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L'éditorial de La Nouvelle Expression: Quand le regard s’éloigne, le réel s’efface
LA NOUVELLE EXPRESSION -
À Monsieur le Ministre de l’Intérieur, notre ministre
Monsieur le Ministre,
Il est des discours qui dessinent des horizons, et d’autres qui, plus subtilement, révèlent un décalage avec le réel. Le vôtre, récemment, semble relever de cette seconde catégorie.
La Mauritanie n’est ni une abstraction, ni un prolongement périphérique d’un quelconque ailleurs. Elle est une trajectoire singulière, forgée par l’histoire — de l’empire du Ghana aux Émirats, en passant par les Almamiyas — et portée par une double appartenance, africaine et arabe. Une richesse, certes. Mais aussi une exigence : celle de ne jamais perdre de vue son point d’ancrage.
Car ce point d’ancrage est ici.
Il est dans cet espace sahélo-saharien où se nouent, chaque jour, les équilibres précaires de notre sécurité. Il est dans cette Afrique subsaharienne avec laquelle nous partageons des défis communs, des flux humains constants et un destin, qu’on le veuille ou non, profondément imbriqué.
Dans ce contexte, présenter la question des réfugiés sous l’angle d’une menace exogène — fût-elle qualifiée de « sécurité arabe » — interroge. Non pas parce que les défis qu’elle pose seraient inexistants, mais parce que les mots, en politique, façonnent les priorités autant qu’ils orientent les regards. Et détourner le regard de l’essentiel est, en soi, un risque.
Derrière les chiffres, il y a des vies. Et derrière ces vies, une tradition mauritanienne d’hospitalité qui, loin d’être une faiblesse, a longtemps été une force silencieuse.
Par ailleurs, les références implicites à certains espaces érigés en horizon stratégique méritent d’être abordées avec mesure. Les événements observés en Libye, notamment, ont rappelé à la conscience internationale que la gestion des mobilités humaines peut y basculer dans des formes contraires à toute idée de dignité. Cela invite moins à l’alignement qu’à la lucidité.
Il ne s’agit pas d’opposer des mondes. Il s’agit de ne pas confondre priorités et projections.
Pendant que le regard se porte ailleurs, la Mauritanie réelle, elle, demeure confrontée à ses urgences : une insécurité diffuse, des fragilités économiques persistantes, une jeunesse en quête de repères et une attente légitime de réponses concrètes.
C’est ici que se joue l’essentiel.
C’est ici que se construit la confiance.
C’est ici que se mesure l’action publique.
Monsieur le Ministre,
Les nations ne s’égarent pas toujours par manque de vision. Elles s’égarent aussi lorsqu’elles regardent trop loin pour ne plus voir ce qui est tout près.
La Mauritanie n’a pas besoin d’être réinventée ailleurs.
Elle a besoin d’être pleinement assumée ici.
Camara Seydi Moussa