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M. Balla Touré, député à l’Assemblée nationale, secrétaire général du parti FRUD – Espoir Mauritanie : ‘’Ceux qui se disent opposés au dialogue rament à contre-courant’’
Le Calame -- Cela fait une année que le président de la République a lancé le processus du dialogue national. Après les concertations entre acteurs politiques favorables à cette initiative et le facilitateur national, on attend toujours l’annonce de la date du conclave. A votre avis, pourquoi tant de temps pour démarrer effectivement celui-ci ?
Monsieur Balla Touré : Je voudrais, d’abord, vous remercier pour l’occasion que vous me donnez ici de m’exprimer sur un sujet si important. Permettez-moi, ensuite, de faire constater que le dialogue doit être est un outil à usage permanent pour toute communauté humaine ; il doit l’être davantage pour la société politique qui se soucie du règlement pacifique des difficultés et problèmes auxquels le pays est confronté.
En ce qui concerne la longue attente que vous évoquez, elle est due, à mon humble avis, au fait que les principaux promoteurs du projet, à savoir le président de la République et le coordinateur du processus, monsieur Moussa Fall, tiendraient à impliquer le maximum d’acteurs nationaux et à mieux cerner les thématiques des discussions à venir.
- Alors que le processus semblait sur de bons rails, on a enregistré, il y a quelques jours, des voix d’intellectuels remettant en cause la tenue d’un tel évènement et surtout certains thèmes (passif humanitaire, officialisation de langues nationales pulaar, soninké et wolof) retenus dans la feuille de route par l’écrasante majorité des acteurs politiques, de la Société civile et autres personnes-ressources. Comprenez-vous la démarche de ces détracteurs et que vise-t-elle ?
- Chaque mauritanien ou groupe de mauritaniens est souverain de ses positions politiques et de ses engagements. Je reste convaincu que les mauritaniens de tous bords doivent se parler, discuter des sujets majeurs de discorde tels ceux que vous avez cités dans votre question : passif humanitaire, officialisation de langues nationales pulaar, soninké et wolof. J’y ajouterai les problématiques de l’esclavage et de ses séquelles, le foncier, l’accès à l’état-civil, la bonne gestion des biens publics ainsi que des ressources nationales et leur meilleure distribution…
Le plus important pour la réussite de ce projet de dialogue est la sincérité de toutes les parties impliquées et leur volonté de considérer en priorité la Mauritanie, aux dépens des intérêts partisans et des groupes particuliers.
- Cette sortie qui alimente les débats bénéficierait, selon certaines rumeurs, du soutien de quelques acteurs politiques de la majorité présidentielle dont certains auraient fait savoir au facilitateur et aux pôles de l’opposition qu’ils ne sont pas encore prêts pour démarrer le dialogue. Pensez-vous que celui-ci, initiative personnelle du président Ghazouani, aura lieu ?
- Je ne sais pas lire dans une boule de cristal, mais j’ai grand espoir que le dialogue ait lieu. Malheureusement, ceux qui disent s’opposer à sa tenue ne proposent rien à la place ; je dirais qu’ils rament à contre-courant.
- Le président de la République s’est fortement impliqué dans le processus et s’est engagé à mettre en œuvre les recommandations consensuelles du dialogue. Quelles pourraient être les conséquences politiques de l’échec de son initiative ?
- De nos rencontres avec le président de la République, mais également de celles que nous avons vécues avec le coordinateur, nous avons obtenu des promesses visant à crédibiliser les résultats : un atelier sera consacré pour les discussions sur chaque thématique, en vue d’arriver au consensus à l’issue de chaque discussion, quitte à recourir à une commission de sages qui sera instituée à cette fin ; et toutes les résolutions seront prises en charge par une commission (composée de toutes les parties) pour le suivi scrupuleux de leur mise en œuvre.
Pour ce qui est de la réussite du processus, du début à la fin, la plus grande responsabilité reviendra au président de la République. Ici, il a misé gros et joue sa crédibilité devant l’Histoire.
- Suite aux visites du Président à l’intérieur du pays, on a enregistré, comme en 2019, des appels à la modification de la Constitution. L’objectif visé étant de permettre à Mohamed Ghazouani de briguer éventuellement un troisième mandat. Que vous inspirent ces appels ? À votre avis, pourquoi le président de la République n’y a-t-il pas mis fin ?
- De ces visites récentes du Président à l’intérieur du pays, j’ai noté plutôt le caractère carnavalesque qu’une démarche réellement politique ou économique. Elles ont eu lieu, mais « la montagne a accouché d'une souris » et, dès le lendemain, les populations des localités visitées sont revenues à leurs souffrances quotidiennes qui se résument à ceci : difficultés d’accès aux produits de première nécessité, aux soins médicaux de qualité, à l’eau potable, à l’école pour les enfants, mais aussi à l’état-civil pour une grande frange de la population, apatride en son propre pays.
