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22-07-2018

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Histoire : Odette du Puigaudeau, l’ethnologue qui a documenté la culture nomade au Maroc

Yabiladi - En 1934, l’ethnologue française Odette du Puigaudeau a posé pied au Maroc pour y vivre jusqu’à sa mort, le 19 juillet 1991. Elle a sillonné toute la région saharienne, documentant ainsi la civilisation nomade avant son déclin. Portrait.

Elle n’aurait pas envisagé de passer la majorité de sa vie au Maroc jusqu’à sa mort, mais ce destin incongru fut tracé lorsqu’elle prit le large depuis la Bretagne, en 1934, pour jeter l’ancre au Maroc et y rester jusqu’à son décès, le 19 juillet 1991. Il s’agit de l’ethnologue française Odette du Puigaudeau (1894 – 1991), qui consacra sa vie à sillonner les déserts africains depuis la première moitié du XXe siècle, crayon et carnet à la main.

De ces manuscrits et ces croquis dont une grande partie ne fut pas encore exploitée, Odette du Puigaudeau put documenter de manière inédite les cultures sahariennes et le quotidien des nomades. Un travail qu’aucun chercheur n’avait su aussi bien entreprendre à son époque.

Une voyageuse-née



Née le 20 juillet 1894 à Saint-Nazaire, non loin de Nantes, Odette du Puigaudeau grandit dans un milieu de tradition aristocratique. Après une scolarité à domicile, elle s’investit dans des cours d’océanographie à Paris, avant d’intégrer des laboratoires marins. Fille d’artistes, elle fut imprégnée de cette fibre pour devenir styliste et dessinatrice, avant d’évoluer dans le journalisme puis l’ethnologie.

Dans son ouvrage «Les voyageuses occidentales au Maroc : 1860-1956» (éd. La Croisée des Chemins, 2014), la bibliologue Latifa Benjelloun-Laroui rappelle que ces qualités multidisciplinaires firent rapidement remarquer Odette du Puigaudeau à Saint-Nazaire. Là-bas, celle-ci devint l’une des premières femmes à diriger des embarcations poissonnières. Au bord de la mer, sa passion pour le voyage grandit, même si son début de parcours fut semé d’embûches.

En effet, celle qui rêvait d’intégrer le laboratoire marin de Carthage (Tunis) à la fin des années 1920, ou encore de découvrir le Groenland, ne put réaliser ses ambitions. Elle fut également confrontée au refus de rejoindre une expédition, car menée par le commandant Jean-Baptiste Charcot (1867-1936), qui n’acceptait pas les femmes au sein de l’équipage.

Destination Sahara

Ne reculant devant rien, Odette du Puigaudeau loua un langoustier et prit le large en direction du Maroc, en décembre 1933. Arrivée en janvier 1934, elle était accompagnée de la dessinatrice Marion Sénones (1886-1977). Ainsi commença son long voyage à travers les déserts africains, le temps d’une vie.



Jean Déjeux (1921-1993), auteur d’études sur la littérature française au Maghreb, lui consacra un écrit cité dans la revue Hommes & migration en 1992, pour retracer les étapes et les objectifs de ce périple. Il rappela notamment que les deux voyageuses avaient effectué un premier voyage entre 1933 et 1934 et un second entre 1936 et 1938, notant que celui de 1939 à 1945 fut «avorté à cause de la guerre».

Ainsi, le troisième data de 1949 à 1951 et le quatrième fut effectué en 1960. «En bref, 10 000 kilomètres d'itinéraires sahariens parcourus à dos de chameau et à pied avec les nomades, d’autres fois en camion», note le chercheur.

De son côté, l’ouvrage de Latifa Benjelloun-Laroui retrace l’itinéraire de ces voyages au Maroc, indiquant que les deux femmes traversèrent «l’oued Draa, Goulimine, Tiznit, Tindouf, Smara, l’Adrar mauritanien, le Tagant, le Sahara mauritanien, Tombouctou, Azalaï, Taoudeni», entre autres. Odette du Puigaudeau et son amie furent également menées de Port-Etienne (Nouadhibou) pour s’enfoncer dans le Sahara, comme le rappela Jean Déjeux :

«La réputation des habitants était qu’ils tuaient les aventuriers, les deux femmes revinrent avec des témoignages d’amitié. Odette du Puigaudeau explique qu’elle avait choisi le titre de ‘reporter’. Le but de son aventure était ‘d’apprendre’ : ‘une épreuve où l’on prend sa propre mesure’, écrivait-elle dans La Route de l’Ouest (1945). ‘Pas d’autres objectifs que le témoignage de sa force d’âme de corps mise au service de la connaissance humaine’.»

