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01-09-2017

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Issa Aït Belize, Cordoue contée

Traversees-Mauritanides - Histoire de villes
Si Cordoue était contée…

Les mythes sont faits pour être écoutés et transmis. Soit. Sur les traces laissées par une myriade de peuples qui se sont donné le mot pour créer al-Andalous, l’écrivain marocain, Issa Aït Belize qui vit en Belgique, partage avec nous des trajectoires d’histoires.

Et ose. Si al-Andalous n’était, après tout, qu’un rêve confectionné par nos ancêtres et dont on nous rabâche les oreilles depuis des siècles… en révoquant notre présent et notre avenir. Ce texte est issu d'une intervention orale lors du Festival Amazighe de Fès, au Maroc. Voyages passionnants dans le temps, sur ton du conte.

Conter Cordoue à Fès en vingt minutes, un mois de juillet, la canicule aidant, sur les bords d’un fleuve qui n’a cessé de couler depuis près d’un millénaire et demi, c’est vouloir, tel un conteur du souk hanté par le chagrin d’une perte, celle de la mémoire des choses et des êtres aimés, poser tout un univers sur la pointe d’une aiguille, celle d’une langue qui s’est imposée par les armes à nos ancêtres : la langue française !

Mais grâce à elle (maigre consolation, diront les puristes), je peux crier librement, un peu partout dans les pays de la francophonie : Hajitkoum ! Il était une fois…

Vu la charge émotionnelle contenue dans cette idée, grandeur et décadence d’une page brillante de l’histoire d’al-Andalous, il serait désormais illusoire, voire impossible, d’assouvir les oreilles d’un public aux racines arabo-musulmanes par un conte sur Cordoue. J’accepte cette imperfection, ces limites et les assume. Dès lors, face à ma frustration de narrateur, je vous propose d’oublier le verbe « conter », et vous invite à lui préférer un autre : « évoquer ».

Aussi, comme un dormeur qui vient de s’éveiller au milieu de la nuit, après un sommeil agité, à l’aube d’une nouvelle ère peut-être, je m’évertuerai à évoquer un rêve face à un miroir déformé par les contradictions de plusieurs générations, toutes minées malheureusement par l’incertitude, mais fort heureusement enceintes d’un je ne sais quoi qui doit nécessairement arriver, se manifester d’un jour à l’autre, et dont la berbérité, combien métissée et, espérons-le, moderniste, fera forcément partie intégrante.

Et si al-Andalous n’était, après tout, qu’un rêve confectionné par nos ancêtres et dont on nous rabâche les oreilles depuis des siècles… en révoquant notre présent et notre avenir. Dans un certain sens, j’ai envie de dire : dommage que ce rêve n’est pas un projet ! Le nôtre…

De cette façon, chacun de nous créerait peut-être son propre al-Andalous, d’abord en lui, et ensuite, avec les autres rêveurs millénaires, il se consacrerait à matérialiser des Cordoue, des Grenade et, pourquoi pas, des Baghdâd, des Ispahan et des Samarcande…mais d’aujourd’hui.

Pour une telle prouesse, il faudrait effacer tant de traces laissées par une myriade de peuples qui se sont donné le mot pour créer al-Andalous, cet espace unique, un genre d’Amérique en plein « bas moyen âge » jusqu’à pratiquement la veille de la Renaissance occidentale, celle qui allait faire le tour du monde et s’imposer à travers l’Europe, l’Occident. Tous les spécialistes honnêtes savent que cette « Renaissance » est aussi fille d’al-Andalous…

Good MorningAl-Andalous !

Si ce n’était qu’un rêve, il faudrait oublier, effacer, entre autres merveilles, les traces d’IbnouHazm, d’Averroès et de Maïmounide, pour ne citer que ces trois merveilles.