Quant au 3ème mandat pour le Président, c’est une ligne rouge, vraiment rouge foncé, au regard de notre parti FRUD – Espoir Mauritanie. Rien ne pourrait justifier une si grande violation de la Constitution et nous nous opposerons fermement à cette entorse majeure au fonctionnement de nos institutions.
- Lutte contre la corruption, le tribalisme, le népotisme et le régionalisme, lancement de programmes d’urgence tous azimuts…. Comment évaluez-vous ces actions ? Diriez-vous que le gouvernement est sur tous les fronts et qu’il travaille bien ?
- Sur ces « fronts », le gouvernement est resté malheureusement dans le discours. Même quand des institutions nationales de contrôle font état de mauvaise gestion, rien n’y fait. Nous n’avons été témoins d’aucune sanction prise à l’encontre de ceux qui auraient été pourtant reconnus coupables d’abus de biens publics dans des dimensions atteignant des milliards de nos ouguiyas.
Rien ! Au contraire, beaucoup d’entre eux ont été appelés à des fonctions publiques beaucoup plus importantes que celles qu’ils occupaient auparavant. Cherchez l’incohérence, voire la bêtise ! Le comble : quand l’honorable ex-sénateur Mohamed Ghadda révèle, avec son organisation de lutte pour la transparence dans la gestion de la chose publique et documents clairs à l’appui, un cas grave de dilapidation de fonds mis à disposition par l’agence française de développement (AFD) pour l’accès à l’eau potable de populations de l’Aftout, c’est lui qui est arrêté et incarcéré ! Nous sommes encore très loin de la lutte contre ces tares qui gangrènent notre appareil d’État.
Nous sommes en plein mois béni du Ramadan. Que pensez-vous de l’opération Ramadan lancé par le gouvernement pour endiguer la flambée des prix ? Avez-vous visité quelques-uns des magasins ouverts dans les quartiers de la capitale ? Qu’avez-vous vu ? Que vous ont dit les citoyens ?
- Le mois béni du Ramadan est une période très importante dans la vie des populations de notre pays, mais ce n’est pas seulement en celle-ci que les difficultés d’accès aux produits de base se posent. Le pays vit en permanence l’insécurité alimentaire et nous avons toujours dénoncé cette incapacité du gouvernement à produire les conditions adéquates pour nos paysans qui ne cherchent qu’à travailler afin que nous ne dépendions plus du Maroc pour la moindre carotte.
Pour illustrer notre désarroi, parcourons ensemble des passages d’un article publié le 9 Mars dernier : « […] dans ce contexte, les autorités mauritaniennes ont décidé de bloquer et de rediriger les cargaisons de fruits et légumes marocains qui tentaient de rejoindre la frontière Nord-est du pays. Cette décision fait suite à la découverte de réseaux spécialisés dans la réorientation de ces produits introduits en Mauritanie via le poste frontalier de Guerguerat, vers les marchés algériens ».
Lisons encore dans le même article : « Dans un communiqué, le gouvernement mauritanien a justifié ces mesures par la nécessité de préserver la sécurité alimentaire nationale. Les autorités affirment avoir constaté, ces derniers jours, une pénurie de produits de base, notamment les pommes de terre, les oignons et les tomates, accompagnée d’une hausse des prix dépassant les 30%, en raison de la réexportation informelle de marchandises importées du Maroc ».
- L’Assemblée nationale a bouclé, il y a quelques semaines, sa dernière session. Elle a eu à écouter le Premier ministre dresser le bilan de son gouvernement. Quels ont été les grands moments de cette session ? Avez-vous le sentiment que les députés ont les moyens de contrôler effectivement l’action du gouvernement ?
- En ce qui concerne le bilan de l’action gouvernementale que le Premier ministre nous a présenté à l’Assemblée nationale pour l’année 2025, je vous renvoie à ma réponse à votre cinquième question où je fais état des difficultés que vivent actuellement nos populations.
Les moyens de contrôle effectif de l’action du gouvernement ne sont que théoriques, au niveau de l’Assemblée. Pour preuve : durant la session passée, nous, groupes parlementaires de l’opposition, avons demandé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire dans le but de recueillir des éléments d'information sur des secteurs dont nous jugeons la gestion opaque : l’agence « Taazour », l’importation et la distribution des hydrocarbures, la gestion de l’approvisionnement du pays en eau et en électricité et les travaux routiers. Et je conclus en vous remerciant encore pour votre intérêt à notre égard.
Propos recueillis par Dalay Lam