10-03-2018 15:51 - Journée nationale de lutte contre l’esclavage : démonstration de force des «Komo » à Sélibaby

Journée nationale de lutte contre l’esclavage : démonstration de force des «Komo » à Sélibaby

Le Courrier du Nord - Ils sont venus de toutes les localités de Sélibaby, mais aussi d’Europe, notamment de France, pour célébrer la Journée nationale de lutte contre l’esclavage qui a eu lieu cette année, le 6 mars dernier, à Sélibaby.

Quelques 150 invités, en majorité «Komo », esclave en Soninké, qui se sont fortement mobilisés pour se faire entendre par le gouvernement mauritanien, représenté à l’occasion de l’ouverture officielle par le Commissaire aux droits de l’homme et à l’action humanitaire, un chargé de mission à la Présidence de la République, deux cadres de l’agence Tadamoun, ainsi que les autorités administratives et sécuritaires, sous l’égide de l’Association des Maires du Guidimagha, en collaboration avec le Bureau International du Travail (BIT) à travers le Projet Bridge et l’Association pour le développement intégré du Guidimagha (ADIG).

L’immense salle de l’Immeuble «Guidimagha», un complexe construit récemment à l’entrée Est de Sélibaby par les populations pour servir de lieu de manifestations et de résidence de passage, a refusé du monde ce 6 mars 2018, Journée nationale de lutte contre l’esclavage et ses séquelles dont la première édition a eu lieu l’année dernière à Kiffa, capitale de l’Assaba.

Le choix de Sélibaby, au Guidimagha, pour cette journée a été entourée de beaucoup d’appréhensions, au regard des tensions qui couvent depuis quelques temps, sur les réseaux sociaux, mais aussi sur le terrain de la confrontation sociale, entre les «Komo » révoltés par leur condition sociale et la noblesse soninké.

Aussi, les dirigeants des puissantes associations mises en place depuis quelques années par les descendants d’esclaves notamment en France, se sont mobilisés pour faire le plein, convoyant des centaines de personnes de tous les villages et hameaux soninkés du Guidimagha. Les deux plus grandes associations, l’AMEES (association mauritanienne pour l’éradication de l’esclavage et de ses séquelles) dont l’un des dirigeants, Ladji Traoré de l’Alliance Populaire Progressiste (APP) a fait le déplacement, et le Forum Ganbanaaxun Fedde (Association des volontaires pour le développement Soninkara UVDS) ont ainsi fait le plein de la salle, où les autres communautés, Peuls et Arabes, étaient largement minoritaires.

L’engagement du gouvernement contre l’esclavage et ses séquelles

Ouvrant les travaux de la Journée nationale de lutte contre l’esclavage et ses séquelles, le Commissaire aux droits de l’homme et à l’action humanitaire, Cheikh Tourad Ould Abdel Maleck, a mis en exergue l’engagement du gouvernement mauritanien à mettre fin à toute forme de servilité ou d’exploitation de l’homme par l’homme, citant comme arguments, l’adoption d’un arsenal juridique pénalement répressif, la Loi 2015-031 criminalisant les pratiques esclavagistes, l’inscription de l’esclavage comme crime contre l’humanité dans la Constitution, la création de l’agence Tadamoun pour la lutte contre les séquelles de l’esclavage, la lutte contre la pauvreté et l’insertion, la création de trois tribunaux spéciaux chargés de juger les affaires d’esclavage.

Il semblerait que c’est le président Mohamed Abdel Aziz lui-même qui a tenu à ce que cette journée soit célébrée à Sélibaby, malgré la réticence de certains parmi son entourage qui craignaient un clash communautaire, sur la base des évènements récents, notamment dans les localités de Dafor et de Coumba Ndaw, qui ont failli mettre le feu à la poudre des dissensions sociales en rapport avec la question de l’esclavage. Ainsi, aurait-il sommé le Commissaire aux droits de l’homme qui revenait tout juste d’un voyage à Genève de se rendre immédiatement à Sélibaby, dépêchant par la même occasion son chargé de mission, Sidney Sokhna de la noblesse soninké, et souvent pris à partie par les associations «Komo» lui et le ministre de l’Environnement, Hamedi Camara, tous les deux ressortissants du Guidimagha.