Me voilà devant une aberration que même la fiction ne peut se permettre. Car leur esprit nous interpelle à travers les siècles, à travers leurs livres, leur vision universaliste, leur humanisme avant l’heure, pour me parler de leur monde qui se déchire, de leur foi en la science qu’on malmène, de la raison qu’on frelate, de sa paix qu’on piétine sans relâche…

Même si j’aime IbnouHazm, je vous avoue que ma formation de Berbère acculturé me pousse, dans ce domaine du moins, à lire Levi-Provençal, Montgomery Watt et…Dozy, entre autres orientalistes. Je m’en suis fait des amis depuis quarante ans au moins, depuis mon exil. Lien fragile, ténu.

Les derniers temps, je me suis perdu, lors d’un voyage à Cordoue, entre les pages d’Antonio Muñoz Molina qui a écrit un merveilleux livre « Cordoba de los Omeyas », paru chez SeixBarral en 2006. Tout ce que je vais évoquer aujourd’hui, vient principalement de ces noms que je viens de citer. Alors, s’il vous plaît, ne m’accusez pas de plagiat … Un conteur se fiche pas mal de ses sources, puisque par essence, il est voleur de mots et d’images.

Al-Andalous, comme toutes les histoires avec un petit h, ou l’Histoire, avec un grand H, commence par des hommes et des femmes vivant sur une terre ou des territoires pour s’y ancrer, vivre, créer, produire, rêver et mourir selon un code ou des codes particuliers.

Et au lieu de théoriser, puisque ce n’est pas mon rôle – le mien étant de témoigner de mon époque et de mes contemporains, les tares et les vertus comprises– j’ai choisi de parler de quelques personnages dont les traits et la vie sont arrivés jusqu’à nous, des citoyens particuliers, dirions-nous aujourd’hui, qui ont vécu à Cordoue.

Comme vous le savez, les Arabes (un nom qui englobe bien des peuples, nations et tribus) depuis leurs débuts dans cette aventure qui les dépassait forcément, aimaient les chiffres et avaient même estimé, selon leur propre numérologie, que le chiffre trois était un chiffre de plénitude, de perfection.

Pour une fois, je ne vais pas contredire leurs desseins et malgré ma berbérité et mes « rifaineries » habituelles, je « raconterai » Cordoue à travers trois personnages qui y ont vécu, aimé, haï pleinement et y sont morts : le premier était musulman et il s’appelait Ziryab et venait de Baghdad ; le second était chrétien, patricien appartenant à cette classe visigothe et hispano-romaine, Cordouan depuis des générations, prêtre, ministre du Christ par-dessus le marché, évêque à la fin de sa vie : il s’appelait « Eulogio » ; et si j’ai le temps, j’évoquerai un médecin juif. Il était aussi polyglotte, helléniste, médecin comme je viens de dire, philosophe et il s’appelait Hasdayibn Shaprut.

As-salamu ‘AlaykiyáQurtubah !

Hasday a vécu au Xème siècle était médecin de Abderrahmane III, le plus puissant des souverains de son époque, celui qui allait soumettre ses amis comme ses ennemis, couper tout lien de suzeraineté avec le Khalifat de Baghdad et se déclarer lui-même Khalife. Hasday, si j’évoque son nom sans raconter son histoire (il faudrait plus de temps, plus de place pour réaliser une telle prouesse) c’est parce qu’il était le seul à tenir tête au souverain, car c’était avant tout un savant, et son seul but était la recherche de la vérité, en somme l’honnêteté intellectuelle était sa seule monture.

Les deux autres personnages, eux, ont vécu au IXème siècle, sous le règne d’Abderrahmane II qui a duré trente ans et ils auraient pu se rencontrer dans les ruelles de Cordoue.

Ziryab, le musicien, vieux et célèbre, riche, émigré depuis Baghdad, meurt dans sa demeure de la campagne d’Arrusáfa, presque un palais, en 857. Et Eulogio, le prêtre fanatique, deux ans plus tard, périt décapité sur la place publique comme un martyr chrétien, et il est immédiatement sanctifié par ses coreligionnaires, glorifié pendant des siècles par l’église catholique.

