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05-02-2017

20:16

« Bonnes feuilles ». . .

Le Calame - Terminant plus lentement et difficilement que je ne l’avais programmé il y a quelques mois – une fois encore je ne peux reprendre l’une ou l’autre des chroniques que le Calame me fait l’honneur d’accueillir :

anniversaires du passé, leurs leçons et reproduction avec analyse des documents diplomatiques français (la guerre du Sahara, le mémoire mauritanien pour la Cour internationale de La Haye en 1974) – je propose ici à mes compatriotes d’adoptions quelques dernières pages : elles disent mes dettes de reconnaissance à qui m’a donné, d’exemple, le sens du politique.

Moktar Ould Daddah en tout premier lieu, puis Maurice Couve de Murville qui fut ministre des Affaires Etrangères puis le dernier Premier ministre du général de Gaulle, enfin Jacques Fauvet qui publia mes articles pendant dix ans : il dirigea le journal le Monde de 1969 à 1982, et m’aida au moment où il le fallait à faire connaître la légitimité mauritanienne.

Ce livre faire partie d’une tentative de participer à la campagne présidentielle française, et va paraître un peu avant le recueil des chroniques anniversaires publiés par le Calame depuis Mai 2007.

Bertrand Fessard de Foucault

. . . Vous cherchez – peut-être – ces héros et fondateurs que ma génération avait encore si couramment en images. Alors ceux d’aujourd’hui ?

Voici les miens. Ils datent de quelques années à peine et ont quitté ce côté de la scène auquel nous introduisent les levers de rideau. Ils m’habitent chacun : inégalement selon notre degré d’intimité, la durée aussi de notre relation, mais ils m’habitent, me portent et si je peux entrer en campagne officielle, je leur rendrai leur officialité. Leur notoriété est encore frémissante. Parce qu’elle résultait d’une vérité d’être. Evidente pour beaucoup ou seulement pour moi. La valeur et l’apport fondateur de qui que ce soit ne sont pas quantifiables, mais estimables.

Le premier ne m’apparaît d’abord qu’à raison de son pays. Apparemment, ce n’est pas ou plus le nôtre quand vient à moi, dès que j’ai été introduit dans un bureau de grandes mais pas excessives dimensions, sans décoration, que des baies vitrées : au- dehors sur quoi elles donnent, le désert, la façade occidentale du Sahara limitant la Mauritanie par l’Atlantique.

La République Islamique, un de nos territoires d’outre-mer, est indépendante depuis à peine plus que trois ans et le président Moktar Ould Daddah(1), un sourire d’âme et de tout le visage comme si une relation de près de quarante ans, l’habitait déjà et qu’accueillir le jeune coopérant était plutôt des retrouvailles. Ce l’était, je crois, pour deux raisons dont il ne me donna qu’une, l’autre j’eus à la deviner. Je n’avais pas encore vingt-deux ans, il en avait sans doute quarante-cinq(2).

Etudiant très tardif en France, le baccalauréat à plus de trente ans, la même faculté de droit, à Paris, que celle dont j’arrivais, pas dix ans d’écart entre nos vies d’étudiant. Son sourire était d’abord celui d’un frère de race mentale, l’utilité d’une méthode de travail et de penser. Notre ressemblance fut immédiatement dans la manière d’envisager l’application de ce qui nous avait été enseigné. Il fondait donc, depuis peu un Etat-nation, c’était son mot.

Un Etat dont la France, mon pays, la métropole du sien pendant une petite soixantaine d’années, avait laissé le projet. Une nation encore latente mais dont il avait la vue intérieure, la nécessité et la logique historiques intensément présentes en chacun de ses propos, à moi comme aux siens, collaborateurs, ministres, élus et chefs divers, peuple entier, partenaires étrangers : français, africains, puis arabes, puis de toute la planète.

