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02-07-2020

08:12

Mohamed Ould Maouloud, président de l’UFP : "Le président Ghazouani a hérité d’un Etat en ruines"

Le Calame - "Le président Ghazouani a hérité d’un Etat en ruines, et d’une crise multiforme sociale, économique, identitaire, politique et sécuritaire; et il a besoin d’un minimum de temps pour prendre la mesure du legs désastreux de son prédécesseur"

Le Calame : L’Union des Forces de Progrès (UFP), votre parti, qui tire ses racines du Mouvement National Démocratique (MND) des années 70-incarnation de la gauche historique- est secouée par une crise de forte amplitude. Larvée au départ pendant quelques années, celle-ci a pris une nouvelle dimension avec l’élection présidentielle du 22 juin 2019, à l’approche de laquelle le linge sale a été étalé sur la place publique. Quelle est la situation aujourd’hui ?

M. Mohamed Ould Maouloud : Qu’il y ait des divergences dans un parti démocratique quoi de plus normal ? Mais le drame dans notre cas est l’absence de véritables divergences de ligne idéologique et politique, actées par des propositions et des contre-propositions qui auraient pu déboucher sur un progrès de la théorie et de la pratique du Parti, et de surcroît l’irrespect par les contestataires des règles élémentaires de la démocratie interne.

Même très sensibles, les contradictions qui avaient surgi par exemple lors de la décision de boycott des élections de 2013 avaient été traitées suivant les règles du parti. Cette fois, malheureusement, les choses prirent un tour dramatique pour le Parti avec des tentatives de briser son unité (appel à la scission en juin 2018 et mars 2019), sans même des prétextes tant soit peu logiques et juste à la veille des batailles électorales décisives de 2018 et 2019 ; ce qui a failli non seulement compromettre nos faibles chances électorales dans le contexte de la dictature, mais surtout de constituer un coup mortel dont le parti pouvait ne pas se relever. Mais grâce au dévouement des cadres et militants ainsi que leur attachement à leur parti, ces tentatives ont échoué. Le parti a surmonté l’épreuve et en dépit des difficultés de tous ordres, nous avons pu défendre nos couleurs et notre projet démocratique au cours de ces différentes échéances électorales, certes avec les moyens de bord, sans illusions sur les résultats attendus mais honorablement.


La crise que vous évoquez est maintenant derrière nous. La minorité de cadres dirigeants responsables de ce comportement ont choisi eux-mêmes de se mettre en dehors du parti depuis une année. Le parti a accompli depuis lors un grand chemin, par l’organisation d’une vaste campagne d’adhésion et d’implantation qui a permis d’élargir ses rangs et de le doter de sections dans presque tous les départements du pays. Tout était prêt pour la tenue du congrès le 3 avril dernier, avant que les mesures prises pour combattre le fléau du Corona n’en en imposent le report jusqu’à leur levée que nous espérons prochaine.


On a entendu récemment quelques échanges indirects entre vous et le président des Forces Progressistes pour le Changement (FPC), Samba Thiam, au sujet de certains concepts tels « négro-africains » et « négro-mauritaniens» revenant régulièrement dans le discours politique ici. Pouvez-vous éclairer notre lanterne sur vos divergences au sujet du combat global de l’opposition?


Le concept « négro-africain » n’est pas en cause à ce que je sache. Ce que vous appelez « échange » est le résultat d’une méprise regrettable. Quelqu’un (nous ignorons qui) a cru bon (pour quel objectif ?) de mettre sur les réseaux sociaux une vidéo qui date de plusieurs années, même si son thème reste d’actualité. Il s’agissait d’un extrait d’une longue interview, donc détaché de son contexte, où j’exposais à un groupe de journalistes différents aspects de la problématique de l’unité nationale, y compris les positions des différents courants politiques.


J’y ai précisé que le concept « négro-mauritanien » est une invention des Flam au milieu des années 80, où ils incluaient dans un même ensemble racial les Haratines et les communautés négro-africaines pour en conclure à l’existence en Mauritanie d’une situation d’apartheid où une majorité noire, les « Négro-Mauritaniens », est opprimée par une minorité blanche « arabo-berbère ». Cette majorité noire devait donc s’unir pour lutter contre cette minorité blanche représentée par l’Etat, comme en Afrique du sud. Approche à laquelle s’étaient opposés à l’époque aussi bien le MND qu’EL Hor. D’ailleurs le Président Samba Thiam a confirmé ces informations dans son posting.


