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07-09-2018

09:54

Chronique : « L’Afrique doit se donner les moyens de dire non à la Chine »

Le Monde Afrique - Pour notre chroniqueur, la dimension politique des relations sino-africaines est bien plus préoccupante que la question de l’endettement.

Chronique. Il y a moins d’un mois, Mahathir Mohamad, 93 ans, le nouveau premier ministre malaisien, était en visite officielle en Chine. Cette visite avait une résonance particulière quelques jours avant le septième Forum sur la coopération sino-africaine qui vient de se dérouler, lundi 3 et mardi 4 septembre, à Pékin. Le leader malaisien, élu sur un programme de réduction de l’endettement, a dénoncé en des termes clairs certains projets chinois dans son pays :

« Il s’agit de ne pas emprunter trop d’argent […] que nous ne pourrons pas rembourser, car nous n’avons pas besoin de ces projets en Malaisie. Nous ne voulons pas voir reproduire une nouvelle version de la colonisation. »

Dans la foulée, il a annoncé la suspension de la construction du chemin de fer de la côte est, évalué à 20 milliards de dollars (17 milliards d’euros), et de deux pipelines d’un coût de 2,5 milliards de dollars.

Ces derniers jours, il a beaucoup été question de l’endettement africain vis-à-vis de la Chine, présenté comme excessif. Cette lecture est problématique pour deux raisons. D’abord, les statistiques dévoilent une réalité plus complexe : certains pays, comme le Burundi ou la Centrafrique, sont peu exposés à la dette chinoise, tandis que d’autres, comme le Cameroun ou l’Ethiopie, ont un sérieux problème d’endettement dont la Chine n’est qu’en partie la source. Le problème est donc moins la dette chinoise que l’endettement des Etats africains. Ensuite – et surtout –, c’est omettre la dimension politique de la relation sino-africaine, qui est plus préoccupante.

Orgie promotionnelle

Le 24 mai, le Burkina Faso annonçait la rupture de ses relations diplomatiques avec Taïwan. Deux jours plus tard, Alpha Barry, le ministre des affaires étrangères du pays, rétablissait formellement les relations avec son nouvel allié, la Chine, sans laisser aucun doute sur les raisons de cette volte-face (« le Burkina Faso entend profiter pleinement de l’expertise de ce pays, sollicitant son soutien dans plusieurs projets de développement économiques et sociaux ») et appelant même le Swaziland, dernier soutien de Taïwan sur le continent, à rejoindre la famille des amis de la Chine. L’argent chinois, comme l’argent occidental, est un levier d’influence politique.

La Chine est plutôt bien vue en Afrique, surtout chez les plus éduqués. Il est vrai que depuis que le Parti communiste chinois a déclaré son objectif de construire son « soft power », il y a une décennie, le pays a investi 10 milliards de dollars par an dans son image, selon David Shambaugh, professeur de sciences politiques à l’université George-Washington, aux Etats-Unis. Depuis 2004, plus de 500 instituts Confucius ont été créés dans 140 pays. L’idée est d’apparaître aux yeux du monde comme une puissance bienveillante, responsable, presque désintéressée.

Après les critiques formulées par Mahathir Mohamad, Xinhua, l’agence de presse officielle chinoise, s’est lancée dans une orgie promotionnelle, expliquant que l’initiative « Une ceinture, une route » (nom officiel du projet des « nouvelles routes de la soie ») « vient de Chine mais appartient au monde » et qu’elle « unifiera les rêves de tous les pays et de leurs citoyens ». De la même manière, face aux critiques sur l’action de son pays en Afrique, le président Xi Jinping a redoublé d’attention et de sympathie à l’endroit du continent à Pékin, appelant « la communauté internationale à respecter la souveraineté de l’Afrique, à attacher de l’importance aux propositions africaines et à respecter ses engagements ».

Modèle autoritaire

La Chine n’a ni le passif colonial – elle a au contraire aidé des mouvements de libération africains –, ni le zèle moralisateur, ni les prétentions universalistes des partenaires occidentaux de l’Afrique, ce qui conforte les dirigeants du continent. Le succès chinois fascine également, d’autant plus qu’il repose sur un modèle autoritaire dans lequel plusieurs chefs d’Etat africains trouvent volontiers une forme de validation de leur mode de gouvernance, même sans les performances économiques chinoises.

Pourtant, il faut être prudent. La Chine poursuit des intérêts politiques, diplomatiques et économiques précis en Afrique. Cela est normal et n’empêche pas des relations profitables avec un acteur important du jeu mondial. Encore faut-il pour cela que la partie africaine identifie ses intérêts, se donne les moyens de sa souveraineté et donc de sa liberté, de manière à pouvoir, quand elle le juge nécessaire, dire « non », à l’instar du premier ministre malaisien. On en est encore loin.

Yann Gwet est un essayiste camerounais.



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