Il me dit donc cette raison, apprécia mes diplômes si la scolarité à l’E.N.A. que je n’avais pas encore commencé en est un, et m’écouta avec un bonheur évident lui exposer que l’enseignement dont j’étais chargé m’avait paru peu utile si je devais que réciter mon pays et mes études, qu’en revanche, étudier le sien et les modalités de ce que lui-même entreprenait mais avec mes outils d’étudiant en haute administration générale de la France, me paraissait plus utile à mes élèves, futurs dactylographes garçons et filles de quinze-dix-huit ou fonctionnaires d’autorité déjà très expérimentés à des réalités dont je n’avais pas la moindre idée.

Une thèse de droit public donc documenterait mes cours, le président de la jeune République me donnerait les introductions et autorisations ne dépendant dans la pratique que de lui, et nous dialoguerions ensemble ce que j’entreprendrai la lecture et de copie : il m’en donnerait la chair et les explications, les logiques humaines et occasionnelles.

Cela ne cessa plus tant qu’il fût en vie. La mise en forme de ses mémoires manuscrits à la rédaction desquels je l’avais poussé dès que commença chez nous son exil, après vingt-et-un ans d’une fondation exceptionnelle de morale, de sérénité et de longueurs de vue.

L’autre raison, je l’ai comprise tard. Maurice Larue, administrateur de la France d’Outre-mer, dirigea le cabinet du jeune président-fondateur dans les premiers jours de l’indépendance vis-à-vis de nous.

La relation de travail, d’amitié certainement mais non explicitée, fut décisive et apaisante pour un homme d’Etat, forcément seul dans un contexte sociologique peu propre au sens du service public et dans la rareté d’une ressource humaine nationale qualifiée. Je lui ressemblais.

Le DC4 qui s’écrasa sur la Sierra Nevada espagnole, en Octobre 1964, fit disparaître une grande partie des personnels de l’assistance technique et de leurs familles respectives, vivant en Mauritanie. Il me fut dit que le Président resta, comme hébété, plusieurs jours.

Revenait-il avec moi, ce serait bien immodeste et ce ne me fut pas dit par Moktar Ould Daddah. Partager ensemble sa passion d’expliquer et justifier ce qu’il faisait et projetait, ma passion d’apprendre ce qu’est un pays, ce que doit être son Etat, ce que sont les contingences de la politique, nous l’avons vécu au point que se constitua pour moi le point de vue suivant lequel regarder tout peuple, tout Etat, et même tout grand homme public.

Et il en resta ensuite, fortement, ma conscience d’avoir à témoigner de qui j’ai vu et entendu l’effort pour son pays. Avant de Gaulle, immuable au milieu des années 1960 et à notre première pratique de l’élection présidentielle au suffrage universel direct, Moktar Ould Daddah m’inculqua, me montra le sens du politique.

La démonstration était perceptible parce que tous éléments de mise en pratique de ce sens existaient à une échelle que je vivais, que j’ai vécue à chacun de mes séjours en Mauritanie, d’abord quatorze mois, puis le plus souvent quinze jours-trois semaines.

Voyant « tout le monde », les ministres, d’anciens ministres, les opposants, des jeunes, à Nouakchott, pas vingt-mille habitants en 1965, peut-être cent mille dix ans plus tard, sans doute le million aujourd’hui.

« En brousse », accompagnant le président de la République, secrétaire général du Parti, le DC3 « avion de commandement », la jeune femme en mellafa nous donnant les indications de vol à l’oreille dans le vacarme du bimoteur, tous les passagers en boubou, le haouli marron clair du Président, que Mariem a bien voulu me donner à sa mort. Le gisant du Val-de-Grâce, Octobre 2003, l’homme encore très jeune, Avril 1974, aimant que tel notable, le soir entre nous après les accueils, le discours aux « camarades militantes et militants du Parti du Peuple mauritanien », le fasse rire, presqu’aux larmes.

Après les réunions de cadres ou les réjouissances gastronomiques et littéraires, le hassanya qui est doux et varié à entendre. J’apprenais de cet homme le lien avec son pays, avec ce peuple composite, physiquement dénué de tout mais que Moktar Ould Daddah savait combler d’espérance et de la sensation d’une unité nationale en train de se faire.