Il est vrai que durant les années 1980, le MND s’est vigoureusement opposé à cette approche des Flam, également contestée par le mouvement El Hor. Pourtant, nous ne sommes pour rien dans le réveil de notre ancienne divergence, d’autant plus que nous avons apprécié à l’UFP, le nouveau climat d’ouverture et de respect qui nous liait depuis deux ans, dans la cadre de l’opposition et que nous souhaitons préserver sans que l’un d’entre nous ait besoin de renier les positions qui nous ont opposé pendant plus de trente ans. Divergences théoriques et politiques qui peuvent être dépassées mais seulement par un débat serein et sérieux que nous souhaitons de tout cœur.


D’ailleurs l’UFP a pris l’initiative en 2017 de réunir tous les acteurs concernés pour lancer un tel débat. Une commission a même été désignée par un rassemblement de toutes les parties intéressées pour piloter l’initiative. Malheureusement il n’y a pas eu de suite. A mon avis, rien n’est plus urgent que d’ouvrir ce débat national, de confronter les idées et analyses avec responsabilité, loin des surenchères, anathèmes ou et des dérobades avec pour seul objectif de parvenir à une entente nationale sur des solutions viables pour mieux asseoir l’unité entre les composantes de notre peuple sur des bases consensuelles de justice et d’égalité nationale.


Au cœur du débat politique depuis les premières années de l’indépendance, aggravée par l’arrivée des militaires, dont l’oligarchie continue à exercer le pouvoir d’état depuis 42 ans, la question nationale reste une véritable préoccupation. Illustration avec l’exclusion de plus en plus flagrante de certaines communautés, à plusieurs niveaux de l’administration et de la vie économique…. Quelle est la solution à ce problème ? Pensez-vous que le nouveau pouvoir, qui semble prendre le même cheminement que ses prédécesseurs par rapport à ce débat, soit en mesure d’introduire des réformes de nature à sortir le pays de ce piège dangereux ?


Dès qu’un peuple est multiethnique, il aura de temps à autre à corriger des déséquilibres ou des injustices à l’encontre de ses composantes. C’est ce qui continue de se passer même dans les pays développés et dits démocratiques, comme le Canada, la Suisse, la Belgique et j’en passe. Il n’y a pas de « solution finale » au problème de l’unité des composantes d’une nation. Mais il y a une voie pour trouver les solutions: c’est reconnaître l’existence des problèmes posés, reconnaître l’égalité en droits des citoyens et des différentes composantes du peuple et recourir au débat démocratique et à la recherche du consensus pour parvenir à des solutions viables prises en charge par l’adhésion de toute la communauté nationale.


Et il y a, à l’inverse, le chemin qui conduit aux impasses tragiques des conflits intercommunautaires comme on en trouve malheureusement plusieurs exemples plus ou moins récents dans notre continent, au Soudan (entre le Nord et le Sud et maintenant, au Sud même), au Rwanda (1994), en RDC, en Centrafrique, ou ailleurs dans le monde, dans les Balkans, en Irak, au Yémen, en Syrie etc. C’est la voie de la surenchère, du déni, de l’excitation des sentiments de haine et des provocations. Le problème n’est donc pas dans l’existence de la diversité ethnique, de controverses, ou d’opinions divergentes entre les élites.


Le vrai problème c’est aussi lorsqu’on ne veut pas s’engager, quand il y a lieu, dans la recherche de solutions aux doléances légitimes des communautés qui s’estiment lésées par l’Etat. Les pouvoirs autoritaires qui se sont succédé en Mauritanie ont nié l’existence de problèmes d’injustices, de discriminations pour les composantes négro-africaines ; pire, la page la plus sombre dans l’histoire de notre pays fut cette tentative d’étouffer dans le sang par les massacres et les déportations, en 1989-1990, leurs sentiments de frustration et de révolte, plaçant notre pays au bord du gouffre de la guerre interethnique.


Le mérite historique revient à l’opposition démocratique d’avoir évité à notre peuple cette voie suicidaire. Aussi bien par l’action patriotique des courants MND-Fruidem dans les camps de réfugiés au Sénégal que par l’union de toutes les forces de l’opposition démocratique légale dans le cadre du grand parti UFD créé en octobre 1991 et leur consensus pour prendre en charge la dénonciation du racisme d’Etat et des crimes commis. Ce qui donna pour premier résultat le retour organisé en 1996 de 35.000 de nos citoyens déportés au Sénégal.


