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31-08-2018

07:45

Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine : "Ould Abdel Aziz devrait comprendre que le verre est désormais trop plein et qu’il faut savoir s’arrêter de mépriser son peuple"

Le Calame - Commençons cet entretien par cette question d’actualité : Que vous inspire la décision de la justice de saisir les avoirs en banque de Mohamed Bouamatou et Mohamed Debagh alors que l’affaire dans laquelle ils sont impliqués n’a même pas encore été jugée ?

Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine : D’essence éminemment politique, la saisie des avoirs bancaires de Bouamatou, même si le parquet a dit qu’elle constitue une simple mesure conservatoire et légale, va dans le droit fil de la campagne d’acharnement menée par le pouvoir contre cet homme d’affaires qui vit en exil.

Les conséquences de cette mesure sont d’autant plus déplorables qu’elles n’épargneraient pas les activités caritatives de ce mécène, en particulier celles de son hôpital ophtalmologique qui soignait gratuitement des milliers de citoyens pauvres depuis de longues années.

La campagne électorale pour les élections municipales, régionales et législatives a démarré, il y a déjà plus d’une semaine. Quel est à votre avis, l’enjeu de ces élections ? Que vous inspire cette ambiance de campagne?

L’enjeu de ces élections réside évidemment dans la nature de la carte politique qu’elles devraient dessiner au lendemain du scrutin du 1er septembre. L’opposition attend du résultat de ces élections qu’il puisse, à l’horizon des présidentielles de 2019, autoriser la possibilité d’une alternance pacifique à la tête de notre pays, pour une réelle rupture avec le système actuel et sa gestion despotique. Pour cela, elle devait obtenir plus du tiers des sièges au parlement et des scores en rapport sinon meilleurs, au niveau des autres scrutins municipaux et régionaux

Au contraire, le pouvoir et sa majorité ou ceux qui en profitent le plus, tout au moins, espèrent que le verdict de ces urnes soit suffisamment en leur faveur, non seulement pour garantir la continuité de leur système et l’impunité dont ils ont joui jusqu’à présent, mais aussi, pour permettre au Président de dérouler ses plans alternatifs, le cas échéant.

Cela suppose le gain d’au moins deux tiers des sièges du futur parlement, cette fameuse majorité confortable qui lui permettrait, selon ses propres et dernières déclarations, de faire passer, comme une lettre à la poste, toutes les modifications constitutionnelles dont il pourrait avoir besoin.

S’agissant de l’ambiance de la campagne, en dehors de la cacophonie induite par la pléthore de candidats et listes candidates et de la langue de bois de leurs discours, on est surtout frappé par la débauche de moyens matériels mis en œuvre par les uns et la rusticité qui caractérise cette logistique chez les autres. C’est la preuve, par rapport aux élections précédentes, que les riches se sont davantage enrichis et que les pauvres sont devenus encore plus démunis.

Près d’une centaine de partis prennent part à ces scrutins. Certaines circonscriptions totalisent jusqu’à près d’une cinquantaine de partis politiques. Pensez-vous que la CENI saura relever le défi de l’organisation, le 1er septembre ?

Il ne fait pas de doute que sur le plan de l’organisation matérielle, l’hyper inflation des candidatures, aussi bien pour les scrutins législatifs que régionaux et municipaux en perspective, sans précédent dans l’histoire électorale de notre pays, requiert beaucoup de travail au niveau de la CENI et une grande coopération de la part de tous les acteurs politiques et de la société civile impliqués.

Déjà mal préparées en amont, avec le retard de la mise en place de la CENI et la création ex nihilo, en quelques semaines, du fichier électoral, ces élections sont par ailleurs condamnées à connaitre une forte déperdition de voix.

En effet, aux prises avec une pile de cinq volumineux bulletins de votes et des listes kilométriques de candidats, les électeurs les plus perspicaces auront des difficultés à voter correctement.

Auparavant, la CENI devrait mettre les bouchées doubles pour faire face à une très lourde opération logistique allant de la commande à la mise en place, sur l’ensemble du territoire national, de tout le matériel électoral, en un laps de temps très limité. Un travail titanesque.

Selon mes informations et sauf impondérables éventuels, les dispositions nécessaires auraient été prises à cet effet par cette institution qui aurait également décidé de limiter à 500 le nombre de votants dans un même bureau de vote.

Combinée avec l’installation de plusieurs isoloirs par bureau, cette dernière mesure pourrait améliorer la fluidité des opérations.

Enfin, et pour atténuer le risque de contestation, la CENI devrait non seulement choisir des présidents et membres des bureaux de vote honnêtes et non contestés mais aussi faciliter l’organisation, à l’intérieur de ces bureaux, du début de l’opération, jusqu’à la signature des procès verbaux, de la représentation des candidats et listes candidates, sur l’ensemble du territoire national.

Cette mesure est pour moi essentielle sinon la seule garantie de transparence et d’équité que la CENI peut encore offrir aux protagonistes de cette compétition, déjà fortement échaudés.

En un mot, l’organisation du scrutin du 1er septembre prochain sera matériellement très lourde et difficile mais la CENI et son Président doivent tout faire pour en rendre les résultats acceptables pour l’ensemble des acteurs participants en particulier ceux qui ont consciemment pris le risque d’y aller en dépit de son impréparation et de toutes les irrégularités qu’ils lui sont reprochées en amont.

Sinon, on est en droit de craindre, qu’après avoir avalé les grosses couleuvres de la désignation unilatérale des membres de la CENI et celle d’un fichier électoral établi à la va-vite, ils puissent nous réserver de grosses surprises si leurs droits étaient encore bafoués le jour du vote.

