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Chroniques d'un officier subalterne (13ème épisode)
B/ Le colonel Salem Ould Momou prend le commandement de la 1ère Région:
D'un point de vue de la gestion à moyen terme, on ne pouvait rien reprocher au colonel Sidahmed Ould Boilil qui commandait la 1ère Région Militaire de Nouadhibou avant son remplacement par le colonel Salem Ould Momo. Le colonel Boilil avait attribué à chaque commandant de formation ses droits, tout en fixant à chacun un contrat d'objectifs à atteindre. Tout était écrit.
D'ailleurs les seules régions militaires où on se sentait un officier avec des prérogatives à accomplir en tant que commandant d'unité, ce sont les première et deuxième régions militaires, l'une basée à (Nouadhibou) et l'autre à (Zouérate). Ainsi Ould Boilil a été sacrifié, d'ailleurs à l'instar du colonel Cheikh Ould Mohamed Saleh alors commandant la 7ème Région militaire d'Aleg, à cause de son excès de confiance et une loyauté sans faille sous le couvert d'une parenté vis à vis de Maawiya.
Or un officier digne de ce nom, ne doit jamais jouer les thuriféraires comme certains politiciens véreux; il remplit sa mission de façon honorable, sans jamais s'attendre à la gloriole. Enfin de compte les colonels Ould Boilil et Cheikh Ould Mohamed Saleh ont fait les frais d'un retour de manivelle en voulant porter secours à une éminence sous une bannière régionaliste voire népotique. Tout le contraire de l'éthique de l'officier républicain.
Et voilà que le colonel Salem Ould Momou est venu à la 1ère région, à un moment critique où il fallait gérer les séquelles des arrestations de militaires négro-mauritaniens, régenter les nombreuses manifestations monstres à Nouadhibou et piloter l'émergence d'un processus démocratique, en vue d'une élection présidentielle au suffrage universel.
Salem, comme la plupart de nos ainés, est un officier nanti d'un professionnalisme de rigueur et d'une personnalité de fer, d'où son surnom un peu péjoratif de "Zengra". A la moindre faute commise, il inflige son taux de punition le plus élevé. La peur s'est installée, la méfiance également et les officiers se demandaient comment échapper au courroux pachydermique du natif de Tichitt, et surtout comment inciter sa faveur.
Dans ma carrière d'officier, durant un quart de siècle Alhamdoulillah, j'ai rencontré toutes sortes d'individus: des malhonnêtes, des fumiers, des opportunistes, des menteurs (c'est le plus grand nombre), mais également de très bonnes gens sincères (ils sont très peu). Pour cela, il faut que je vous parle d'un cousin à moi, un officier qui a pris sa retraite au grade de colonel et que j'ai connu à Nouadhibou, au grade de capitaine, lorsqu'il commandait une batterie de 105mm.
Je me souviens avant de partir de la 6ème région pour Nouadhibou, le général Znagui Ould Sidahmed Ely, alors capitaine m' a dit : "Ely, tu vas à Nouadhibou, tu n'auras aucun problème". Je lui ai demandé pourquoi? Il m'a répondu "tu verras toi-même, tu as Lebatt et Dehbi, n'est-ce pas des parents à toi...?.". Znagui a esquivé le nom du très puissant officier de Sécurité militaire, le lieutenant Yézid Ould Moulaye, qui a pris sa retraite au grade de lieutenant-colonel. Ce trio constituait le "triangle des Bermudes" de la première région. Si l'un d'eux est contre toi, cherche un abris car les missiles Scoud risquent de t'anéantir.
Franchement, il y a un officier qui sort du lot, non pas que c'est un cousin, mais de par sa simplicité, son intelligence à défendre ses intérêts sans s'en prendre à autrui. En effet le colonel Lebatt Ould Sidi Mohamed Ould Abed-Rabou, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est un officier sortant d'Irak, ne parlant que l'Arabe, mais il ne se prive jamais de communiquer en français même au moment où il ne le fallait pas.
Ainsi pour le mot ambiance, il dira ambulance, pour le mot catastrophe, il dira "castrophe"..etc...Et quand on le corrige, il dit que la langue française n'est pas le Coran. Rusé, intelligent, perspicace, le colonel Lebatt est une école. Dès le premier contact, à vis à vis, il décèle tes forces et puis tes faiblesses. Un psychologue, c'est un spécialiste du caractère humain.
Sur ce point précis de la caractériologie, un seul officier, un ami et un frère à moi devance le colonel Lebatt, c'est le général Moktar Ould Bollé Chaabane. Il suffit de prononcer le nom de tel officier, il vous le décrira comme s'il devrait établir un curriculum vitæ. Ceci est une qualité de chef et surtout une réaction d'autorité rare que de connaître ce que pensent les autres collaborateurs. Le général Moktar Ould Bollé Chaabane l'a concrétisé lors de son court passage comme Cemga.
