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Presse indépendante et Imprimerie Nationale : Les dessous d’un rapport difficile.
La presse indépendante mauritanienne traverse depuis quelques années une crise multiforme, dont la moindre est ce rapport difficile avec l’Imprimerie nationale, une structure publique chargée de l’impression des journaux nationaux en contrepartie d’une subvention annuelle que lui verse l’Etat.
Seulement, depuis trois années, cet apport budgétaire ne lui est plus reversé, entraînant une situation financière difficile pour l’entreprise qui ne parvient plus à faire face à ses charges ni à honorer ses engagements vis-à-vis de ses fournisseurs locaux et étrangers.
Ultime réaction face au refus de l’Etat de lui payer ses dettes, la direction de l’Entreprise a choisi de revenir aux tarifs pratiqués avant la subvention publique, en ce début d’année 2012. Incapable de faire face à cette donne, qui signifiait un tirage à 96 UM à l’unité pour un produit vendu 100 UM sur le marché, les principaux organes de presse, membres du Regroupement des éditeurs de presse (RPM), décidèrent alors de suspendre toute parution jusqu’au retour aux anciens tarifs.
Malgré les injonctions du ministre de la Communication, tutelle de l’Imprimerie, lui demandant de revenir sur sa décision, la direction campa sur sa position. Un bras de fer qui se soldera par le limogeage du directeur de l’entreprise et un retour au statu quo ante avec la nouvelle direction.
Mais, s’agit-il là d’une solution définitive ou d’un règlement à l’amiable provisoire. Pour en savoir plus sur cette crise latente entre les journaux et l’Imprimerie nationale, nous avons interrogé MM.Ahmed Ould Cheikh, Directeur de publication du journal "Le Calame", membre du RPM et du Conseil d’administration de l’Imprimerie nationale, ainsi qu’Ahmed Ould Wediya, Directeur de publication du journal arabophone "Essiraj ", Vice-président du RPM chargé de la question liée des relations extérieures.
Ahmed Ould Cheikh : "il est écrit noir sur blanc : l’Etat prend en charge une partie des frais d’impression des journaux tirés par l’Imprimerie nationale en contrepartie d’une subvention annuelle. Mais l’Etat ne paye pas ".
Le problème qui a éclaté récemment entre l’Imprimerie Nationale et la presse indépendante est un problème récurrent qui revient pratiquement chaque année. Il faut savoir que l’Imprimerie nationale, sur injonction de l’Etat, imprime les journaux presque à moitié prix moyennant une subvention annuelle que lui verse l’Etat. Depuis quelques années, les dettes de l’Etat vis-à-vis de cette institution se sont accumulées, obligeant l’imprimerie à revoir sa copie.
Comme l’Etat ne lui paye plus ce qu’il doit lui verser chaque année, l’imprimerie ne pouvait plus continuer à tirer les journaux à perte. Déjà en 2007, quand elle a menacé de revenir sur ses prix faute d’avoir été payée, l’Etat a été obligé de lui verser une importante subvention.
Mais au cours des trois dernières années, les dettes se sont de nouveau accumulées de telle sorte que la situation financière de l’entreprise était devenue pratiquement insoutenable. Moi, en tant que membre du Conseil d’administration de l’Imprimerie, je défends les intérêts de la presse indépendante, mais je sais aussi que la situation est devenue très difficile pour l’entreprise.
Déjà, l’ancien directeur de l’Imprimerie avait plusieurs fois saisi le Ministre de la Communication pour lui faire savoir que si la situation perdurait, son institution ne pourrait plus faire face à ses obligations.
Elle est endettée aussi bien auprès de ses fournisseurs locaux qu’étrangers et ne pouvait même plus payer le papier. Du moment qu’une aide à la presse venait d’être prévue dans le Budget de l’Etat 2012, cette dernière devrait, selon l’entendement de la direction de l’entreprise, pouvoir se prendre en charge en terme d’impression. Donc, l’Imprimerie a décidé qu’elle allait, dès le 1er janvier 2012, appliquer la vérité des prix. Or, il se trouve qu’à cette date, le Fonds d’aide à la presse n’a pas été mise en place ; en tout cas les journaux de la presse indépendante n’en avaient pas encore bénéficié pour prendre en charge éventuellement les coûts de l’impression. Il y a eu ainsi ce gap qui posait problème.