Le 23 courant, le FNDU a publié un communiqué dénonçant ce qu’il appelle l’implication du président de la République et son administration dans la campagne en faveur du principal parti de la majorité présidentielle, à savoir l’UPR. Pensez-vous que cet engagement du chef de l’état pourrait influer sur le résultat des élections?

Avant de dire si cet engagement frénétique pourrait ou non influer sur les résultats de ces élections, il faut d’abord en déplorer le manquement à l’éthique ainsi que le caractère non seulement inédit mais aussi résolument anticonstitutionnel. En effet, pour ceux qui font semblant de l’oublier et pour vos lecteurs, permettez moi de rappeler textuellement les dispositions d’un alinéa de l’article 29 de notre loi fondamentale qui stipule, au milieu du serment constitutionnel prêté par notre Président :

((Je jure par Allah, l’Unique, de ne point prendre ni soutenir directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement prévues aux articles 26 et 28 de la présente constitution))

Comment peut-on qualifier ses propos, lorsque notre Président, dans tous ses derniers discours publics, devant les partisans de sa majorité, ne cesse d’exhorter ces derniers à voter massivement aux prochaines législatives pour donner à son parti une majorité parlementaire suffisamment confortable pour lui permettre de faire voter les modifications constitutionnelles nécessaires à son maintien au pouvoir ?

Cela dit, et pour répondre à votre question, il est évident que dans un pays où toutes les institutions sont inféodées à la personne du chef de l’exécutif, la capacité de ce dernier à peser sur le choix des élus et des électeurs n’a d’égale que son pouvoir illimité de sanctionner ou de récompenser selon les cas. Cette épée de Damoclès, qui a déjà fait plier un bon nombre de postulants rivaux à ceux de l’UPR qui ont retiré leurs dossiers de candidatures, en dissuadera probablement d’autres encore à se maintenir en lice. Sauf ceux qui ont désormais décidé de braver le mépris et les menaces érigés en mode de gestion politique au sein du parti état.

Lors de son récent déplacement à l’est du pays mais aussi au cours de la cérémonie d’ouverture de la campagne, le président de la République aurait dit, à l’endroit de ceux qui réclament un 3e voire un 4e mandat de voter pour l’UPR, afin d’atteindre cet objectif. Que vous inspire cette sortie ? Quelles en peuvent être les implications politiques ?

Jusqu’à une date récente une telle sortie pouvait être interprétée comme une manière de dire à ceux qui sont attachés à ce régime qu’ils devraient le prouver en votant pour l’UPR, censé être le parti qui hériterait de ses réalisations.

Mais depuis la semaine dernière, notre Président ne fait plus dans la dentelle et annonce clairement que pour briguer un troisième mandat, il y’a besoin d’avoir une majorité confortable c’est-à-dire suffisante pour déclencher le processus constitutionnel devant mener à la réalisation de cet objectif.

Les implications politiques de cette nouvelle transgression, dont la primeur a été réservée, comme d’autres par le passé à nos parents de l’EST (elmewedde bichnin el hamedh ) mais qui a l’avantage de clarifier le jeu, devraient se traduire, le moment venu, par un refus massif et déterminé de tous les mauritaniens, toutes sensibilités politiques confondues, de continuer à se laisser conduire comme un troupeau de veaux, propriété du Président Mohamed Ould Abdel Aziz .

Ce dernier devrait comprendre que le verre est désormais trop plein et qu’il faut savoir raison garder et arrêter de mépriser ses concitoyens, même si quelques dizaines de laudateurs parmi eux dont il connait les véritables motivations ont choisi ou accepté d’être les caisses de résonance de tous ses désidérata .

Ne trouvez-vous pas que le pouvoir a réussi un gros pari en organisant des élections sans financements étrangers? L’absence d’observateurs internationaux peut-elle affecter la crédibilité des prochaines élections ?

Que le pouvoir finance ces élections sur les propres moyens de l’Etat est plutôt préférable en temps normal. Il s’agit en effet d’une opération de souveraineté qui ne doit pas dépendre de la générosité des partenaires extérieurs.

Mais en l’occurrence, l’absence de financements extérieurs peut aussi se justifier par le fait que les bailleurs de fonds ont besoin de croire que leur argent sera dépensé pour des scrutins électoraux organisés dans la transparence et l’équité souhaitables.

Quant à l’observation électorale internationale, telle que nous l’avons vue, chez nous et ailleurs, il faut distinguer entre celle de l’UE par exemple et les autres. La première apporte une contribution réelle au crédit des élections où elle accepte de s’impliquer. Elle est préparée minutieusement et dotée de toutes les ressources humaines et matérielles nécessaires. Elle assure une couverture territoriale crédible. Elle est installée suffisamment à temps pour étudier et maitriser tous les paramètres qui concourent à la réussite de sa mission; contexte politique, cadre juridique électoral y compris, fichier électoral, administration, géographie politique, milieu social etc.

Quant aux autres types d’observation électorale internationale et au-delà du respect dû aux grandes personnalités qui les conduisent et aux autres qui les composent, l’intérêt de leur présence lors de ces scrutins est, au mieux symbolique. Et pour cause ! Quel témoignage crédible peut-on en effet porter sur un processus électoral dont on a seulement visité un ou deux bureaux de vote le jour du scrutin?

Propos recueillis par Dalay Lam

N.B: Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine est membre du groupe des personnalités indépendantes du FNDU et ancien président de la CENI





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