Le musicien, lui, est fils d’esclaves libérés par le khalife abbasside al-Mahdi et il était destiné, comme ses parents à devenir commerçant dans les souks de Baghdad, alors qu’Eulogio, lui, a été éduqué pour vivre parmi les seigneurs du monde. Un de ses frères, tout en restant chrétien avait atteint un poste important dans l’administration du palais de l’émir, et trois autres de ses frères avaient admirablement réussi dans le commerce de produits de luxe que l’on importait des contrées lointaines ou que l’on produisait aussi un peu partout dans ce royaume aux incommensurables dimensions pour l’époque.

Il faut peut-être ajouter que le grand-père d’Eulogio était un aristocrate rigide d’origine visigothe, de ceux qui insultaient l’Islam et les musulmans en silence et se signaient chaque fois qu’ils entendaient les muezzins lancer leurs appels à la prière.

C’était leur droit, et les autorités musulmanes ne leur en tenaient pas rigueur pourvu que cette opposition se fasse discrètement. C’est peut-être cet exemple d’une résistance culturelle et religieuse qui a poussé le petit-fils à vouloir vivre comme un ascète et mourir obstinément comme un martyr.

Pendant les soixante-dix ans de la vie de Ziryab, celui-ci s’est évertué, depuis qu’il était arrivé à Cordoue, à goûter à tous les plaisirs, à tous les mets de la terre d’al-Andalous : les délices de la musique, de l’amour, de la table, du vin, de l’intelligence (ce qu’on appellerait aujourd’hui : de la culture).

Pour Eulogio, ce qui le torturait le plus, c’était l’humiliation constante de voir sa ville occupée, ses palais usurpés, sa langue et de sa religion supplantées par celles d’un « faux prophète », Muhammad, « l’incarnation », à ses yeux, de « l’antéchrist de l’Apocalypse », selon les textes que les premiers chrétiens attribuent à un Saint Jean, dit le divin.

Ce n’était pas que Ziryab ne fût pas un bon musulman : c’était un fidèle modéré et respectueux des règles de sa religion, mais il ne se sentait pas particulièrement mal dans sa peau quand il en enfreignait quelques-unes pour augmenter son bien-être.

Il remerciait surtout Dieu de l’avoir ancré en cette merveilleuse terre d’al-Andalous, conquise depuis un peu plus d’un siècle par les musulmans. Il est probable que ces deux personnages aient aimé Cordoue à la folie et seraient morts heureux tous les deux, chacun à sa façon et selon sa vocation : la musique pour Ziryab, la résistance et la foi pour Eulogio.

L’art que Ziryab a apporté à al-Andalous puis développé d’une façon extraordinaire vit encore dans les orchestres de la musique « andaloussiya» au Maghreb à travers un grand nombre de « muwashshahát » qu’il avait créées et qu’on retrouve probablement encore dans les vocalises du flamenco espagnol.

Quant à « Eulogio », sa sainteté fut vite reconnue par les siens et ses reliques furent miraculeuses pendant des siècles en Espagne, dit-on. Il peut aussi symboliser cette résistance que les chrétiens espagnols allaient développer depuis le début de l’invasion arabe au début du VIIIème siècle.

Ziryab s’appelait en réalité Abu’l-Hassan Ali ibn Nafi. Il était né en Irak en 789. On l’a appelé Ziryab pour deux raisons : sa peau sombre et sa voix cristalline faisaient penser au merle. A Baghdad, cette autre ville, circulaire celle-là, créée par les Abbassides tout près de l’ancienne Babylone, il était l’élève d’un autre grand musicien sous les règnes de Hárúnar-Rashíd, qui est UstádIsháq al-Mawsúlí.