Le troisième pas décisif sur la bonne voie fut accompli par le tout nouveau Président élu démocratiquement, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, dans la déclaration historique le 30 juin 2007 où, au nom de l’Etat, il reconnaissait les crimes commis contre les Négro-africains et la persistance des pratiques esclavagistes et prenait l’engagement d’apporter les solutions adéquates pour construire l’unité nationale sur des bases saines. Suivi en août par une session extraordinaire du parlement où pendant un mois tout le pays suivait, incrédule, la dénonciation unanime par tous les députés de l’esclavage persistant. Et au mois d’octobre, les Journées Nationales de Concertations seront le grand moment du débat franc et sans tabou qui aboutit à un consensus national sur les questions sensibles de l’esclavage et du passif humanitaire avec des feuilles de route adoptées unanimement par les participants, c’est à dire l’essentiel de la classe politique et de la société civile d’alors.


Nous étions sur la bonne voie, celle du consensus où les revendications de chaque composante étaient désormais prises en charge par toute la communauté nationale, lorsqu’intervint le malheureux putsch de Mohamed Ould Abdelaziz en 2008. Dans la pratique, il va bloquer le processus, remettre en cause ou pervertir les engagements pris et ainsi ramener le climat de méfiance et de défiance.


Aujourd’hui, la priorité est d’assainir le climat en commençant par solder le passif humanitaire par la mise sur pied d’une commission nationale indépendante crédible jouissant de l’adhésion des parties concernées qui s’inspirera des exemples sud-africain et marocain, pour mettre en œuvre et apporter les solutions adéquates et justes.


La persistance de pratiques esclavagistes interpelle la volonté politique du pouvoir d’Etat, met en cause la crédibilité de l’arsenal et des dispositions juridiques anti-esclavagistes. L’éradication de cette lèpre qui ronge et défigure notre société doit être pour tous les démocrates et patriotes d’une priorité absolue. Pourquoi ne devrait-on pas organiser, comme je l’ai proposé au cours de la campagne présidentielle dernière, une grande enquête nationale participative, commune par commune, pour faire l’état des lieux et régler sur place les cas découverts ?


Ensuite, proscrire le négationnisme qui refuse de voir les injustices et violations des droits des populations discriminées, notamment tous actes de marginalisation ou d’exclusion, y compris dans l’absence de visibilité dans les institutions de l’Etat ; et proscrire également aussi tout recours à la violence raciste, même verbale, dirigé contre tout groupe social ethnique, tribal ou autres.


Ensuite organiser un débat national serein et ouvert sans tabou abordant les questions du pouvoir politique et de l’administration, de la question foncière, de l’enseignement, des langues nationales pour parvenir à un consensus sur les réformes nécessaires. C’est à travers un tel débat que l’on arrive à dissiper le brouillard des préjugés, des surenchères, des conceptions primaires susceptibles de nourrir toutes les aventures et dérives. C’est ainsi qu’il sera possible de restaurer la confiance entre les composantes de notre peuple et de conforter chacune dans ses droits légitimes.


Pour notre part, à l’UFP, nous avons nos propositions sur toutes les questions pendantes, de l’officialisation des langues nationales pular, soninké et wolof, de la mise en place d’une réforme de l’enseignement basée sur les langues nationales avec le français comme langue d’ouverture, du respect des droits fonciers des communautés villageoises, de la visibilité convenable (sans quota) de toutes les composantes de notre peuple dans tous les secteurs de l’Etat etc.


L’expérience de 2007-2008 montre que la démocratie avait permis une avancée réelle dans la recherche de solutions et que la restauration du despotisme a bloqué le processus. C’est dire que le combat pour un Etat de droit et une démocratie réelle doit être une priorité pour toutes les forces soucieuses du règlement du problème de l’unité nationale.


Du point de vue de l’UFP, quelle est la solution au passif humanitaire, plus de 30 ans après les graves atteintes aux droits humains à l’échelle communautaire des années 1989/1992?


Je crois avoir déjà répondu plus haut à votre cette question.


Quel bilan provisoire faites-vous de l’action du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, 10 mois après la formation de son premier gouvernement ?


Il serait peut-être trop tôt pour faire un bilan. On peut juste faire quelques observations.


