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14-02-2026

09:54

Sahel : la paix sera institutionnelle ou ne sera pas / Par Mansour LY

Mansour Ly -- La sixième Conférence africaine pour la promotion de la paix, organisée à Nouakchott par la Fondation de Cheikh Abdallah ben Bayyah, aurait pu n’être qu’un rendez-vous diplomatique supplémentaire dans une région saturée de sommets et de déclarations vertueuses. Elle ne l’est pas. Le contexte a changé. L’impasse militaire devient visible.

Les sociétés sont épuisées. Et la présence de l’imam Mahmoud Dicko, figure religieuse majeure mais aussi acteur politique déterminant dans l’histoire récente du Mali, introduit une variable que les États sahéliens ne peuvent plus ignorer.

Il serait toutefois réducteur de considérer la Conférence de Nouakchott comme un simple exercice symbolique. Dans un espace sahélien fragmenté, traversé par les ruptures institutionnelles et les rivalités géopolitiques, le fait que Nouakchott puisse rassembler des autorités religieuses de premier plan, des acteurs politiques et des médiateurs potentiels constitue un capital diplomatique rare.

La diplomatie religieuse portée depuis la Mauritanie offre un espace de respiration dans une région où les canaux officiels de dialogue se sont progressivement refermés. Ce rôle de facilitation morale et d’intermédiation ne doit pas être sous-estimé

La question n’est plus de savoir si la religion joue un rôle. Elle le joue déjà. La question est de savoir comment l’inscrire dans une architecture juridique et politique qui ne fragilise pas davantage l’État.

Depuis près d’une décennie, les violences armées se sont multipliées dans l’espace sahélien. Les données de l’ACLED montrent une hausse spectaculaire des événements violents depuis 2016. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger concentrent désormais l’un des épicentres mondiaux du djihadisme.

Pourtant, réduire cette dynamique à une simple montée de l’extrémisme religieux serait une erreur d’analyse. Le djihadisme prospère là où l’État est absent, perçu comme prédateur ou incapable d’assurer l’équité. Il n’est pas la cause première. Il est le révélateur d’un vide.

L’État postcolonial sahélien n’a jamais véritablement pénétré ses périphéries. Les infrastructures sont restées concentrées. L’administration s’est raréfiée à mesure que s’étendaient les zones informelles. La chute de la Libye en 2011 a fluidifié la circulation des armes. Les groupes affiliés à Al-Qaïda, notamment le JNIM, ont exploité ces fractures territoriales et sociales. À cela s’ajoute une pression démographique exceptionnelle.

Une jeunesse nombreuse, souvent sans emploi stable et sans perspective crédible, devient mécaniquement un terrain stratégique pour tous les entrepreneurs de violence. Dans ce contexte, les coups d’État successifs ont été accueillis favorablement par une partie des populations. Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître.

La légalité constitutionnelle a été rompue, mais une forme de légitimité populaire a, temporairement, émergé. Cette tension entre légalité et légitimité est classique en droit public. Elle ne peut toutefois constituer un horizon durable.

L’histoire comparée montre que la militarisation du pouvoir stabilise rarement un système sans réinstitutionnalisassion civile. La concentration décisionnelle, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et la polarisation deviennent des constantes. Lorsque la sécurité devient l’unique langage de l’action publique, la politique s’atrophie.

Et sans politique, aucune paix durable ne peut s’installer. C’est dans cette impasse que surgit la variable religieuse. La présence de Mahmoud Dicko aux côtés de Cheikh Abdallah ben Bayyah à Nouakchott n’est pas anecdotique. Dans des sociétés où l’État est fragilisé, l’autorité religieuse conserve un capital moral et social que les institutions administratives ont perdu.

Ce n’est ni un substitut à l’État ni une solution miracle. C’est une donnée sociologique. Lorsque Dicko évoque la nécessité d’un dialogue pour mettre fin au bain de sang malien, il ne formule pas une capitulation. Il traduit l’idée qu’un conflit peut atteindre un point d’usure mutuelle.

La théorie de la maturation des conflits en relations internationales montre qu’un affrontement devient négociable lorsqu’aucune partie ne peut espérer une victoire décisive. Le Mali s’en approche.

Mais dialoguer sans cadre normatif clair, sans garanties constitutionnelles et sans mécanismes de reddition des comptes peut transformer la négociation en prime à l’insurrection. L’Algérie, après la décennie noire, a engagé une politique de concorde civile sous Abdelaziz Bouteflika qui a réduit la violence tout en consolidant une centralisation du pouvoir et en suspendant certaines questions mémorielles. La leçon est précise. Le dialogue peut désarmer. Il ne réforme pas à lui seul l’architecture politique.

La Conférence de Nouakchott peut délégitimer doctrinalement l’extrémisme. Elle peut ouvrir des canaux informels de discussion. Elle peut produire un consensus moral régional. Mais elle restera symbolique si elle ne s’articule pas à une refondation institutionnelle.

Cela suppose des transitions clairement limitées dans le temps et juridiquement encadrées. Cela exige une lutte contre la corruption fondée sur des mécanismes d’audit indépendants et transparents. Cela impose un investissement massif dans l’éducation et la formation professionnelle, seul antidote durable à la captation des jeunesses.

Cela requiert un encadrement juridique précis de tout dialogue avec des groupes armés afin que la négociation ne devienne pas une récompense pour la violence. Cela implique enfin une coordination régionale repensée à l’heure où le G5 Sahel s’est affaibli et où la CEDEAO peine à imposer une ligne cohérente.

Le Sahel ne manque ni de courage militaire ni de ferveur religieuse. Il manque d’architecture. Tant que l’État ne sera pas reconstruit sur des bases juridiques solides, inclusives et contrôlables, la violence trouvera toujours un interstice pour renaître.

La paix ne sera ni un miracle sécuritaire ni une illumination spirituelle. Elle sera le produit d’institutions légitimes, d’un pouvoir limité par le droit et d’une jeunesse pleinement intégrée dans le contrat national. Le reste n’est que gestion provisoire du chaos.

Mansour LY
Juriste-consultant
Analyste politique



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