Ce grand maître qui avait toutes les aptitudes pour apprécier et goûter à sa juste valeur et saveur le don de n’importe lequel de ses élèves se rendait parfaitement compte que Ziryab, cet adolescent encore imberbe, était possédé par une grâce céleste et un art d’une finesse qui dépassait tout ce qu’il avait déjà connu dans sa longue carrière artistique et tout ce qu’il pouvait créer lui-même. Mais il en devient jaloux à un moment bien précis…

Un jour, Harúnar-Rachíd, grand amateur de musique, mélomane averti, fait mander Isháq al-Mawsúlí et le convoque au palais le soir même avec le meilleur de ses élèves pour égayer un souper de sa musique. Il y a convié tous ceux de sa cour qui apprécient cet art, combiné avec celui de la table.

L’époque abbasside, comme vous le savez, était fort influencée par la civilisation persane qui considérait la musique comme un art sacré, au même titre que la prière ou le jeûne pour les mystiques, car elle était considérée comme une nourriture de l’âme.

Cela fut une constante tout au long de la dynastie même si parfois les leaders religieux et autres théologiens et jurisconsultes n’étaient pas d’accord avec cette assertion en confondant cet art tout à fait immatériel avec une luxure de plus.

Si le maître de musique a choisi Ziryab, c’est parce qu’il croit que l’élève doué va répéter docilement toutes les chansons qu’il lui a apprises pendant les répétitions. Or ce dernier, une fois devant le Khalife, lui dit : « Je sais ce que les autres savent chanter, mais je sais aussi ce que les autres ne savent pas.

Si tel est votre désir, Sire, je chanterai ce que personne n’a jamais encore entendu… »
Le Khalife, curieux, demande d’entendre la nouveauté, une valeur ajoutée pour tous ceux qui aiment la musique. Pour cela, Ziryab n’utilise même pas le luth classique à quatre cordes, mais un autre de sa propre conception, avec cinq cordes, la 2ème et la 4ème étaient faites de soie rouge ; la 1ère, la 3e et la 5ème, de couleur jaunes, sont fabriquées avec des boyaux de lionceau. Le plectre qu’il utilise pour jouer devant le souverain n’est autre qu’une griffe d’aigle et non l’habituel médiator de bois.

On ne peut pas imaginer à quoi ressemblait la musique que Ziryab a fait couler ce soir-là comme une lumière ruisselante dans le Palais de Haroun ar-Rachíd, ni ce que pouvait ressentir l’assistance en écoutant avec ferveur et reconnaissance une création à nulle autre pareille, tant sa modernité et sa plasticité sortaient des sentiers battus. La création, le don, le sublime étaient au rendez-vous ce soir-là à Baghdad, mais pas dans le cœur du maître qui était furieux.

Il était dévoré par la jalousie et la haine, surtout quand le souverain a demandé au jeune musicien de revenir bientôt avec d’autres morceaux, d’autres mélodies. Hélas, le jeune Abou’l-Hassan n’est jamais revenu voir Harùnar-Rashid. Et pour cause…

La nuit même, sur le chemin du retour, Ishaq al-Mawsulí lui dit en des termes que j’imagine, et selon Dozy, le fameux orientaliste néerlandais : « Tu m’as trompé, espèce de scélérat, en me cachant l’immensité de ton talent. Je suis jaloux de toi, comme le sont les artistes qui cultivent le même art.

En plus, comme si cela ne te suffisait pas de m’humilier, tu viens de me remplacer dans le cœur du Khalife et bientôt tu vas devenir son musicien favori. Si tu n’étais pas mon élève, je n’aurais pas le moindre scrupule à te tuer.

Alors, tu vas choisir entre ces deux possibilités : ou bien tu t’en vas loin de Baghdád et tu me jures que je n’entendrai jamais plus parler de toi, ou tu restes contre ma volonté, et alors, je risquerai tout ce que j’ai et tout ce que je suis pour provoquer ta perte ! »


Dès lors, Ziryab, pendant des années, va errer dans les villes de Syrie, puis au Maghreb. Il échoue à Qayrawán, alors sous le règne des Aghlabides. Peine perdue ; la musique et les Aghlabides faisaient deux entités distinctes. Pour un temps, il sera sans foyer - tel Abderrahmane, avant de devenir le 1e du nom, le fondateur du Royaume Omeyyade d’Occident - mais encore à la recherche d’une terre qui voudra bien de lui et d’un souverain qui appréciera son art.