Pour être objectif, admettons que, d’une part, il a hérité d’un Etat en ruines, et d’une crise multiforme sociale, économique, identitaire, politique et sécuritaire; qu’il a même besoin d’un minimum de temps pour prendre la mesure du legs désastreux de son prédécesseur. Mais, d’autre part, il a hérité d’un pays qui ne manquait pas d’atouts et d’un état de grâce accordé par un peuple patient, même si les attentes sont impérieuses et notamment en matière de bonne gouvernance.


La pandémie du Covid-19 est venue tout bouleverser sur son passage et mettre à genoux bien des puissances danse ce monde. Le gouvernement mauritanien, malgré un certain degré de dénuement, a déployé des efforts louables pour contenir le danger pendant deux mois. Mais aujourd’hui notre pays va au-devant d’immenses périls auxquels l’Etat ne peut pas faire face seul. Non seulement et malheureusement il risque d’être dépassé par l’ampleur de la crise sanitaire. Mais tous les analystes prévoient une situation autrement plus difficile dans la phase de l’après-coronavirus.


Je crains que le gouvernement actuel n’ait pas encore pris suffisamment la mesure de la gravité de la situation et des perspectives continuant de gérer une situation exceptionnelle avec les recettes de la gouvernance traditionnelle passée. La déception gagne le pays devant l’explosion de l’épidémie et les ratés des interventions d’aide aux populations (en aliments de bétail, et en numéraires aux familles nécessiteuses) mais aussi de l’aggravation des problèmes légués par le pouvoir antérieur, de pauvreté, de chômage, de malnutrition, de soif etc. sans effets réels.


Ajoutez à ce climat, la multiplication de nominations dans les fonctions publiques donnant une image monocolore du pays qui avive les sentiments de frustrations et d’exclusion dans les milieux négro-africains, et les inquiétudes qui font jour sur les libertés d’expression dans les milieux de la presse et des réseaux sociaux après les détentions de blogueurs et de propositions de lois plus restrictives. Déception aussi face à la marginalisation des acteurs politiques et sociaux.


Le consensus de la classe politique, entre les partis parlementaires de la majorité et de l’opposition contre le coronavirus - une première dans l’histoire du pays- n’a pas été apprécié à sa juste valeur, ni encouragé trois mois après. Nous n’avons d’ailleurs pas manqué de faire part de nos sentiments à ce sujet lors de la rencontre entre le Premier Ministre et la coordination des partis parlementaires, le jeudi dernier. Et nous espérons que nos échanges seront suivis des améliorations souhaitées. L’opération aliment du bétail en faveur des éleveurs, l’aide aux familles nécessiteuses ont créé plus de mécontentement et de défiance que de satisfaction dans les milieux populaires en raison des quantités dérisoires, du caractère tardif et du retour des vieux démons du népotisme et de la corruption.


Pour autant, notre pays peut survivre à la tempête du coronavirus qui balaie le monde avec le moins de dégâts possibles, si nous avons le courage de prendre des mesures fortes nécessaires et à temps s’imposent. Des réformes majeures politiques économiques et sociales pour donner à notre pays un visage plus serein et une assise plus juste et plus stable. A mon avis, le premier pas à faire dans cette direction pour susciter une véritable union nationale face au danger est d’adopter une nouvelle ligne de gouvernance fondée sur la transparence et la lutte contre la corruption et sur une approche participative et inclusive. De sorte que nos populations et nos élites se sentiront alors impliquées et déploient alors déployer des efforts immenses requis pour faire face aux difficultés, supporter les contraintes et privations et consentir les sacrifices nécessaires. Donner l’espoir et ouvrir la voie au changement a une dimension politique évidente et passe également par un dialogue national inclusif qui établit une feuille de route pour le règlement des grands problèmes nationaux et l’introduction des réformes nécessaires.


Globalement, quelle est la position l’UFP et de l’opposition historique par rapport au nouveau pouvoir ?


Dans ma précédente réponse, vous avez l’essentiel de notre appréciation. Les partis de la Coalition des forces de changement démocratiques (UNAD, RFD et UFP) ont très tôt souhaité ouvrir une nouvelle page avec le nouveau pouvoir. Sans renier leur position sur les résultats des élections passées, ils n’ont pas voulu enfermer le pays à nouveau dans une confrontation permanente opposition-pouvoir si elle pouvait être évitée. Nous avons donc répondu à l’invitation du Président pour un premier contact un mois après son investiture. Et nous avons alors proposé l’ouverture d’un dialogue national pour trouver une solution sur certains dossiers politiques essentiels.


