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La situation des CDWD en Afrique et celle des Haratine en Mauritanie révèlent des inégalités persistantes (Expert)
PANEL Global Forum on Discrimination based on Work and Descent et Inclusivity Project
Genève le 28 Novembre 2025 Nations Unies salle V
Présentation : Cheikh Sidati Hamady Expert Senior en Droits des CDWD, Chercheur Spécialiste des Discriminatiosn Structurelles, Analyste, Essayiste.
I - Qui sont les communautés discriminées sur la base du travail et de l’ascendance (CDWD) en Afrique, comment se manifestent ces discriminations, quels sont les principaux défis de la communauté Haratine et quelles sont les réponses africaines et nationales ?
Depuis plusieurs siècles, certaines populations africaines ont été confinées à des positions sociales et économiques subalternes simplement en raison de leur ascendance ou du type de travail qu’elles accomplissaient. Ces discriminations, regroupées sous l’acronyme CDWD (Communities Discriminated on the Basis of Work and Descent), continuent de limiter l’accès à des services essentiels tels que l’éducation, les emplois qualifiés, la propriété foncière, la participation politique et l’accès aux opportunités économiques.
Selon les données de l’Organisation Internationale du Travail (OIT, 2022, disponible sur https://www.ilo.org/global/publications/books/WCMS_854733/lang--en/index.htm), environ 5,4 millions de personnes en Afrique subsaharienne vivent encore aujourd’hui dans des formes modernes de servitude, ce qui illustre la persistance de ce phénomène dans la région.
La communauté Haratine en Mauritanie constitue un exemple frappant de ces discriminations. Étudier leur situation permet de comprendre comment se manifestent ces discriminations, de mettre en lumière les principaux défis auxquels cette communauté est confrontée, et d’analyser les réponses africaines et nationales mises en œuvre pour tenter d’y remédier.
II. Qui sont les CDWD et comment se manifestent ces discriminations
1. Groupes affectés par les discriminations liées à l’ascendance et au travail
Dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest, deux grandes catégories de groupes marginalisés sont particulièrement visibles. La première regroupe les descendants d’esclaves, dont le statut servile est héréditaire. La seconde comprend les castes artisanales et professionnelles, dont les métiers héréditaires sont historiquement considérés comme inférieurs.
A. Descendants d’esclaves (statut servile héréditaire)
Au Mali et au Niger, les descendants d’esclaves se retrouvent dans plusieurs groupes ethniques : les Woloso parmi les Mandinka, les Bellah ou Iklan, les Bouzou, anciens esclaves chez les Touaregs, et les Rimaïbé, anciens esclaves affranchis chez les Peuls. Les Bayi de la communauté Haoussa, les Dabay Banda chez les Zarma et les captifs zarma-songhaï constituent également des groupes descendants d’esclaves et de castes professionnelles héréditaires.
Au Burkina Faso, les Woloso (Mandinka), les Maccé ou Maccou chez les Mossi, ainsi que les descendants d’esclaves parmi les Dioula, Bobo et Sénoufo continuent de subir des discriminations similaires.
En Mauritanie, les Haratine représentent le groupe le plus connu, mais les Abid, anciens esclaves, et les affranchis dépendants font également partie de ces communautés marginalisées.
Au Tchad, les Haddadines, castes de forgerons considérées comme intouchables dans les sociétés arabo-musulmanes et sahéliennes, ainsi que les captifs chez les Peuls, Toubous et Sara, subissent des discriminations comparables.
Au Nigeria, les Bayi chez les Haoussa, les descendants d’esclaves chez les Yoruba et le groupe Rago parmi les Peuls du Nigeria constituent les principaux descendants d’esclaves.
En Gambie, au sein de la communauté Soninké, les Komo descendants d’esclaves font face aux mêmes types de marginalisation que leurs homologues en Mauritanie et au Mali. Ils sont soumis à des interdictions de mariage avec les autres groupes, exclus des chefferies et font l’objet d’une stigmatisation sociale persistante.
Parmi les autres groupes descendants d’esclaves en Afrique de l’Ouest, on peut citer les Maccudo (Peuls), les Komo (Soninké : Gambie, Mauritanie, Mali) et les Diam (Wolof). Ces populations subissent globalement des restrictions sociales et économiques comparables.