Les maires du Guidimagha et la société civile

Auparavant, le maire de la commune de Sélibaby, Hadrami Ould Wedad, président de l’Association des Maires de Guidimagha, maître d’œuvre de la journée, et Vice-président de l’Association des Maires de Mauritanie, avait souligné que la Loi 2015-031 criminalisant l’esclavage traduit les orientations claires du président Mohamed Abdel Aziz et de son gouvernement, relatives à l’éradication du phénomène en faisant de la loi un outil de rapprochement entre les communautés et les citoyens. Il a promis que les maires du Guidimagha, dès la fin de la journée consacrée à la vulgarisation de la loi et l’explication de son contenu, s’empresseront de la divulguer auprès de tous les habitants de la région.

S’exprimant au nom de la société civile, fortement représentée au cours de la journée, Amadou Bocar Bâ, membre de l’association AMEES et du Forum national des droits de l’homme (FONADH) ainsi que Salifou Diarra, membre de AMEES, ont fustigé un fléau qui divise les populations, demandant aux autorités de veiller à la stricte application des dispositions de la Loi 2015-031, tout en engageant une vaste campagne de sensibilisation pour la faire connaître aux populations, de mettre fin au monopole des mosquées et de la chefferie traditionnelle par des lignées traditionnelles et de régler les questions de la propriété foncière.

Le rôle du BIT

A son tour, Jean-Marie Kagabo, du BIT Genève dans son allocution, a félicité les autorités pour l’instauration d’une telle journée et l’honneur de l’institution qu’il représente d’y être associée et d’être impliqué par le gouvernement mauritanien pour l’accompagner dans la mise en œuvre de la Loi 2015-031. Il a remercié le Premier Ministre, Yahya Ould Hademine, d’avoir reçu en février 2015 une délégation du BIT à Nouakchott et d’avoir apporté son soutien, à travers une lettre adressée au Directeur général du BIT, à la mise en œuvre d’un projet d’appui technique sous la tutelle de la Direction du Travail. Ce projet est, selon lui, «une composante d’un programme mondial qui s’appelle Bridge », implanté dans plusieurs pays et financé par les Etats-Unis.

L’apport du Premier ministre s’est confirmé, dira-t-il en substance, par la ratification du Protocole relatif à la Convention 29 sur le travail forcé en janvier 2016, faisant de la Mauritanie le 2ème pays à l’avoir ratifié. Enfin, Jean-Paul Kagabo a appelé à la mise en place au niveau national, d’une alliance dénommée «Alliance 8.7», qui s’alignera sur l’alliance mondiale dont l’objectif est de fédérer toutes les forces pour l’atteinte de la cible 8.7 des ODD relative à la lutte contre le travail forcé, l’esclavage moderne, la traite des personnes et le travail des enfants.

Diallo Issa, représentant l’Agence Tadamoun a déroulé à son tour les principales réalisations de son institution (Voir http://cridem.org/C_Info.php?article=708631).

L’esclavage en milieu Soninké

Pour Sidney Sokhna, chargé de mission à la Présidence de la République, la spécificité de la société soninké rend difficile la compréhension des rouages de son fonctionnement, mettant en exergue les contradictions qui veulent qu’un tel Traoré, considéré comme esclave ici, soit au Mali un dignitaire de la grande noblesse, expliquant également au passage cette persistance à fixer les individus selon leur nom dans une compartimentation sociale immuable. Les choses doivent changer, dira-t-il, mais avec le temps, la douceur et le dialogue. «Ceux qui pensent que le changement, c’est ici et maintenant se trompent, et ceux qui pensent qu’une telle situation de rigidité dans les rapports sociaux peut continuer, se trompent également » dira-t-il.