Nous avons aussi réclamé un audit des comptes de l’Etat et des établissements publics pour tourner la page de la décennie de la gabegie. La commission d’enquête parlementaire, mise sur pied à l’initiative de notre groupe parlementaire, en association avec des députés des autres partis de l’opposition, et à laquelle ont adhéré les députés de l’UPR et de la mouvance présidentielle et de l’UPR constitue une première dans le pays et un message d’ouverture sur les revendications de l’opposition. C’était un premier pas encourageant.


C’est sur ces entrefaites qu’a surgi la pandémie du corona. Pour nous, à l’UFP, il y a un danger majeur qui menace tout notre peuple, et tous les calculs politiques partisans doivent passer au second plan, et la priorité donnée à l’union nationale. Aussi avons-nous participé activement à la constitution d’une coordination des partis parlementaires, en mars, pour prêter main forte à l’autorité publique, si elle le souhaitait, sinon prendre nous-mêmes les initiatives dans la limite de nos possibilités.


Mais pour le moment, le pouvoir semble négliger la dimension politique de la crise du coronavirus et préférer affronter les difficultés tout seul. C’est bien dommage parce qu’il pourrait ne pas y arriver. Pour notre part, nous continuerons à entreprendre les actions de sensibilisations et d’aide aux populations à notre portée.


Face au constat de l’attitude conciliante de l’opposition depuis l’arrivée de Mohamed Cheikh El Ghazouani aux commandes du pays, de nombreux observateurs évoquent la possibilité d’une recomposition de la scène politique sous forme de bégaiement de l’histoire. Avec une majorité élargie matérialisée par l’entrée au gouvernement du Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), de l’Union des Forces de Progrès (UFP) et l’Union Nationale pour l’Alternance Démocratique (UNAD), suivant une configuration similaire à la dernière équipe du président Sidi Mohamed ould Cheikh Abdallahi. Cette perspective est –elle- impossible ? Simplement Possible ? Ou hautement probable ?


Ma précédente réponse vous a certainement fixé sur le point des rapports de l’opposition démocratique avec le pouvoir.


Quelle évaluation globale faites-vous de la gestion de la pandémie du coronavirus (COVID-19) du point de vue de la dimension sanitaire, sécuritaire, économique et sociale, au moment où on note une explosion des contagions et une létalité de plus en plus inquiétante, alors que certains partis d’opposition (TAWASSOUL et AJD/MR), annoncent leur retrait du comité de suivi et dénoncent une gestion unilatérale, refusant de servir d’alibi à un simulacre de bonne gouvernance ?


Personne ne devait se faire des illusions. On savait le pays démuni face à de telles vagues de contagion avec un système de santé gravement affecté par une décennie de gabegie débridée. C’est pourquoi, le gouvernement avait suivi, me semble-t-il, une approche intelligente en prenant très tôt des mesures préventives qui ont permis de contenir efficacement le danger pendant au moins deux mois. Temps qui devait servir à mieux se préparer au pire. Ce répit a-t-il été bien utilisé, je ne peux en juger n’ayant pas une vue d’ensemble sur les moyens disponibles et les difficultés rencontrées.


Mais je dois saluer les efforts déployés par notre personnel de santé et les sacrifices consentis ; eux qui sont en première ligne face au danger pour nous protéger et qui d’ailleurs continuent de payer un lourd tribut avec plusieurs dizaines d’entre eux contaminés. Je leur adresse mon salut et mes félicitations et ceux de mon parti. Ils méritent les encouragements de tous et des mesures de soutien moral et matériel de la part du Gouvernement. Sur un autre plan, je me demande s’il est sage, au moment où la courbe de l’épidémie reste ascendante, d’envoyer à l’opinion des messages de relâchement même si certains allégements pour la reprise d’activités vitales semblent s’imposer.


Je vous ai clairement exprimé le degré d’insatisfaction qui prévaut dans les rangs de l’opposition démocratique, voire de tous les partis et de l’opinion publique en général. Mais nous pensons, quant à nous, que lorsque la situation devient difficile et elle le sera de plus en plus, ce n’est pas le moment de rendre le tablier et de laisser le pays à son sort. Il faut se battre pour qu’intervienne le sursaut salutaire nécessaire, en usant de la persuasion, de la critique, voire de la pression légale et légitime. Et ne pas oublier que les difficultés actuelles et à venir sont et seront propices aux pêcheurs en eaux troubles, qui seront les seuls à profiter d’une déstabilisation ou d’un effondrement de l’Etat.