Car à cette époque, lorsqu’on était doué, même très doué, artiste ou poète, en général sans le sous, on ne pouvait vivre de son art qu’en cherchant un mécène. Depuis lors, les choses n’ont pas beaucoup changé ; au lieu du mécène on cherche un boulot alimentaire…

Vu son talent, le nom de Ziryab commence à circuler parmi les gens de sa génération. Sa créativité est alors à son comble. Il raconte qu’il entend des chansons dans son sommeil, ses rêves, musique comprise, et qu’il les transcrit quand il se réveille.

Il assure à ses amis, admirateurs et sympathisants, quand ceux-ci s’étonnent des émotions que sa musique éveille miraculeusement chez eux, que ce sont les anges qui lui dictent tout cela. A son réveil, parfois au milieu de la nuit, il appelle Ghizlan, sa compagne, sa concubine et son élève à la fois. Tandis qu’elle tente de le suivre sur l’oud, il égrène les paroles et les modulations. Ainsi ils transcrivent ensemble la chanson ou « mouwashshaha », mélodie comprise.

Ce qui fait penser à certains compositeurs comme Mozart, à certains savants aussi qui trouvaient des solutions aux problèmes ardus qu’ils se posaient pendant le temps de veille.

Etrange personnage, n’est-ce pas !

C’est pendant son séjour au Maghreb qu’il entend parler de la splendeur de Cordoue. Par l’intermédiaire d’un commerçant qui s’y rend, il écrit à al-Hakam 1e pour lui offrir ses services. Il attend longtemps, trop longtemps pour lui, presque une année. Il avait perdu espoir quand la réponse de bienvenue lui parvient.

Il arrive en mai 822 à al-Jazírat al-Khadhrá’ (Algesiras) où il apprend que al-Hakam 1e vient de mourir. Il maudit sa malchance : voilà que, si près du but, l’espoir de trouver enfin un foyer s’envole, comme une poignée de sable qui fuit entre les doigts de la main qui se relâche à la nuit tombée. Il vient d’avoir 33 ans, il est techniquement au sommet de son art…Il peste !

Alors qu’il cherche une embarcation pour retourner au Maghreb. La mort dans l’âme, il entend dire que quelqu’un dans le port est en train de le chercher. C’est le musicien juif Abú Nasr Mansúr qui vient spécialement de la part du nouvel Emir, Abderrahmane II, le 4ème souverain omeyyade régnant en Espagne. Soulagé, Abú Nasr Mansúr lui transmet l’invitation.

Le nouveau souverain renouvelle de la sorte la promesse de son père, feu al-Hakam 1e. L’émissaire remet sur le champ au musicien une lettre écrite de la main de Abderrahmane II et une bourse de monnaie d’or, des dinars, pour couvrir ses frais de voyage jusqu’à la capitale. J’imagine le frisson qui a dû parcourir Ziryab al-Baghdádí, les yeux pleins d’émotion, en train de se répéter : « Dieu soit loué ! Les années de misère touchent à leur fin… »

Ziryab a, à peu de choses près, le même âge que l’émir. Si leur aspect physique diffère,-ce dernier est aussi clair (une caractéristique des souverains omeyyades) que Ziryab est brun - ils partagent tous deux une passion pour les livres, la musique… et les femmes… de toutes les couleurs.

Cet émir est d’un tempérament heureux. Il profite de la vie, ce qui n’était guère le cas de ses prédécesseurs. Le 1e, Abderrahmane l’émigré (Addakhil), a gagné le trône par le sabre, et a dû continuer à se battre, aussi bien contre ses amis que contre ses ennemis, pour pouvoir le garder. A la fin de sa vie, il était si aigri et méfiant qu’il semblait loin de toute idée de bonheur. Vu son parcours, il lui aurait été difficile d’être heureux.

