09-06-2026 13:12 - Au-delà du débat entre Ould Bouh et Mokhtar Ould Diay : la Mauritanie face à son rendez-vous avec l’histoire économique

Au-delà du débat entre Ould Bouh et Mokhtar Ould Diay : la Mauritanie face à son rendez-vous avec l’histoire économique

Mansour Ly -- Tout a commencé par une querelle. Un ancien ministre des Finances, Sid’Ahmed Ould Bouh, qui reprend la parole pour mettre en garde contre des décisions économiques mal accordées. Un Premier ministre, Mokhtar Ould Diay, qui assume une ligne. Les réseaux sociaux ont fait le reste : ils ont retenu les noms, oublié le fond. On a commenté les hommes.

On a manqué la question. Car derrière l’échange se cache autre chose qu’un duel d’experts. Il y a une interrogation que le pays n’a pas encore osé formuler à voix haute. Que fait une nation lorsqu’elle commence enfin à disposer des moyens de ses ambitions ?

La Mauritanie n’a plus un problème de ressources. Elle a un problème de transformation.Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le pays se tient devant une promesse de prospérité. Le fer hier, la pêche ensuite, puis l’or ont déjà porté cet espoir. Le gaz l’ouvre à nouveau. Il pose pourtant la même question que toutes les rentes qui l’ont précédé. Que faisons-nous, vraiment, de nos richesses ?

Ce qu’il faut reconnaître

Soyons justes. Le pays va mieux qu’on ne le dit dans les cafés de Nouakchott. L’inflation a reculé, de cinq pour cent en 2023 à deux et demi l’année suivante. Les réserves de change tiennent. La dette, classée à risque élevé il y a quelques années, a été ramenée à un risque modéré par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. La stabilité macroéconomique n’est pas un slogan de communication gouvernementale, c’est un fait mesurable.

Et puis il y a le gaz. Le champ Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec le Sénégal, a démarré. Au premier trimestre 2026, il a même dépassé ses objectifs de production. Trois mille emplois, environ trois cents entreprises nationales mobilisées. Ce n’est pas rien pour un pays de moins de cinq millions d’habitants.

Reconnaître ces acquis n’est pas faire allégeance. C’est la condition pour être pris au sérieux quand on pointe ce qui ne va pas.

Mais derrière les statistiques se tiennent des réalités plus simples. Le jeune diplômé qui cherche un emploi depuis des années. L’entrepreneur qui se heurte au mur du crédit. L’agriculteur qui importe encore ce qu’il pourrait produire. Une courbe de croissance ne dit rien d’eux. C’est pourtant à eux qu’elle devra finir par répondre.

Le mirage du grand chiffre

On se souvient de la promesse. Le FMI annonçait, pour 2025, une croissance de plus de quatorze pour cent. Le chiffre a circulé partout. La Mauritanie allait devenir le champion africain de la croissance.

La réalité a été plus modeste. Autour de quatre pour cent. Le gaz est arrivé plus tard que prévu, le fer a fléchi.

Cet écart raconte tout. Une économie qui mise son destin sur un seul gisement avance au rythme d’une plateforme offshore et des cours mondiaux. Quand le forage prend du retard, c’est la prévision nationale qui s’effondre. Le pays vit de ses quatre rentes, et de leurs quatre vulnérabilités. Près d’un cinquième du PIB vient des seules industries extractives.

Extraire n’est pas transformer. Un pays qui exporte sa matière première exporte aussi la valeur qu’il aurait pu créer. Le minerai part vers d’autres usines. Le gaz part vers d’autres réseaux. Et l’emploi qualifié reste ailleurs.

La leçon que personne n’apprend par cœur

Le Botswana avait du diamant. Il en a fait des écoles, une administration honnête, une classe moyenne. La Norvège avait du pétrole. Elle en a fait un fonds souverain qui financera ses retraités dans un siècle.

D’autres, sur le continent même, avaient autant de richesse et n’ont récolté que des palais, des comptes à l’étranger et une jeunesse sans avenir. Le pétrole nigérian n’a pas vacciné le Nigeria contre la pauvreté. La rente angolaise n’a pas construit l’Angola.

La différence ne tient pas au sous-sol. Elle tient aux institutions. À la capacité d’un État à transformer un flux de devises en capacité durable plutôt qu’en consommation immédiate. Les ressources naturelles ne développent jamais un pays. Elles révèlent ce qu’il était déjà, en mieux ou en pire.

La Mauritanie se tient exactement à cette bifurcation.

Le vrai chantier


L’enjeu n’est pas le gaz. L’enjeu, c’est ce que le gaz permettra de bâtir. Une jeunesse nombreuse arrive sur le marché du travail. Elle ne demande pas un baril de plus. Elle demande une formation qui débouche sur un métier, une PME qui peut emprunter, un secteur privé national qui ne soit pas écrasé par l’import et la commande publique. Elle demande de quoi nourrir le pays sans dépendre du blé du monde.

Voilà le test. Les redevances gazières peuvent financer une administration pléthorique et quelques projets de prestige. Ou bien irriguer l’école, la santé, l’agriculture, l’industrie légère, la recherche. Le premier chemin soulage les urgences du présent. Le second prépare la prospérité de demain.

Un fonds souverain bien gouverné dirait beaucoup. Une politique industrielle qui exige de la transformation locale avant l’exportation dirait davantage. Ce sont des choix techniques. Ce sont surtout des choix de civilisation.

Que le gaz profite à tout le pays

Il y a une dernière exigence, plus discrète et plus dangereuse si on l’ignore. La géographie de la richesse.

Le gaz est au large. Le fer est au Nord. La pêche est sur le littoral. L’agriculture est dans la vallée. Entre Nouadhibou, Zouerate, Rosso, Kaédi, Kiffa et Nouakchott, les réalités économiques restent profondément inégales. La réussite du modèle gazier se mesurera aussi à sa capacité à réduire ces écarts.

Si la manne reste captée par quelques régions et quelques cercles, le pays se fracturera là où il est déjà fragile. La cohésion nationale ne se décrète pas dans les discours. Elle se construit dans la répartition.

Une rente qui ne circule pas devient un poison. L’histoire mauritanienne sait ce que coûtent les inégalités territoriales et communautaires laissées à elles-mêmes.

Le choix

Revenons à la querelle du départ.


Dans quelques mois, plus personne ne se souviendra de qui avait raison entre l’ancien ministre et le Premier ministre. Les polémiques s’effacent. Reste la question qu’elles ont fait surgir presque par accident.

La Mauritanie est devant son plus grand choix économique depuis l’indépendance. Pas celui d’exploiter ses ressources, c’est déjà fait. Celui d’en faire un pays, ou seulement un revenu.

Le gaz brûlera, quoi qu’il arrive. La seule chose qui dépend encore de nous, c’est ce qu’il aura laissé une fois éteint.

Mansour LY
Juriste consultant analyste politique



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Source : Mansour Ly
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