La tourmente de la pandémie du coronavirus (COVID-19) va déboucher inévitablement sur une grave crise économique et sociale. Comment la Mauritanie devrait gérer ce contexte difficile ?

La Mauritanie saura-t-elle faire de ces contraintes une opportunité pour changer véritablement, pour introduire des réformes politiques, sociales et économiques, devenues nécessaires pour garantir sa stabilité, l’unité de son peuple et son bien-être. Tout le monde pense à nouveau à la promotion de notre agriculture, de notre élevage et de notre pêche pour assurer en premier lieu notre autosuffisance alimentaire, on pense à des industries de transformations pour valoriser nos matières premières etc. Mais tout cela ne sera possible que dans un nouveau contexte politique, démocratique ; un contexte de consensus national sur les questions épineuses de l’unité nationale, de l’esclavage, du système politique et de l’Etat de droit. C’est ainsi seulement que la Mauritanie sera à même de limiter ou neutraliser les facteurs et agents de la déstabilisation et de dépasser le cap difficile de cette crise multiforme.


Le Sahel, sous-région dont la Mauritanie est une partie intégrante, est confronté à une crise multidimensionnelle depuis une quinzaine d’années (le terrorisme qui en est le véritable fil rouge, la pauvreté endémique désormais aggravée par le phénomène du changement climatique)… Quel doit être la contribution de la classe politique et la société, au-delà de l’action des Etats, pour sortir de ce piège mortel, qui comporte de forts gros risques d’effondrement et de disparition de certains pays ?

A l’épreuve du phénomène de la rébellion djihadiste, les Etats du Sahel ont révélé une fragilité et une vulnérabilité insoupçonnées. On a assisté incrédule à un début d’effondrement de l’Etat malien, sauvé in extremis par l’intervention française, et dont il ne s’est pas encore malheureusement remis. Le même phénomène menace les autres Etats du Sahel, tous de construction néocoloniale, gangrénée par la corruption et où le pouvoir d’Etat, congénitalement de tendance despotique, est souvent quasiment en opposition voire en rupture avec son peuple.


La contribution des forces démocratiques et patriotiques doit être de se battre pour éviter l’effondrement dramatique des Etats, par une refonte du système, pour un nouveau modèle de gestion des affaires publiques, et surtout pour la préservation de l’unité des composantes ethniques des peuples, seule garantie réelle de maîtrise du phénomène terroriste et de la survie dans le contexte difficile que vous avez décrit.


Quelle est votre analyse de la situation spécifique du Mali, dont le contexte politique est dominé aujourd’hui par l’exigence de l’imam Mahmoud Dicko, qui mobilise la rue, avec un large soutien de la classe politique, pour le départ du président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) ?


Le vent est en train de tourner, et le pouvoir en place sera soumis de plus en plus à une rude épreuve. Ce qui se passe au Mali n’est peut-être que les premiers tourbillons de la tempête qui s’annonce dans notre sous-région. Toutefois nous ne pouvons qu’être particulièrement préoccupés lorsque ce pays frère est en cause, car il est pour nous plus qu’un voisin ; tout l’ouest du Mali est une dimension stratégique de notre sécurité nationale : il en dépend largement la pérennité de notre économie pastorale, de même que la stabilité et la sécurité de nos régions de l’Est.


Nous devons bien sûr nous garder d’intervenir dans les affaires intérieurs de ce pays frère et veiller avec attention à la préservation des relations de bon voisinage avec les populations et autorités publiques frontalières et au-delà aider autant que possible à sa stabilisation et à la réconciliation de ses fils.


Un mot sur les relations avec le Sénégal, le Maroc, l’Algérie et la France. Quelle votre analyse de l’orientation diplomatique du régime Ghzouani par rapport à ces partenaires, traditionnellement liés à la Mauritanie pour des raisons multiples et fortement enchevêtrées ?


Vous oubliez l’un de nos voisins, la République sahraouie, avec qui notre pays entretient de bonnes relations depuis quarante ans. On n’observe pas de changement notable dans les relations avec tous ces pays et c’est tant mieux. Je me réjouis en particulier de l’amélioration des relations avec le Sénégal auparavant tributaires des sautes d’humeur et de considérations personnelles.


Propos recueillis par Amadou Seck





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