J’ai vécu les moments intenses et les ambigüités d’un destin qui ne faisait qu’un avec des gens de même vêtement, de mêmes silhouettes et démarches sur le sable, qui parlaient, parlent encore en caressant l’air, le ciel de leur paume.

Des heures, une nuit, en Février 1966, quand tout semble perdu, les races s’opposent, on se bat entre lycéens, les plus hauts responsables du Parti choisissent chacun un camp, selon les appartenances ethniques, tribales. Huit ans de travail : effacés ? La reprise et l’exercice du pouvoir, toujours en équipe, mais les équipes totalement renouvelées et une nouvelle forme pour la persuasion collective, des séminaires de cadres, région après région, et de nouveau l’unisson, avec une nouvelle génération.

Je suis à Rome, montant au parvis de Sainte-Marie-Majeure, un lundi de Juillet 1978, titres : coup d’Etat militaire. Je n’étais plus revenu à Nouakchott depuis trois ans. Père de la nation ou prisonnier perpétuel ? Il arrive de prison, Mariem me le téléphone. Nous nous revoyons puis plus d’une semaine à l’hôpital militaire de sa convalescence, chez nous, mais au bord de la Méditerranée, cette côté qu’il a connue, étudiant tardif, son récit que j’ai sollicité, les longueurs de journée, enfin vingt-deux ans plus tard, ensemble à nouveau, chez lui, rentré d’exil, la relecture de ses mémoires.

Recevant les disquettes de la dactylographie de son manuscrit, qu’allais-je lire ? Ce fut d’un coup l’instant de la si forte joie. L’écriture, du français de même que lui, Hassan II et Boumedienne s’entretenaient autant en notre langue de colonisateur et dominant, qu’en la leur, l’arabe, le legs du Prophète et l’unification du disparate. Le texte digne absolument de la geste politique.

Celle-ci reste la référence, le précédent, l’espérance de son peuple qui depuis lui n’a connu que quinze mois de démocratie et de régularité électorale. Le reste du temps, la dictature de ses aides-de-camp dans l’ordre chronologique de leur service auprès de lui, chacun pas mauvais mais tous convaincus que la légitimité, le recours ultime, la souveraineté populaire, ce sont eux et l’obéissance de quelques milliers d’hommes et la solidarité entre les sept-huit faisant hiérarchie suprême.

Il était prévenu de ce qui s’ourdissait à l’initiative de quelques civils, pourtant bien dotés, et qui bannirent les hésitations des militaires, alors que le front contre les Sahraouis, de recrutement et de financement algériens parmi les Regueibat, par haine ancestrale d’Alger pour Rabat et ses Alaouites.

Il avait choisi de ne rien faire, prévenu seulement un civil, de très grande qualité, longtemps opposant nationaliste arabisant, le ministre de la Défense d’alors. Advienne que ce Dieu permettra, et impossible que des militaires ne soient pas loyaux à leur pays, la guerre sera alors mieux menée. Les déposer, en nommer d’autres, d’autres qui étaient possibles que les putschistes n’intégrèrent qu’au soir de leur coup fait aux aurores, qui ensuite tentèrent un contrecoup et en périrent comme des saints et des martyrs. Moktar Ould Daddah m’a appris la légitimité.

Et aussi que je puis être utile. Je le fus quand en Janvier 1969 il me demanda si de Gaulle allait tomber. A ma réponse, il conclut que la grandeur du Général pouvait faire de l’ombre à ses successeurs pour chacun de nos anciens territoires, et il me dit aussi : vous êtes moralement intéressant. Une de nos dernières conversations, dans ces moments du soir où Mariem nous laissait rester seuls, était mon récit triste de la défection d’un de ses plus proches collaborations. Son stoïcisme, comme toujours, était souriant, retenu.

