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13-02-2026

07:54

Simple alternance ou véritable alternative ?

Debellahi Abdeljelil -- En Afrique, il est question, de façon récurrente, d’amendements constitutionnels qui favoriseraient la reconduction du président de la république pour un autre mandat ou prorogeraient celui en cours. À l’évocation de ce sujet, les protagonistes politiques s’activent et les antagonismes se réveillent.

Certains acteurs défendant farouchement la nécessité existentielle pour le pays que le président « continuât son œuvre commencée ces dernières années », tandis que d’autres crient au scandale et invoquent l’intangibilité d’une constitution en laquelle ils ne croiraient peut être pas en toutes circonstances.

Une troisième tendance, plus feutrée celle-là, parlerait, quant à elle, de « rumeurs insidieuses » visant à « nuire à la réputation du président et ternir son image». Sur notre continent, en effet, la démocratie est souvent jugée à travers les prismes de l’élection et de l’alternance politique.

En effet, si les élections ne débouchent pas sur un chaos total, on considère que le « processus démocratique est une réussite» et qu’il devrait « inspirer les pays de la sous-région ». Aussi, quand un président quitte le pouvoir et qu’un autre s’installe à sa place, c’est généralement perçu comme une victoire du peuple et un signe de « maturité institutionnelle ». Mais derrière ces changements de visages, une question brûle les lèvres et taraude les esprits : s’agit-il d’un vrai renouveau ou simplement d’un jeu de chaises musicales ?

L’alternance, faut-il le concéder, est un symbole important et fort. Mais il est le plus souvent trompeur.

Il est vrai que, dans des pays comme le Ghana, le Nigéria, le Sénégal ou le Cap-Vert, l’alternance pacifique est devenue une norme et inspire plutôt confiance. Elle montre ainsi que les urnes peuvent réellement décider du destin politique d’un pays.

Mais ailleurs, jusqu’à présent tout au moins, l’alternance demeure une simple façade : les pratiques de corruption endémique, de clientélisme systémique et de concentration machiavélique et maladive du pouvoir persistent, peu importe le nom, la couleur ou l’ethnie du président, qu’il soit civil ou militaire virtuellement « civilisé ». Le pays change ainsi de (commandement) dirigeant, mais pas du tout de système.

Ce que réclament de plus en plus les citoyens de nos pays, c’est une véritable alternative démocratique qui signifie :

• Des institutions suffisamment solides et réellement indépendantes ;

• Une gouvernance qui s’attaque aux disparités inter et intrarégionales dans une approche d’équité spatiale et de justice sociale, au-delà des discours conjoncturels, particulièrement pompeux, vulgairement populistes et mensongèrement opportunistes ;

• Une mise à contribution des compétences nationales qui allient qualités personnelles et qualifications professionnelles, et concilient le savoir, le savoir-faire et le savoir-être;

• Une exploitation judicieuse des potentialités du pays et la répartition juste et équitable des ressources ;

• Une participation citoyenne réelle, où tous ne sont pas seulement spectateurs mais acteurs. Les mouvements citoyens – ici et là – incarnent cette soif légitime d’alternative. Ils rappellent, à juste titre, deux réalités irréfragables :

- la démocratie ne se limite pas à voter de façon périodique, tous les cinq ou sept ans, dans des conditions parfois contestables et avec des résultats souvent contestés ;

- si les élections peuvent être appréciablement transparentes, les pesanteurs socioéconomiques et les contingences ethno-tribales les empêchent toujours d’être libres. De toute évidence, ces deux conditions sont sine qua non pour les rendre justes et crédibles.

Aussi, les coups d’État récents dans certaines régions montrent que l’alternance seule ne suffit pas. En effet, sans institutions solides, la démocratie reste fragile et vulnérable, parce que tout simplement réduite à un faire semblant. En revanche, les mobilisations populaires prouvent que l’aspiration à une alternative est réelle et bien vivante.

L’Afrique est donc à un tournant qui devrait interpeller ses élites. L’alternance est une étape nécessaire, mais elle ne doit pas être une fin en soi. Le véritable enjeu est de bâtir une alternative démocratique : un système qui ne se contente pas de changer de dirigeant, mais qui dirige des changements qui transformeraient en profondeur le paradigme de gouvernance.

Comme l’avait déclaré l’ancien président des États-Unis d’Amérique, Barack OBAMA, lors d’une visite au Ghana en 2009 « l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts ; elle a besoin d’institutions fortes ». C’est précisément là que se joue l’avenir du continent. Nous avons besoin d’une démocratie qui ne soit pas seulement une mécanique électorale et une arithmétique des élections, mais une promesse ferme et un engagement tenable envers les peuples pour un présent digne et un avenir meilleur.

En somme, une démocratie où le président l’est de tous et non de tout, et où il l’est de la République tout en évitant d’être entièrement et exclusivement celle-ci.

Seule une démocratie impersonnelle où on prend des décisions et, autant que faire se peut, évite les instructions est valable et viable. À défaut, l’Afrique continuera à s’engluer dans sa « démocrature » dictée par le discours de François Mitterrand au sommet de la Baule le 20 juin 1990.

Debellahi ABDEL JELIL
Nouakchott le 10/02/2026



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