Le second, Hisham, était très pieux et n’a régné que sept ans, comme certains astrologues le lui avaient annoncé. Pendant les nuits froides de l’hiver – les hivers peuvent être très froids en Andalousie – il faisait distribuer dans les mosquées de la nourriture, des couvertures et de l’argent aux nécessiteux.

Il faisait cela pour attirer le peuple vers les mosquées et les lieux de culte. Quant à al-Hakam 1e, c’était un despote au caractère irascible. Malgré son amour pour la poésie, il n’a pas hésité un seul instant de donner l’ordre de détruire tout un quartier et faire tuer 5000 de ses habitants qui s’étaient soulevés contre lui. Ce jour-là est connu comme « le jour de la Fosse »… Terrible !

Al-Andalous fut aussi le cadre de ce genre d’évènements : le sang y a beaucoup coulé. Comme vous le savez, une partie des survivants de ce quartier qui allait devenir un des cimetières de Cordoue, sont venus se réfugier à Fès. Votre quartier des Andoussis en témoigne ! Pour la plupart, les réfugiés étaient des « Muladies » comme on disait alors des musulmans d’origine hispanique.

Quand je me promène à Fès, il m’arrive de surprendre un regard d’Ibérie, parvenu à travers les âges jusqu’à moi, et je me dis que le monde est petit…

Abderrahman II, lui, détestait la guerre même s’il était obligé de faire son devoir chaque année. A l’arrivée de la saison d’été, juste après les récoltes, il prenait la direction du Nord pour guerroyer contre les rois chrétiens et écraser les révoltes qui parfois venaient le tirer de son paradis terrestre. Il adorait les livres, tous les livres. Il avait des serviteurs et des correspondants un peu partout dans le monde musulman, aussi bien au Maghreb qu’à Baghdad, qui lui achetaient les livres récents pour sa bibliothèque.

Friand de toutes les beautés, lui aussi aimait les femmes, au point d’avoir eu 45 fils et 42 filles avec 36 femmes différentes. Ses sujets l’adoraient car le royaume était prospère et tous, chacun selon ses capacités, avaient la possibilité de vivre relativement bien.

Seul le pauvre Eulogio pestait contre cette réussite. Voilà ce qu’il a écrit : « Cordoue, en d’autres temps patricienne, est devenue aujourd’hui, sous les rênes de Abderrahmane, la capitale florissante d’un royaume arabe, exaltée jusqu’au sommet même de la gloire.

Ils (les Arabes) l’ont tellement embellie et ont fini par étendre sa renommée sur toute la face de la terre, enrichie au-delà de tout ce qu’on peut imaginer qu’ils l’ont convertie en paradis sur terre… ».
Ce qui, dans sa bouche, constituait un blasphème. Le paradis ne pouvait exister que dans les cieux !

Voilà la Cordoue que Ziryab a connu, et plus jamais il n’a voulu la quitter. On le comprend ! Pendant trente ans qu’a duré son service, son amitié avec Abderrahmane II, jamais celui-ci ne s’est fâché une seule fois contre lui ou n’a montré la moindre inimitié à son égard.

En arrivant à Cordoue, le souverain lui accorde une maison, des serviteurs et lui donne trois jours de congé pour se reposer du voyage. Au 4e jour, sans même l’avoir entendu chanter, il l’a fait maître d’un palais avec un salaire mensuel de 200 dinars, 1000 à chacune des fêtes importantes de l’Islam, 500… à la Saint Jean (une fête chrétienne, eh oui ! Les Berbères du Nord en savent quelque chose) et 500 au Nouvel an.