Nous communiâmes et quand je dus partir, il me demanda de le bénir. Je le quittai, je me retournai, il restait assis, déjà très fatigué de ce qui allait l’emporter dans quelques mois, il me regardait. Il est inoubliable. Depuis le cinquantième anniversaire de son investiture à la tête de son pays, encore sous notre coupe, j’écris presque chaque semaine dans l’hebdomadaire mauritanien le plus influent, francophone et d’opposition tolérée (3). J’essaye de rappeler, avec d’autres que l’avenir a un dénouement et a depuis longtemps un verbe à voix basse, un visage aux joies et constats intimes.

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Puis vint, avec une majesté affectueuse, évidente quand dans l’embrasure de son élégant bureau de rez-de-chaussée, rue Jean Goujon à Paris, il me saluait m’ayant donné congé, quand à nos dernières fois, du dernier étage, à la rampe protégeant le bel escalier aux larges marches du XVIIIème siècle, rue du Bac, il me regardait descendre, m’ayant reçu en robe de chambre, attentif, avouant qu’il avait perdu toute mémoire, au point qu’il appela un jour, le général de Gaulle : machin, le nom ne lui venait plus, mais remis dans les événements qu’il avait faits ses réflexes apparaissaient vifs et me restituaient donc la chair de l’essentiel…

Maurice Couve de Murville, le ministre de la confiance pour l’homme du 18-Juin, réglant en quelques semaines de sa charge de commissaires aux Finances à Alger, l’été de 1943, ce que la France libre devait au Trésor britannique, lui amenant l’Allemagne par le chancelier Adenauer en Juin-Septembre 1958, acceptant avec humilité et confiance d’être son Premier ministre pour les leçons à tirer de « Mai-68 » et pour que l’homme de l’honneur et de la participation, censément usé par dix ans de son second règne, puisse sans les entraves et silences de Georges Pompidou, se donner à lui-même et à la France, un dernier cours en propre.

Pleurant lourdement un départ que l’on sentait venir plusieurs mois avant qu’il fût effectif, en cherchant les raisons, en me révoltant aussi à comprendre les écarts que Georges Pompidou, le successeur si satisfait d’avoir (enfin ?) la place (4) imposait à la France, je fus initié à une dialectique politique que je n’avais pas soupçonné, par Louis Vallon(5), pendant un repas durable et arrosé : Juin 1969, au Petit Pavé.

Quand se fit en moi, sans réflexion ni information particulières, l’évidence que Maurice Couve de Murville était… avait été le successeur véritable, apaisant mais assuré, que de Gaulle se souhaita, nous souhaita. Un exercice présidentiel sans débordements à l’intérieur, mais précis et efficace à l’extérieur, ferait fructifier un acquis de onze ans qu’ils avaient faits ensemble.

Ministre des Affaires Etrangères, puis Premier ministre, après quelques semaines aux Finances, c’est au crayon et à la gomme qu’il tenait son agenda (Hermès) : chaque vendredi matin, tranquilles, trois lettres, Rdv. C’était l’entretien, tête-à-tête, exclusif, sans compte-rendu, à l’Elysée avec de Gaulle.

Dès que je le lui demandai par lettre, il me reçut : premier des tout principaux personnages de ce véritable règne d’une longévité et d’un éclat exceptionnels, mais au dénouement que j’eusse voulu autre et plus tardif. A mes yeux, il était le dépositaire, mais l’heure d’une libre succession était passée. L’avait-il souhaitée ? Que souhaita-t-il dans sa vie ? Dans sa carrière ? Rien ne lui vint facilement pourtant.

Quoique nous nous soyons entretenus pendant près de trente ans, plus qu’avec aucun autre des … que faut-il écrire quand il s’agit de qui a travaillé avec de Gaulle, a été son ministre ou membre de son cabinet ? Ou encore de ces fidèles dont j’ai rencontré quelques-uns qui avaient tout fait de l’été de 1940 à la fin du pouvoir et au silence de 1969-1970… bien des questions seraient à lui poser.

Autant que pour Moktar Ould Daddah, j’ai compilé des archives, cherché et recoupé des indices, des événements, j’en ai trouvé plus à son sujet que sur la Mauritanie où tout a été toujours clair, y compris les complots contemporains et les raisons, non peccamineuses, de notre entrée au Sahara occidental.