Dans «Mémoire du pays Maure (1934-1960)» (éd. Serre, 2000) co-écrit avec Marion Sénones, Odette du Puigaudeau rappela justement la dureté de ce terrain pour les non-initiés :

«Je me souviens de notre première aventure. Des razzieurs du Rio-de-Oro faillirent nous surprendre dans un petit village de pêcheurs, près du Cap Timris. Par chance, notre escorte nous avait rejointes une heure plus tôt et son chef, Cheikh Ould Mouknass, était un guerrier redouté (...) Après le pillage, leur chef se mit en quête du propriétaire de la caravane, un commerçant français de Port-Etienne, dont il avait depuis longtemps juré la mort.»



Garder des traces écrites de l’histoire des nomades


Jean Déjeux
souligna comment Odette du Puigaudeau se donnait «crops et âme à ce but altruiste, y trouvant son accomplissement» et contribuant à faire découvrir les peuples nomades «dans leur vérité», tout en gardant en vie leur patrimoine tristement en déperdition. C’est ainsi que ralliant le sud du Maroc, l’ethnologue documenta les modes de vie des nomades, leur patrimoine, leurs habitudes quotidiennes ou culinaires.

Dans une approche historique et scientifique à la fois, elle s’intéressa tout autant au fonctionnement de la société nomade, tandis que Marion Sénones s’occupa en grande partie des illustrations dessinées. Plus tard, ce travail de terrain donna lieu à des écrits scientifiques et à des ouvrages de référence.

D’ailleurs, Odette du Puigaudeau fut publiée dans la revue Hesperis Tamuda et seule ou avec Marion Sénones, elle édita plusieurs livres dont «Mémoire du pays Maure (1934-1960)» (éd. Ibis Press, 2000), «Pieds nus à travers la Mauritanie», «La grande foire aux dattes», «Le sel du désert», «La route de l’Ouest (Maroc-Mauritanie)», ou encore «Tagant – au cœur du pays Maure (1936-1938)».



Si les premières étapes de son voyage furent volontiers financées par le ministère français de l’Education et du Muséum national d’Histoire naturelle vu l’intérêt historique de ses missions, Odette du Puigaudeau fut plus tard écartée du milieu scientifique français, notamment pour ses prises de position politiques contre la présence coloniale en Afrique du Nord.

Ainsi, ses collaborations avec des journaux français ou encore le CNRS finirent par être gelées, tandis qu’elle avait dénoncé l’opération Ecouvillon (février 1958), entre autres offensives coloniales.

Une nouvelle maison appelée Maroc

En cette période, Odette du Puigaudeau se distingua au Maroc, au point de se voir confier différentes missions, notamment l’organisation d’expositions sur le Sahara. Dans les années 1960, elle s’installa définitivement dans le pays, avec Marion Sénones. L’ethnologue anima alors des émissions à la Chaîne nationale, envoya des chroniques radiophoniques depuis le sud du Maroc et s’investit davantage dans la muséologie.

C’est à ce moment-là qu’elle fut désignée cheffe du bureau de préhistoire au Musée des antiquités de Rabat, parallèlement à ses publications scientifiques sur Hesperis Tamuda dès 1967. Sur la revue Archeologia, elle évoquait par ailleurs l’inventaire des gravures qu’elle avait pu recenser dans les régions sahariennes et présahariennes du royaume, entre 1937 et 1938.



Elle décrivait alors des trouvailles qui remonteraient au Ve s. av. J.C, des représentations d’éléphants et de rhinocéros, en plus de «terrasses et hautes berges de l’oued [Draa qui étaient] autrefois littéralement jonchées d’outillages appartenant aux diverses époques et à toutes les industries lithiques si abondamment répandues dans la vallée du Draa. Les gravures elles-mêmes couvraient de longues périodes, de 5 000 ans avant J.C.».

En 1977, le décès de Marion Sénones impacta profondément la vie d’Odette du Puigaudeau qui quitta le Musée des antiquités cette année-là. Depuis, l’ethnologue devenue Marocaine de cœur continua l’écriture depuis sa maison, à Rabat, jusqu’à son décès le 19 juillet 1991, à l’âge de 97 ans.

Aujourd’hui, elle aurait pu être centenaire mais la continuité de sa vie est assurée à travers son œuvre, sur laquelle le Centre des études saharienne (CES) et le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) se penchent pour la tirer de l’oubli et reconstituer des pans de l’histoire nomade dans le pays. Dans ce sens, un hommage est prévu de lui être rendu.



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