Ainsi le colonel Lebatt même s'il sent que tu le détestes, ne te montrera que son côté doux, il ne te dira que ce que tu veux entendre. C'est ainsi qu'il a conquis l'adhésion du colonel Ould Boilil, qui ne pouvait rien faire sans passer par ses conseils. Le colonel Salem qu'on croyait impassible, a lui aussi été dompté, mis "dans la poche". Ce n'est pas un don, c'est juste une stratégie de survie. Avec Lebatt, agissant comme un docteur en psychologie, le colonel Salem que tout le monde craignait, devient docile et agréable.
Personnellement à notre première rencontre, sachant que j'avais passé une partie de mon enfance à Nioro, au Mali, Lebatt m'avait pris d'abord pour un bizgui, qui se manifeste par son innocence. En effet pour l'inconscient collectif du Maure, un bizgui, autrement un mauritanien ayant séjourné au Sénégal, au Mali, en Cote d'Ivoire ou ailleurs, ne jouissant pas des codes de l'éducation standard du Maure, est forcément manipulable.
Quelques temps après, quand on lui demandait ce qu'il pensait de moi, il répondait "bandit kbir". Lebatt est le prototype même du Maure, rusé, intelligent, docile comme un serpent avant la morsure, évitant la confrontation directe, mais donnant des coups mortels dès que l'occasion se présente. Dans la vie courante, le colonel Lebatt est comparable au personnage romanesque d'Eugène de Rastignac à qui on conseille de "fouler aux pieds tous les obstacles pour réussir, car l'honnêteté ne sert à rien" pour qui a lu la "Comédie Humaine" du romancier Honoré de Balzac.
Le colonel Lebatt a un autre atout, avec lui, c'est le rire du début à la fin. Un jour le lieutenant Abderrahim Ould Hame Vezaz, qui a fait une longue carrière au Bed, est muté au peloton blindé du PK 55. Son premier contact avec le colonel Lebatt autour du déjeuner, j'étais présent. Aussitôt Lebatt a commencé à compter ses orteils. Il lui dit mon lieutenant vous avez 6 orteils. Quoi répondit Abderrahim troublé et qui commence à compter lui-même en doutant de sa propre morphologie. Avant de finir de compter ses orteils, Lebatt lui posa une question : mon lieutenant tu connais marrou...?
Quoi marrou...marrou, le riz qu'on est entrain de manger là à l'instant?. Le lieutenant Abderrahim était déstabilisé par Lebatt, qui enfin voulait juste s'amuser avec lui. Foncièrement le colonel Lebatt n'est pas méchant, puisque je suis en contact avec lui jusqu'à présent. On l'accuse de torture en 1990-91 à l'égard des militaires Peulhs. Certes il transportait ces militaires du PK 55 à Inal ou à la base de Wejaha, il ne pouvait pas le faire de son propre chef sans un ordre de mission, portant la signature du colonel Sidahmed Ould Boilil, alors commandant de la 1ère Région Militaire de Nouadhibou.
Après l'élection présidentielle de 1992, des manifestations monstres ont secoué la ville de Nouadhibou et toutes les Forces Armées et de Sécurité étaient mobilisées pour étouffer la contestation, suite à l'accusation de fraude électorale.
En 1994, après 9 ans de grade de lieutenant (1985-1994), je suis autorisé à aller passer le brevet de capitaine à l'Emia d'Atar. Parmi la brigade CPOS, seul le capitaine Mohamed Ould Abdi Ould Mekiyou dit klinkan était plus ancien que moi. Ainsi on m'a désigné président de la promotion, suite au désistement de Mohamed Ould Abdi, issu de la 2ème promotion de réserve de l'Emia, et moi de la 4ème et dernière. Mohamed Ould Abdi est une bibliothèque ambulante, Macha'Allah, plutôt une encyclopédie.
C'est un officier aux connaissances étendues et variées, aussi bien en Arabe qu'en français. On s'entend bien de nos jours puisque de la même génération née 2 ou 3 ans avant l'indépendance de la Mauritanie. Le séjour à l'Emia d'Atar était agréable, s'il n'avait pas été perturbé par notre commandant de brigade mauritanien le capitaine Taghioillah Ould Nema, qui a voulu un moment exercé son autorité en essayant de me piétiner. Ce que je n'ai pas accepté.
Je loue ici la compréhension de mon collègue de promotion le général Mohamed Ould Mohamed El Moktar commandant la compagnie Ecole à ce moment face à l'injustice, et qui m'a soutenu. Dans l'Armée mauritanienne j'ai connu 3 Taghioullah: Ould Abass de la Dirmat, originaire de Néma, un garçon retraité au grade de colonel, sans problème; Ould Néma officier du Génie militaire, qui se trouvait avoir été mon fameux commandant de brigade Cpos, originaire de Néma également et se dit un "Cheikh". Moi je ne crois pas à cette version, car un Cheikh n' essaie jamais de faire du mal, au contraire il le fuit.
Le 3ème Taghioullah de la Dirmat est loin d'être un saint mais il se trouve qu'il est encore en fonction. Et par respect pour cette fonction régalienne, nous nous abstenons de quoique ce soit. En tout cas nous aurons constaté que c'est pas parce qu'on s'appelle Taghioullah qu'on est aussitôt abonné à l'une des nombreuses antennes du paradis. Au contraire...
( A suivre InchAllah 14ème épisode).
ELY SIDAHMED KROMBELE