Maurice Couve de Murville a été disponible toute sa vie, sans passe-temps ni ambition ni véritables affections de père, d’époux, d’amant, sans nostalgie, sans guette non plus des opportunités que dans la banque où il devait être le gendre souhaité, la haute administration accessible par les concours dont il sortait chaque fois major, la politique chez nous et même jusqu’au poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies où beaucoup le désirèrent quand il n’y avait plus rien à faire en France(6).

Donc détaché tout à fait des positions où il s’est trouvé, qui – pendant quarante ans – furent de premier plan. Dans chacune, il excella sans en faire rumeur, réclame et sans en donner le récit. Des mémoires sur le champ, approuvées en principe par de Gaulle, et vingt ans plus tard un dialogue avec le plus proche des journalistes qui, au Monde, l’avait commenté avec une évidente admiration.

Si ! Une affection, car la relation ne fut pas hiérarchique, n’était pas principalement intellectuelle. L’affection pour de Gaulle et la dilection exceptionnelle, sans pareille, du Général pour lui. Je crois, ayant lu tout de Gaulle et ayant l’honneur et la chance de bien connaître le ministre de sa confiance totale, comprendre pourquoi.

L’amour de la France, certainement. Le goût d’une mise en ordre des événements et ce qu’ils inspirent comme possibilités, oui : aussi. La considération pour quelques-uns de leurs partenaires : la politique extérieure, ses rencontres et ses conférences, les faisant travailler ensemble, même si – de rares fois – chacun, spontanément, joua seul et sans délibérer avec l’habituel compagnon de pensée(7), mais avec la certitude, toujours vérifiée, que celui-ci suivrait ou accomplirait ce qu’il resterait à faire, ou approuverait.

La relation entre eux était donc de confiance mutuelle, de confiance aussi de chacun dans ses propres capacités et les capacités de l’autre : deux instruments presque parfaits, dédiés à une unique tâche, la grandeur d’une France dont ils savaient ensemble la précarité si, presqu’à chaque instant, elle n’était pas soutenue par de l’ingéniosité, du sang-froid.

Je ne le comprenais pas à mesure de nos conversations, dont le verbatim eût paru banal car elles portaient sur l’ambiance politique du moment et sur des éléments de notre histoire publique : c’était agréable, mais la clé du personnage – s’il faut en chercher une ou en demander une pour chacun de ceux que nous rencontrons ou qui sont nôtres mais évoluent à devenir méconnaissables, incompréhensibles – était simplement son charme, et la limpidité de ce que l’écoutant, j’apprenais. Toujours c’était dit, comme si le naturel guidait l’Histoire et les relations de personne à personne, un naturel sans couleur ni contraste.

Maurice Couve de Murville inspirait le calme, les seules saillies étaient celles d’un humour qu’une question ou une remarque de ma part, laissait paraître sans que rien ne soit souligné ou insistant. Et – paradoxe apparent – une telle tranquillité, un tel enchaînement d’évidences eut aussitôt pour moi un charme dont je ne me suis jamais lassé, qui opère même quand je lis et copie des documents d’archives diplomatiques ou du ministère des Finances le concernant ou en rapport avec des fonctions qu’il exerça.

Et il est probable que c’est ce charme-là qui attacha, conquit de Gaulle, dès leurs premiers entretiens de travail à Alger en Mai 1943. Ils ne se connaissaient qu’indirectement. Le Temps, comme l’ensemble de la presse nationale française, ne commença d’être censuré qu’en Décembre 1940, ainsi ceux qui voulaient quelque nouvelle de la France en actes à Londres, pouvaient en prendre plusieurs fois par semaine.

Quant à ce plus haut fonctionnaire des Finances(8), il était connu du général de Gaulle par réputation, et l’amiral Darlan, régent de fait pour notre Afrique quand y débarquèrent les Américains, appela même Maurice Couve de Murville à son côté, croyant l’atteindre de passage à l’ambassade qu’avait Vichy à Madrid. Ni l’un ni l’autre n’a raconté le premier échange, mais je reconstitue tant ma familiarité avec chacun, fit aussitôt partie de moi-même quand je commençai d’enquêter sur le départ et sur le gouvernement de l’un, et d’être reçu par l’autre.

