11-09-2018 16:10 - Crise libyenne : Haftar menace l’Algérie et s’isole davantage

Crise libyenne : Haftar menace l’Algérie et s’isole davantage

France24 - Tripoli a cherché à "rassurer" Alger, après les déclarations du maréchal Haftar, homme fort de l’Est libyen. Ce dernier a accusé son voisin de l'Ouest d'incursions belliqueuses et a menacé de "transférer la guerre" à la frontière. Analyse.

Est-ce une provocation du maréchal Haftar ? Une menace à prendre au sérieux ? La dernière déclaration de l’homme fort de l’est de la Libye, soutenu par le Parlement de Tobrouk, jette un nouveau froid dans les relations avec l'Algérie. Dans une vidéo diffusée sur le site d'Al Jazeera, samedi 8 septembre, Khalifa Belqasim Haftar, commandant en chef de l’armée libyenne, a menacé d’entrer en guerre avec son voisin.

“Les Algériens ont trouvé une occasion pour entrer en Libye. Lorsque nous avons découvert cela, j’ai envoyé le général Abdelkrim en Algérie pour expliquer que ce qui avait été fait n’était pas fraternel. Nous pouvons transférer la guerre de l’Est à l’Ouest en peu de temps”, a-t-il menacé.

Le maréchal Haftar a ensuite affirmé que les autorités algériennes s’étaient "excusées" et lui ont expliqué que “l’incursion de l’armée algérienne était une opération individuelle qui prend[rait] fin dans une semaine”.

La frontière entre l'ouest de la Libye et l’Algérie, longue d’un millier de kilomètres, est pourtant éloignée de l’Est libyen dirigé par le maréchal Haftar. "Il dispose de quelques milices à cette frontière stratégique pour contrôler les nombreux trafics dans la région", explique le correspondant de France 24 à Tripoli, Sheikh Moaad. De son côté, l’armée algérienne a déployé entre 30 000 et 40 000 soldats sur cette frontière, selon Middle East Eye. "Or, l’Algérie est très soucieuse de ne pas empiéter sur le territoire libyen, contrairement à l’Égypte, à la France ou à l’Italie", estime Hasni Abidi, politologue algérien et directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) basé à Genève, interrogé par France 24.

Le quotidien algérien El Watan écarte également toute possibilité d’incursion algérienne de nature belliqueuse. "Les accusations du commandant en chef de l’ANL ont surpris de nombreux observateurs, surtout que l’État algérien est connu pour son refus obstiné de mener des opérations militaires à l’extérieur de ses frontières et son respect scrupuleux de la souveraineté des pays", écrit Zine Cherfaoui. "L’Algérie n’a d’ailleurs jamais été prise à défaut sur cette question. Même les aides humanitaires algériennes destinées ces dernières années aux populations des villes libyennes proches de la frontière n’ont été envoyées qu’une fois obtenu le feu vert du gouvernement libyen d’entente nationale, reconnu par la communauté internationale."

La réponse du gouvernement d’union nationale basé à Tripoli ne s'est pas fait attendre. Mohamad Taher Siala, ministre libyen des Affaires étrangères dans le gouvernement d’union nationale, s’est empressé de prendre le contre-pied de son rival de l’Est libyen. Il a ainsi appelé son homologue algérien Abdelkader Messahel, lundi 10 septembre, pour qualifier les propos de Haftar d’"irresponsables".

Il a affirmé que les "autorités libyennes" étaient attachées au renforcement des relations avec l’Algérie, et loué le rôle joué par son voisin dans le cadre des efforts de l’ONU pour parvenir à une solution au conflit libyen, selon la télévision ENTV. Pour sa part, Abdelkader Messahel a "rassuré" son homologue libyen, affirmant qu’aucune déclaration ne pouvait porter atteinte aux "relations fraternelles" entre les deux pays. Il a affirmé que l’Algérie poursuivrait ses efforts en faveur d’une "solution politique" à la crise libyenne.

Haftar aux abois

Pourquoi le maréchal Haftar assume-t-il donc une position belliqueuse ? "Il cherche à consolider la base de ses soutiens libyens", avance l'expert du Cermam, qui poursuit : "Haftar se trouve dans une situation délicate. La ville de Benghazi n’est toujours pas sécurisée. Il a mis trois ans pour libérer la ville de Darna des mains de Daesh [l'organisation État islamique, NDLR]. Et lorsqu’il menace de marcher sur Tripoli, chacun sait qu’il n’en a pas les moyens". Ses ambitions nationales ne sont pas prises au sérieux, à l’heure où Tripoli peine à retrouver le calme après plusieurs jours de violences entre milices rivales, et alors que la compagnie nationale de pétrole dans la capitale libyenne a été l’objet d’une attaque qualifiée de "terroriste", le 10 septembre.

C’est donc un Haftar affaibli, en manque de crédibilité nationale, qui coupe une nouvelle fois les ponts avec l’Algérie. "Il a grillé la politesse à Alger en ne répondant pas à son invitation de participer à des discussions incluant toutes les parties prenantes en Libye, alors qu’il s’est rendu à Paris et à Abu Dhabi, analyse Hasni Abidi du Cermam. Le rôle diplomatique de l’Algérie, qui prône une solution pacifique de compromis entre les différentes factions libyennes, le gêne."

Les déclarations du maréchal Haftar sont accueillies froidement dans la presse algérienne. "Entre l’Algérie et le maréchal Khalifa Haftar, ça n’a jamais été la lune de miel. Ce n’est pas la première fois que l’homme fort de l’Est libyen s’en prend au 'voisin de l’Ouest', analyse le site TSA Algérie, sauf que les propos qu’il a tenus samedi 8 septembre sont résolument belliqueux, dénués de toute précaution diplomatique. […] Faudra-t-il prendre la menace au sérieux ? Sans doute que non, l’homme de guerre libyen n’ayant ni les moyens ni ‘la folie’ de s’en prendre à une force de la trempe de l’armée algérienne. Mais sa sortie aura des conséquences certaines, peut-être irréversibles sur le plan diplomatique et sur l’évolution de la crise libyenne."

Le site établit le parallèle avec l’annonce par le maréchal Haftar, deux jours auparavant, de son intention de prendre Tripoli. "La menace de Haftar de marcher sur la capitale n’était pas non plus fortuite, car elle intervenait à la veille de l’entérinement de la nouvelle constitution libyenne, prévu en principe pour ce lundi 10 septembre, mais qu’il juge maintenant inopportun", poursuit TSA Algérie, qui juge l’homme "difficile à cerner". L'article rappelle comment, en mai 2017, "une visite d’Abdelkader Messahel [ministre algérien des Affaires étrangères] dans certaines villes libyennes, comme Tripoli, Benghazi, Misrata et Zenatne, fut [déjà] dénoncée par le clan Haftar comme une 'ingérence'."

Les relations entre le clan Haftar et l’Algérie ont atteint un point de non-retour, tranche TSA Algérie qui conclut : "Le nouveau credo de la diplomatie algérienne dans le dossier libyen devrait du coup ressembler à ‘tout sauf Haftar’".

Texte par Priscille LAFITTE



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Source : France24
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