son Créateur, de son entourage et des autres. E

lle est fondée sur les deux sources originelles (Oussoul) de l’Islam : le Coran qui en est la principale et la Sunna qui se trouve compilée dans des recueils de Hadiths du Prophète (PSL), c’est-à-dire les propos ou discours qu’il a tenus et les décisions qu’il a prises dans telle situation ou tel cas.

Parmi ces recueils, les deux principaux qui font vraiment l’unanimité dans le monde musulman, sunnite en particulier, sont le Sahih Al Boukhari et le Sahih Muslim, éponymes de leurs auteurs et réputés les plus fiables en comparaison à d’autres, tels que celui de Abou Dawoud et celui de Tirmidhi, même s’il ne faut pas oublier l’incontournable Al Mouwatâ de Malik Ibn Enass et d’autres encore.

Les deux premiers font effectivement autorité, ils sortent du lot, car plus que les autres, ils avaient la vocation d’historiens et prirent l’initiative de rassembler ces Hadiths dans des textes après avoir mené personnellement des enquêtes minutieuses.

Le souci de la précision et de l‘exactitude qu’ils eurent dans leur tâche ardue est illustré par le fait qu’ils aient mentionné les noms de ceux qui ont rapporté le récit, pour chaque épisode de la vie du Prophète (PSL) et pour chacun de ses propos cités, en remontant jusqu’au premier qui recueillit l’information au sein de la famille même du Prophète ou parmi ses compagnons et en éliminant systématiquement toute information qui n’était pas recoupée ou confirmée par d’autres sources.

C’est ainsi que naquît la Sunna en tant que deuxième source originelle de législation en Islam.

Viennent ensuite les éléments de jurisprudence ayant fait l’objet d’Ijmâ, c’est-à-dire d’unanimité au sein des quatre grandes écoles de jurisprudence (les quatre Medhaheb) dont l’enseignement est reconnu dans tout le monde musulman, sunnite notamment, comme le plus conforme aux deux sources originelles sus évoquées. Il s’agit des quatre écoles portant les noms de leurs fondateurs : l’imam Malik, l’imam Chafi’i, l’imam Ahmed Ibn Hambal et l’imam Abou Hanifa.

Il y a enfin, subsidiairement, les Fatawi (pluriel de Fatwa) ou avis juridiques qui s’appliquent parfois mais qui ne peuvent être prononcés par n’importe quel jurisconsulte ou érudit, réservés en principe aux rares Oulémas capables de faire la synthèse ou la corrélation argumentée entre les Hadiths du Prophète (tenant compte de leur contexte) et l’exégèse coranique qui, elle, repose sur le Mantik ou l’interprétation démonstrative par la logique comparative et la science du Bayâne ou la linguistique.

Cette méthode d’interprétation est généralement retenue comme la plus raisonnable et la plus pertinente : certains croient qu’elle l’est plus que le Te’wil ou l’interprétation intuitive de la doctrine Ach’arite, leur croyance s’appuyant sur une sorte de confusion d’idées qui entoure cette doctrine ; d’autres pensent qu’elle l’est encore plus que l’interprétation littéraliste du Wahabisme dont les principes et idées rigoristes nourrissent, disent-ils, nombre de courants fondamentalistes qui se transforment souvent en mouvements plus politiques que religieux, extrémistes dans leur discours et violents dans leur action[1]…

Ici, une précision est nécessaire, et quand bien même elle pourrait paraître un peu hors sujet, elle est néanmoins utile pour mieux comprendre la trame de ce propos : la doctrine Ach’arite et le Wahabisme ne sont comparables en rien, tant dans leur nature que dans leur fondement.

En effet, par sa prodigieuse pensée, Abou Hassan Al Ach’ari (mort en 913) a beaucoup apporté à l’Islam sunnite, tandis que la doctrine de Cheikh Mohamed Abdel Wahab (mort en 1792), qui se réclame de la même école sunnite, n’a jamais pu dépasser les frontières de l’Arabie Saoudite ; encore qu’elle fut imposée à la société de ce pays plus par le zèle d’une police religieuse que par un enseignement convaincant ou une pensée lumineuse qui emporte l’adhésion. Le Wahabisme s’est fait connaître dans le monde grâce à sa police religieuse, et c’est d’autant plus vrai qu’on ne peut citer un seul théologien Wahabite dont l’influence avait franchi les frontières du royaume…

(A suivre)

Ahmedou Ould Moustapha



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