L’inspecteur des Finances avait travaillé les ministres pendant toutes les années 1930 et particulièrement à partir du Front populaire : un seul l’avait marqué, et l’estime resta réciproque, Pierre Mendès France, qui le remplaçant à Alger, lui trouva un nouvel emploi lequel décida de toute la suite de sa carrière.

De Gaulle dut lui apparaître comme l’homme d’Etat que l’Histoire, vécue dans les bureaux où presque tout de la France se décidait (alors et aussi aujourd’hui pour autant que les pouvoirs publics aient prise sur les événements, les personnes et les choses), semblait refuser au pays et à son administration. Et Maurice Couve de Murville, suppléant par sa seule mémoire la totale absence d’archives, à Alger, en matière de finances, de dettes souveraines et de participations françaises à l’étranger, dût aussitôt lui paraître l’idéal pour ce qu’il y avait à faire immédiatement.

Il y eut certainement plus : les deux hommes ressentirent qu’ils savaient mettre en tout de la clarté et de la simplicité quand presque tous les autres en étaient incapables. Et cette heureuse et grave communion ne cessa jamais.

Des archives et des conversations avec une quarantaine des collaborateurs communs à l’Elysée, au Quai d’Orsay, aux Finances et à Matignon m’ont confirmé cette intuition. Tandis que nous nous rencontrions, malgré mes affectations à l’étranger – exactement comme l’ancien directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires Etrangères (9) fut le visiteur régulier du Général pendant sa « traversée du désert alors que lui-même était en Egypte, puis aux Etats-Unis et enfin en Allemagne.

Deux réputations, chacune considérable dans une administration qui n’est tendre ni pour les siens, ni pour les personnels qui y sont détachés (j’en sais quelque chose), ni plus encore s’il est possible pour ses ministres, généralement très peu considérés.

L’excellence personnelle. La voix du Général, comme si celui-ci entre 1946 et 1958 était demeuré « aux affaires ». A mesure que les années se multiplièrent, que la mémoire de mon grand homme le cédait à mes reconstitutions sur papier, une autre relation se superposa à la première faite d’admiration et de regret d’un rôle si grand qui n’avait pas débouché » et devenait peu connu, si discret.

J’avais appris le genre d’hommes et de serviteurs qui manquèrent à la France quand les années de Gaulle s’éloignèrent, puis à un degré pas tellement moindre les années Mitterrand, le genre de serviteurs dont nous sommes aujourd’hui totalement dépourvus.

Cette relation autre devint une affection avouée de la part de l’ancien Premier ministre : la confiance l’avait appelée. La confiance d’être compris surtout dans le silence. Secret, très secret pour tous ses collaborateurs, il avait vécu seul, ne se donnant qu’à une seule passion : la pensée et la réflexion sur les affaires de notre pays, lesquelles recouvraient complètement ses échanges avec de Gaulle.

Maurice Couve de Murville me donnait donc ce qu’il y a de plus unique, le legs de sa pensée, et cette pensée avait été partagée avec de Gaulle, et l’objet en était, au plus simple, la France au possible, au réel. Un possible tellement à notre portée qu’il ne pouvait que devenir le réel. Il me sembla de plus en plus nettement, et j’en suis donc habité au point de m’être découvert dans l’obligation d’écrire ce livre, et de vous entretenir du possible jusqu’à ce qu’il devienne le réel par notre simple effort à tous.

Ses collaborateurs, lui-même me donnèrent quelques traits qu’aucune archive ne peut rendre, mais l’essentiel fut cette relation m’introduisant au calme d’une intelligence du temps contemporain.