En nature, il lui a octroyé 200 mesures d’orge et 100 de blé et la rente agricole sur plusieurs terres des environs de Cordoue. Ni à Baghdâd, ni à Byzance, aucun musicien n’a jamais été aussi bien payé. Et pour cause, nulle part ailleurs une voix aussi belle ne s’est élevée, marquant d’un sceau la gloire omeyyade en Occident.

Sa musique…

Je n’ai encore parlé que de sa musique. Or il a enseigné autre chose encore à Abderrahmane Ibnou al-Hakam et à sa cour. Ziryab a apporté de chez les Abbassides les inutiles et nécessaires normes de l’élégance et du savoir-vivre, bien plus anciennes que l’Islam : celles que les Babyloniens et les Perses avaient développées depuis un millénaire au moins avant l’arrivée de l’Islam, et que les Grecs ont rencontrées sur leur chemin vers l’Inde, à l’époque de l’épopée d’Alexandre le Grand.

Il leur apprend ainsi le jeu d’échec, à boire le vin dans des verres de cristal au lieu d’utiliser des coupes en or sans grâce. Au lieu que les mets s’amoncellent en désordre sur les tables, il leur enseigne à présenter les plats aux convives selon un ordre bien précis, une subtile gradation : soupes et entremets, les viandes et puis enfin les desserts et les coupes de liqueur.

A chaque plat correspond un vin (que les musulmans achetaient sans façon chez les vignerons chrétiens !) Il introduit entre autres mets l’asperge que les Andaloussis ignoraient, alors qu’elles poussent tout naturellement dans leurs terres.

Ce diable d’homme fait aussi changer la façon de s’habiller : de mai à septembre, on va désormais porter du blanc, du clair. Tout ce qui est sombre, ainsi que les capes de peau sont réservés pour la période hivernale. Quant à la coiffure, on portera désormais les cheveux courts. On se fera aussi nettoyer et couper les ongles, on utilisera des crèmes et onguents…

Ziryab introduit donc l’esthétique et la beauté dans les habitudes. Tout cela lui a survécu et s’est propagé à toutes les familles royales de l’Europe, et ce dès la Renaissance. Cela demeure encore le cas, 12 siècles plus tard, alors qu’al-Andalous n’est plus.

J’en reviens à Eulogio

S’il déteste l’Islam et les musulmans, cet évêque et patricien hait encore plus les chrétiens convertis à l’Islam et les chrétiens qui oublient leurs racines et vivent comme les musulmans. En somme, il abhorre la modernité.

Ce phénomène n’est pas rare aujourd’hui ; il est malheureusement éternel.

Voilà ce qu’écrivait un contemporain de Eulogio, son ami Alvaro, un converti lui aussi, mais du judaïsme vers le christianisme : « Mes coreligionnaires aiment lire les poètes et les œuvres littéraires des Arabes, et ils étudient les écrits de leurs théologiens et philosophes, non pas pour les réfuter, mais pour acquérir une connaissance et une diction parfaite et élégante de l’arabe…

C’est ainsi que tous les jeunes chrétiens qui se distinguent par leur talent ne connaissent et n’étudient que la langue arabe. En tout et pour tout, ils ne lisent pratiquement que la langue et la littérature arabes. Ils forment en dépensant des fortunes des immenses bibliothèques et proclament partout que cette littérature est admirable… Quelle douleur !

Les chrétiens ont oublié de parler leur langue religieuse, et parmi mille, il est difficile d’en trouver un seul qui sait écrire une lettre (épître) en latin à un ami. Mais quand il s’agit d’écrire en arabe, on en trouve une grande quantité qui le ferait avec une grande élégance, et vous les verrez en train d’écrire des poèmes d’une meilleure facture encore que ceux produits par les Arabes eux-mêmes… »


La réussite culturelle des musulmans était une évidence et le mode de vie des chrétiens n’était en rien différent de celui des Arabes. Ainsi trouvait-on des chrétiens qui, sans renier leur foi, entretenaient un harem en bonne et due forme. Mais pour des gens comme Eulogio et Alvaro, c’est bien le prophète musulman qui est derrière tout cela. Je vous passe bien des termes insultants qu’ils utilisaient pour le nommer.