Le ministre a ordonné à l’Imprimerie de continuer à tirer les journaux avec les prix initiaux et l’Imprimerie a répondu qu’elle ne le pouvait pas. La situation était devenue difficile à entretenir, d’où le bras-de-fer entre le Ministère de la Communication et l’ancien DG de l’Imprimerie qui s’est soldé par le limogeage de ce dernier. Un nouveau directeur a été nommé qui a appliqué l’ancienne tarification, mais ce ne sera pas un remède miracle. L’Imprimerie traverse une situation financière impossible et a besoin de fonds.
Au bout de combien de temps, la nouvelle direction pourra-t-elle continuer à tirer les journaux à perte ? Ce qui est sûr, cela ne peut pas perdurer. Je connais parfaitement la situation de l’entreprise, aussi bien ses dettes que ses états, ce qui me permet de dire qu’une telle situation ne peut durer.
Ainsi, tout le problème de l’Imprimerie vient de cette subvention que l’Etat ne verse plus depuis trois ans ; or, il est écrit noir sur blanc, que l’Etat prend en charge une partie des frais d’impression des journaux tirés par l’Imprimerie nationale en contrepartie d’une subvention annuelle. Mais l’Etat ne paye pas. "
Ahmed Ould Wedia : "nous souhaitons au niveau du RPM que la solution adoptée soit définitive "
Je pense que la crise qui a éclaté récemment entre la presse indépendante et l’Imprimerie Nationale avait pour racine le Fonds d’aide à la presse que le Parlement avait voté, ainsi que la mise en place de la Commission chargée de sa distribution. Fort de cette nouvelle donne, le Directeur de l’Imprimerie nationale avait décidé unilatéralement de tripler le prix à l’impression. De 15.000 UM pour un tirage de 500 exemplaires, il a porté le prix à 45.000 UM.
Nous, au niveau du RPM, nous avions considéré que la décision était prématurée d’autant plus que le Fonds d’aide à la presse venait d’être approuvé mais non encore mis en place. D’autre part, l’Imprimerie continuait de bénéficier de la subvention de l’Etat, 177 Millions d’UM dans le Budget 2012, et que le seul service public qu’elle rendait jusque-là était cet appui à l’impression accordée à la presse indépendante.
Par ailleurs, au niveau du RPM, on ne pensait même pas que le coût d’impression de la presse indépendante pouvait être compris dans les 200 Millions destinés au Fonds d’aide. De toute façon, aucune décision n’a encore été prise dans ce sens. Nous avions discuté avec l’ancien DG de l’Imprimerie en lui faisant comprendre que sa décision ne pouvait pas être appliquée maintenant et qu’il devait sursoir à elle, le temps de clarifier les modes d’utilisation du Fonds d’aide à la presse.
Mais il a campé sur sa position. En fin de compte, il a eu des problèmes avec le ministre de la Communication qui lui demandait de revenir aux anciens prix alors qu’il continuait à s’entêter sur sa décision, sous le prétexte qu’il n’avait de compte à rendre qu’au Conseil d’Administration de l’entreprise. De toute façon, cela n’est pas notre propos, car tout ce qui nous intéresse au niveau du RPM c’est de sauver les entreprises de presse qui ont consenti d’énormes sacrifices au cours de toutes ces décennies pour servir la démocratie mauritanienne et satisfaire le droit du citoyen à l’information.
Décider comme ça de tripler les prix à l’impression avec une presse qui vit une situation financière difficile, c’est tout simplement lui porter le coup de grâce. C’est pourquoi, les éditeurs de presse ont décidé de suspendre toute parution jusqu’au retour aux anciens tarifs, car ce dont les journaux ont besoin aujourd’hui, c’est davantage d’aide et d’appui et non d’une mort collective.
Quant à savoir si la solution en cours avec la nouvelle direction et ce retour aux anciens tarifs est définitive ou pas, nous souhaitons en tout cas au niveau du RPM que la solution adoptée soit définitive. Car, il faut rappeler que le seul service d’ordre public offert par l’Imprimerie Nationale, est ce tirage subventionné à la presse indépendante. Il s’agit une fois de plus d’une presse qui a rendu et qui continue de rendre d’importants services à la Nation, aussi bien sur le plan de la démocratie, du développement économique et social que du droit à l’information du public, à côté d’une presse publique qui ne sert que le pouvoir en place et son discours officiel.
Nous pensons enfin que l’enveloppe destinée au Fonds d’aide à la presse n’est pas consistante et ne pourra en aucune manière couvrir les frais d’impression.
Cheikh Aïdara.