à suivre – Jacques Fauvet, Michel Jobert, Pierre Bérégovoy

(1)à une date imprécise, au plus tard 1919 et au plus tard 1924, né à Boutilimit dans le sud-ouest semi-désertique de la Mauritanie, il en est le premier chef de gouvernement en Mai 1957, puis le premier président de la République en Août 1961

(2) l’état-civil et ses registres sont apparus et ne se sont généralisés avec la rigueur des nôtres que dans les années 1950, en Afrique subsaharienne française, et encore pas partout : exemple, cette Mauritanie qui m’est si chère et proche

(3) le Calame, paraissant à Nouakchott, diffusé à quelques 2.000 exemplaires, en sus d’une forte fréquentation de son site - http://lecalame.info/?q=node/3707

(4) - une photo. peu publiée le représente dans ses premiers mois à l’Elysée, debout, les fesses posées sur la table de travail du Général – il trouve, mais le photographe aussi ?, la pose : naturelle – ancien élève de l’Ecole normale et agrégé des lettres, d’extraction très modeste, la famille d’un instituteur dans le Cantal, il est « l’agrégé sachant écrire » que souhaite s’attacher de Gaulle à la Libération. René Brouillet fait les présentations et Georges Pompidou (1911 + 1974) reste proche de l’homme du 18-Juin pendant toute la « traversée du désert », titre valant ceux de la Résistance à laquelle il n’appartint pas. Il émarge en même temps à la Banque Rothschild

(5)- polytechnicien, membre du cabinet de Léon Blum, pendant le Front populaire, puis chargé en second des services secrets de la France libre, il fonde avec René Capitant, l’Union démocratique du Travail U.D.T.caution de gauche du général de Gaulle, illustrée par l’hebdomadaire officieux : Notre République. Rapporteur général du Budget à l’Assemblée nationale, il propose d’y insérer la participation des salariés à l’accroissement des valeurs d’actif de leur entreprise – ce qui l’oppose notamment à Georges Pompidou alors Premier ministre.

Celui-ci parvenu à l’Elysée, Louis Vallon (1901 + 1981) publie contre lui un pamphlet retentissant, ouvrant le procès en fidélité du nouveau président de la République – ce que publie ensuite Le Monde, sous ma signature, est dans cette ligne

(6)- le ministre des Affaires Etrangères, refusant spontanément et sans s’en être entretenu avec de Gaulle, la « grande zone de libre-échange » que suggère en Décembre 1958 la Grande-Bretagne, alors même que le traité de Rome instituant un Marché commun réservé entre les Six fondateurs, dont elle n’est pas, attend encore son entrée en vigueur – il semble que le Général ne l’apprit que de la bouche de Ludwig Erhard, ministre fédéral allemand de l’Economie, venant lui demander au contraire l’approbation de la France

(7)- en conférence de presse, en Janvier 1963, le président de la République met son « véto » à l’entrée de la Grande Bretagne dans ce Marché commun – Maurice Couve de Murville l’apprend en séance à Bruxelles par son homologue belge

(8)-- avant de dire Rivoli – à quoi succéda l’appellation : Bercy, quand furent effectifs le déménagement, la délocalisation de l’imposant ministère voulus par Pierre Bérégovoy et qu’essaya d’empêcher Edouard Balladur, pour la seule gloire des bureaux impériaux et royaux de notre XIXème siècle – on disait : le palais du Louvre…

(9) - après avoir été le premier commissaire aux Finances de la France combattante, à Alger, Maurice Couve de Murville cède la place à Pierre Mendès France (Novembre 1943) et devient notre représentant à Naples puis à Rome dans l’autorité quadripartite (France, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Union soviétique) qui régit l’Italie après son armistice. A la Libération, de Gaulle le nomme directeur des Affaires politiques, au Quai d’Orsay, pour y doubler le ministre en titre Georges Bidault, qui finit par l’évincer en 1950 en l’accréditant au Caire.

Rappelé en France pour résoudre la question de l’appartenance de l’Allemagne à l’Alliance atlantique, il est ensuite ambassadeur aux Etats-Unis, auxquels il s’oppose à propos de ce qui va devenir la crise de Suez, et va à Bonn où le trouve la formation du gouvernement conclusif de la Quatrième République, celui du général de Gaulle le consultant avant tout autre



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