Sidney avoue s’être rendu en France sur instruction de la Présidence pour démêler l’épineux problème de l’esclavage en milieu soninké qui a atteint son paroxysme ces derniers temps et d’avoir rencontré les représentants des principaux dirigeants d’association qui font bouger aujourd’hui le Guidimagha. Il leur a demandé de lui consigner leurs principales doléances. Celles-ci n’ont pas dépassé quatre points, a-t-il déclaré : la chefferie traditionnelle, l’Imamat, la question du mariage et les terres agricoles. Selon lui, la question de la chefferie traditionnelle et de l’Imamat ne sont pas des questions de castes, car certains nobles ne peuvent pas accéder à de tels postes dans tel village ou l’autre.

Selon lui, ce sont des questions qui pourront se résoudre avec le temps et la concertation. Sur la question foncière, il dit qu’il y a des esclaves qui ont des terres et des nobles qui n’en possèdent pas. Selon Sidney Sokhna, il y a des gens qui ne veulent pas que les choses changent, ceux qui en font un fonds de commerce et ceux qui s’agrippent encore à des privilèges ancestraux. Mais pour lui, le changement est inéluctable.

Passage en revue

S’exprimant au nom de la communauté maure du Guidimagha, le maire et notable des Ehel Mhoimid dont la tendance règne sur 9 communes de la région, a déclaré que l’esclavage pur et dur n’existe plus dans cette communauté qui serait fortement métissée, soulignant que lui-même est le fruit de ce métissage, sa mère appartenant à la communauté harratine.

Plusieurs intervenants ont par la suite chauffé la salle, tels que Abderrahmane Traoré, Secrétaire général de l’AMPS (association mauritanienne contre les pratiques esclavagistes et ses séquelles) dont l’organisation réclame selon lui l’application de la loi contre l’apologie de l’esclavage et contre les usurpations de terres appartenant à des «Komo» sous la menace, l’intimidation et le chantage des milieux féodaux.

Parmi également les intervenants qui ont secoué la salle, le Cheikh Demba Diarra, qui a connu récemment des démêlées avec la justice pour ses positions antiféodales, mais aussi, Yacoub Baghayoko de l’UVDS, l’imam Abdallahi Cissé, l’Imam Zakarya, des passes d’armes entre activistes et membres de la féodalité, mais passes d’armes aussi entre les religieux, dans une langue Soninké qui a échappé à une grande partie de l’assistance, mais dont la vigueur dénotait d’un grand engagement à coups d’argumentaires sociologiques ou religieuses.

Enfin, Hamada Ould Bneijara, président de ADIG a contextualisé la journée en lien avec la sensibilité du thème au Guidimagha, tandis que le président de la Cour spéciale chargée des crimes esclavagistes de la Zone Est qui couvre les deux Hodhs, l’Assaba et le Guidimagha, le juge Bâ Aliou a fait un exposé exhaustif sur le contenu de la loi et les défis qui se posent pour sa mise en œuvre.

Cheikh Aïdara



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Commentaires (2)

  • cheikhou (H) 11/03/2018 01:34 X

    donogaladiegui je te remercie pour l'intérêt que tu as accordé à mon reportage. C'est vrai je n'ai pas cité le nom du gouverneur, car je n'en vois pas l'opportunité surtout dans une cérémonie d'ouverture où il n'a prononcé le moindre discours, car le discours officiel, c'est le commissaire qui l'a prononcé. J'ai juste mentionné sa présence. Par contre, dans la cérémonie qu'il a présidé la veille, celle réservée aux Imams où il a ouvert la séance j'ai bien prononcé son nom, voire l'article : http://aidara.mondoblog.org/2018/03/10/imams-guidimagha-a-lecole-de-loi-de-fatwa-lesclavage/

  • donogaladiegui (H) 10/03/2018 16:37 X

    @Mr cheikh Aïdara Expliquez comment un journaliste peut il faire un reportage dans une région aussi importante que le Guidimagha pour une cérémonie aussi importante que la célébration de la journée nationale de lutte contre l'esclavage qu'a présidé le waly MR OUMAR AMADOU DIALLO, sans une seule fois citer son nom.