B. Castes artisanales et professionnelles (métiers héréditaires considérés comme inférieurs)
Certaines populations sont historiquement assignées à des professions artisanales ou spécialisées et sont perçues comme socialement inférieures. En Mauritanie, les Lemallemin (forgerons) et les Igawen (griots et poètes) représentent ces castes. Parmi les Soninké, les Niakhamala exercent des métiers de forgerons, griots ou artisans spécialisés. Chez les Peuls, les Ñeñbe se spécialisent dans le travail du métal, la musique, la maroquinerie et d’autres métiers spécialisés. Enfin, chez les Wolof, les Ñeño regroupent les Tëgg (forgerons), les Guéwël (griots) et les Oudais (tanneurs).
2. Comment se manifestent ces discriminations pour les CDWD
Les discriminations subies par ces communautés sont multidimensionnelles. Sur le plan social et culturel, elles se traduisent par une stigmatisation liée à l’ascendance, des interdits matrimoniaux et une exclusion des décisions communautaires. Sur le plan économique, les membres de ces groupes sont souvent confinés à des emplois de faible statut et disposent d’un accès limité à la terre, ce qui perpétue une dépendance économique ancienne. Politiquement, ils ont une faible représentation dans les instances publiques et rencontrent de nombreux obstacles à l’accès aux postes de leadership local ou national. Sur le plan éducatif, la scolarisation est réduite, et l’accès aux documents d’état civil reste limité, ce qui restreint l’accès aux services publics essentiels.
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (ACHPR, https://achpr.au.int) considère ces pratiques comme de graves violations des droits humains.
III. Principaux défis de la communauté Haratine
La communauté Haratine constitue le groupe de descendants d’esclaves le plus important en Mauritanie, représentant entre 40 et 50 % de la population nationale, soit environ 1,6 à 2 millions de personnes (ANSADE, 2023, http://www.ansade.mr). Bien que légalement libres, de nombreux Haratine restent soumis à l’esclavage traditionnel ou moderne et demeurent confrontés à des formes structurelles d’inégalités et de discriminations multiformes.
Sur le plan économique et financier, ils sont concentrés dans des emplois de faible statut tels que le métayage, la manutention, l'activité de pêche artisanale, le travail pastoral ou domestique. Moins de 10 % possèdent un titre foncier et plus de 60 % vivent en dessous du seuil national de pauvreté (World Bank, https://povertydata.worldbank.org). Parmi eux, 45 % travaillent comme journaliers agricoles ou urbains, et 25 % comme bergers ou travailleurs domestiques.
Concernant l’esclavage moderne, le Global Slavery Index (2018, https://www.globalslaveryindex.org/2018/data/maps/#prevalence) estime qu’environ 90 000 Haratine vivent encore dans des situations assimilables à l’esclavage moderne.
Au niveau politique et civique, 15 à 18 % des Haratine ne disposent pas de documents d’état civil, ce qui limite leur participation électorale et l’accès aux droits sociaux. Très peu accèdent aux postes de décision politique et aux chefferies traditionnelles dominées par les chefs tribaux de leurs anciens maîtres arabo-berbères.
L’éducation constitue également un défi majeur. Seulement 40 % des enfants Haratine achèvent l’école primaire, et moins de 30 % des filles poursuivent le secondaire. Le taux d’analphabétisme adulte est d’environ 55 %.
En matière de santé et d’accès aux services, les Haratine bénéficient d’un accès aux soins primaires inférieur de 35 % par rapport aux groupes dominants (WHO, Mauritanie Country Profile 2022, https://www.who.int/countries/mrt), et ils sont fortement concentrés dans des zones rurales, les adwabas (ghettos) ou quartiers périphériques mal desservis.
Sur le plan des droits humains et de la justice, moins de 3 % des plaintes pour pratiques esclavagistes aboutissent devant les tribunaux. Les militants Haratines sont souvent victimes d’intimidations, de pressions et d’arrestations (Warda Ahmed Souleimane, Human Rights Watch, Mauritanie 2022, https://www.hrw.org/world-report/2022/country-chapters/mauritania).
L’accès à l’emploi qualifié est limité : moins de 10 % occupent des postes techniques ou administratifs. Beaucoup travaillent sans contrat, sans sécurité sociale et médicale, et la formation professionnelle reste peu accessible. De nombreux Haratines vivent dans des quartiers marginalisés ou des zones rurales isolées, accentuant leur exclusion territoriale que certains militants haratines assimilent à un apartheid non institutionnalisé mais visible.