Cette attitude n’avait aucun fondement théologique, car l’islam, comme chacun le sait incluait tous les prophètes et messagers du passé dans le panthéon des envoyés de Dieu. Mais la réussite matérielle et civilisationnelle de l’Islam d’alors rendait les fanatiques chrétiens furieux.

Alors, ils attaquaient la personne du prophète musulman. Voici quelques insultes de l’époque : « La bête 666 de l’apocalypse annonçant la fin du monde », « séducteur des nations », « assassin des âmes »s, « tête vide », « démon » et j’en passe.

Puis un jour, Eulogio décide d’en finir. Il veut mourir comme martyr, comme cet autre, Perfecto, qui en avril 850, fut décapité pour avoir blasphémé publiquement. Plusieurs ont suivi. Certains se présentaient chez le premier cadi venu et proféraient des blasphèmes contre le Prophète et l’islam.

Cela ressemblait presque à un suicide collectif de la part de prêtres chrétiens. Mais la hiérarchie catholique a vite calmé le jeu en annonçant qu’elle désapprouvait tous ceux qui voudraient mourir sans raison valable.

Eulogio attend un certain temps avant de manifester son opposition définitive. Il est désespéré, et ce pour plusieurs raisons, croit-on. Comme romancier, je privilégie celle du cœur : si Eulogio est aussi atteint, c’est à cause d’un amour impossible, celui qu’il voue secrètement à une femme d’une grande beauté. Elle s’appelait Flora.

Flora ou Zahra. Elle est de père musulman et de mère chrétienne. Elle a choisi de suivre le chemin spirituel de sa mère, et à cause de cela elle a été jugée et condamnée à mort pour apostasie, car devant le tribunal, elle a renié le Coran que le juge lui présentait.

L’histoire dit que sa beauté lui a momentanément sauvé la vie. Sensible au charme qu’elle dégageait, le juge l’a fait fouetter puis emprisonner, tout en pestant contre tant d’aveuglement de la part d’une aussi belle femme qui aurait pu trouver un bon et riche mari musulman à Cordoue. Je l’entends dire : « Quel gâchis ! »

Sa nuque a été lacérée, et voilà ce que Eulogio a écrit : « Tu m’as honoré, sainte femme, il y a longtemps, quand tu m’as montré ta nuque lacérée par le fouet alors privée de l’abondante chevelure qui la couvrait.

C’est parce que tu me considères comme ton père spirituel et tu me crois pur et chaste comme toi-même. Avec douceur, j’ai caressé ces blessures que j’aurais voulu couvrir de baisers, mais je n’ai pas pu… »
Il se cache un temps, le temps d’écrire encore des apologies sur les martyrs de Cordoue, avant de décider d’en finir. Il vient dans la grande mosquée pour blasphémer. Il est bien entendu arrêté, mais en considération pour son rang dans la hiérarchie catholique, le cadi transfère son cas directement au Palais.

Eulogio est alors conduit devant un vizir qui le connait depuis l’enfance. Celui-ci lui dit : « Quelle est cette folie qui t’a atteint ? Dis-moi seulement ce qui te pousse à haïr la vie à ce point-là ? Dis un seul mot et je te promets la vie sauve et tu n’auras rien à craindre ! ».

Or, si Eulogio craint quelque chose, c’est précisément de rester en vie… après qu’on ait exécuté Flora. Il ne prononce donc pas les mots attendus et s’en va prier avant de poser la tête sur le billot où il est décapité sept ans après la mort de Abderrahmane II.

Ainsi se termine cette histoire…

A quand les retrouvailles avec une nouvelle aventure, maghrébine cette fois, mais qui émerveillera le monde.

Issa Aït Belize

Belgique


La Chronique du pou vert de Issa Aït Belize

Par Issa Aït Belize

Ed Luce Wilquin, 2001



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