IV. Réponses africaines et nationales
1. Réponses africaines
Les institutions africaines ont adopté plusieurs instruments pour protéger les CDWD. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (1981, https://au.int/en/treaties/african-charter-human-and-peoples-rights) interdit toute discrimination basée sur l’origine sociale ou l’ascendance. La Déclaration sur l’abolition de toutes les formes d’esclavage (1999, ACHPR/Res. 134) appelle à la criminalisation de ces pratiques. La résolution 69/2003 de l’ACHPR recommande des lois contre le travail héréditaire et l’esclavage domestique. Plus récemment, la résolution 619 de l’ACHPR (2023, https://achpr.au.int/en/adopted-resolutions/619-resolution-ending-discrimination-based-work-descent-and) reconnaît explicitement la catégorie CDWD et recommande la criminalisation, la protection des victimes, la collecte de données et la mise en œuvre de politiques réparatrices.
2. Réponses nationales de la Mauritanie
Au niveau national, la Mauritanie a adopté plusieurs lois pour lutter contre l’esclavage et ses conséquences. La loi 2007-048 criminalise l’esclavage et la traite humaine. La loi 2015-031 qualifie l’esclavage de crime contre l’humanité en créant trois juridictions spécialisées, renforçant les sanctions pénales (tribunaux à Nema, Nouakchott et Nouadhibou) (Refworld). La loi 039/2024 établit la Cour criminelle spécialisée pour juger les crimes liés à l’esclavage et à la traite des personnes (CRIDEM).
Les ONG telles que SOS-Esclaves, IRA-Mauritanie et Anti-Slavery International (https://www.antislavery.org/what-we-do/our-work-in-mauritania/) documentent les cas et soutiennent les victimes, malgré des obstacles liés au stigmate et à la sécurité des militants.
Recommandations
Pour améliorer la situation des Haratines et des CDWD en général, il est recommandé de :
1. Renforcer la mise en œuvre de la loi 039/2024 avec des ressources humaines, financières et techniques suffisantes.
2. Mettre en œuvre la résolution 619 de la CADHP.
3. Réaliser un recensement désagrégé des Haratines et CDWD pour permettre des politiques publiques ciblées.
4. Garantir une éducation inclusive et accessible à tous.
5. Assurer l’accès universel aux documents d’état civil.
6. Favoriser la représentation des CDWD dans les institutions publiques et les juridictions spécialisées.
7. Faciliter l’accès à la terre et aux ressources économiques.
8. Développer des programmes de sensibilisation et de transformation culturelle pour réduire la stigmatisation.
9. Mettre en place un suivi et une évaluation réguliers des politiques publiques en faveur des Haratines et CDWD.
10. Protéger les défenseurs des droits humains et soutenir les ONG abolitionnistes.
Conclusion
La situation des CDWD en Afrique et celle des Haratine en Mauritanie révèlent des inégalités persistantes héritées de l’histoire de l’esclavage et des castes professionnelles. Malgré l’existence de cadres juridiques solides, tels que la résolution 619 de l’ACHPR et les lois 2007-048, 2015-031 et 039/2024, leur application reste insuffisante. Pour progresser réellement, il est nécessaire de mettre en œuvre des politiques ciblées, d’assurer la protection des militants, de garantir une éducation inclusive, l’accès à l’état civil et la représentation de tous les groupes CDWD, afin de construire une société africaine et mauritanienne plus juste et inclusive.
Références
1. International Labour Organization (OIT), Global Estimates of Modern Slavery 2022 – https://www.ilo.org/global/publications/books/WCMS_854733/lang--en/index.htm
2. African Commission on Human and Peoples’ Rights (ACHPR), Discrimination based on Work and Descent – https://achpr.au.int
3. Global Slavery Index – Mauritanie 2018 – https://www.globalslaveryindex.org/2018/data/maps/#prevalence
4. World Bank, Poverty Data – https://povertydata.worldbank.org
5. Human Rights Watch, Mauritanie 2022 – https://www.hrw.org/world-report/2022/country-chapters/mauritania
6. ANSADE, Statistics 2023 – http://www.ansade.mr
7. Anti-Slavery International – Mauritanie 2023 – https://www.antislavery.org/what-we-do/our-work-in-mauritania/
8. WHO, Mauritanie Country Profile 2022 – https://www.who.int/countries/mrt
9. UNDP Mauritanie, Human Development Report 2021 – https://www.mr.undp.org
10. Refworld, Mauritanie Law n°2015-031 – https://www.refworld.org/docid/5734975a4.html
11. CRIDEM, Law n°039/2024 Specialized Criminal Court – https://www.cridem.org
12. African Charter on Human and Peoples’ Rights (1981) – https://au.int/en/treaties/african-charter-human-and-peoples-rights
13. ACHPR, Resolution 619, 2023 – https://achpr.au.int/en/adopted-resolutions/619-resolution-ending-discrimination-based-work-descent-and