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13-05-2026

19:45

Entre dialogue annoncé et retour des tensions politiques : Le chaud et le froid sur la scène nationale

L'Eveil Hebdo -- Alors qu’il y a encore quelques mois de nombreux observateurs saluaient une relative accalmie politique, le climat national semble aujourd’hui replonger dans une phase de crispation et de méfiance.

La perspective d’un dialogue national inclusif avait pourtant nourri l’espoir d’une décrispation durable entre pouvoir, opposition et acteurs de la société civile. Mais ces dernières semaines, plusieurs événements successifs ont ravivé les tensions et installé un sentiment d’incertitude sur l’évolution de la situation politique.

Arrestations de députées de l’opposition, répression de manifestations, restrictions de rassemblements publics et soupçons autour d’un éventuel troisième mandat présidentiel : autant de signaux qui alimentent désormais les interrogations sur la direction prise par le pays.

Derrière cette montée de tension se joue en réalité une bataille plus profonde autour de la succession politique, de l’équilibre institutionnel et de la capacité des acteurs mauritaniens à préserver la stabilité dans un contexte régional déjà fragilisé.

Un dialogue qui avait suscité l’espoir

Depuis plus d’une année, l’idée d’un dialogue national inclusif occupait une place centrale dans le débat politique mauritanien. Après plusieurs cycles de tensions électorales et de méfiance entre majorité et opposition, cette initiative apparaissait comme une opportunité de reconstruire un minimum de consensus national.

Le pouvoir cherchait à afficher une image d’ouverture et de concertation, tandis qu’une partie de l’opposition y voyait un cadre possible pour discuter de questions sensibles : gouvernance, réforme électorale, unité nationale, lutte contre les discriminations, équité sociale et partage du pouvoir.

Cette dynamique avait progressivement réduit le niveau de confrontation politique. Les acteurs semblaient privilégier le dialogue aux affrontements directs, dans un contexte où la Mauritanie apparaissait relativement stable comparée à plusieurs pays de la sous-région confrontés aux coups d’État, aux crises sécuritaires ou aux transitions militaires. Mais cette fragile détente s’est brutalement fissurée lorsque la majorité présidentielle a proposé d’intégrer dans les discussions la question des mandats électifs.

La question du troisième mandat : le point de rupture

La simple évocation des mandats électifs a immédiatement provoqué une levée de boucliers au sein de l’opposition. Pour beaucoup, cette initiative n’était pas anodine. Elle a été interprétée comme une tentative indirecte d’ouvrir le débat sur une éventuelle révision constitutionnelle permettant au Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani de briguer un troisième mandat.

Même si aucune annonce officielle n’a été faite dans ce sens, (c’est d’ailleurs le contraire qu’aurait déclaré le Président) le sujet demeure extrêmement sensible en Afrique de l’Ouest, où plusieurs crises politiques récentes ont été liées aux modifications constitutionnelles visant à prolonger le pouvoir des chefs d’État. En Mauritanie, la Constitution limite clairement le nombre de mandats présidentiels.

Toute tentative de remise en cause de ce principe risquerait donc de provoquer une forte contestation politique et sociale. L’opposition considère ainsi que cette proposition de la majorité a profondément altéré la confiance nécessaire au dialogue. Certains acteurs estiment même qu’elle a révélé l’existence de courants au sein du pouvoir favorables à une prolongation du régime actuel. À partir de ce moment, la dynamique de décrispation s’est progressivement inversée.

L’affaire des députées emprisonnées : un tournant politique

La tension s’est encore aggravée avec l’arrestation puis la condamnation de députées proches du mouvement IRA de Biram Dah Abeid. Accusées d’avoir offensé le Chef de l’État, ces parlementaires ont été condamnées à quatre ans de prison ferme, malgré les critiques portant sur la question de leur immunité parlementaire, qui n’aurait pas été officiellement levée avant les poursuites judiciaires.

Cette affaire a immédiatement pris une dimension politique. Pour les soutiens de l’opposition, il ne s’agissait pas seulement d’un dossier judiciaire, mais d’un message adressé à Biram et à son mouvement, connu pour ses positions radicales sur les questions de discrimination, d’esclavage et de marginalisation des Haratines.

Depuis plusieurs mois, Biram affichait d’ailleurs une certaine distance vis-à-vis du dialogue national, refusant de s’inscrire pleinement dans le processus engagé par le pouvoir. Dans ce contexte, beaucoup ont interprété ces arrestations comme une stratégie de pression destinée à affaiblir un acteur politique considéré comme imprévisible et difficile à intégrer dans un compromis national.

Manifestations et répression : le retour d’un climat de méfiance

Après ces condamnations, des manifestations ont éclaté et ont été réprimées avec fermeté par les forces de sécurité. Les images et témoignages relayés sur les réseaux sociaux ont renforcé l’impression d’un durcissement du climat politique. Le refus opposé au «Manifeste des Haratines» d’organiser sa marche annuelle a également marqué les esprits.

Ce mouvement, qui représente une partie importante des revendications sociales et identitaires des Haratines, organisait pourtant cette mobilisation depuis plusieurs années. Pour beaucoup d’observateurs, cette interdiction constitue un signal politique fort. Elle traduit une volonté des autorités de limiter toute occupation de l’espace public dans une période jugée sensible.

La répression ne s’est pas limitée aux mouvements politiques. Des femmes mobilisées contre les violences faites aux femmes et réclamant l’adoption de la Loi «Karama» – qui traine depuis plusieurs années – ont également été dispersées. De même, des manifestations contre la hausse des prix ont subi des interventions sécuritaires musclées. Cette accumulation d’incidents donne le sentiment d’un rétrécissement progressif des espaces d’expression citoyenne.

Une lutte d’influence au sein du pouvoir ?

Face à cette situation, plusieurs analystes avancent une hypothèse : celle d’une lutte d’influence interne autour de l’avenir politique du pays. Selon cette lecture, certains cercles proches du pouvoir seraient hostiles à toute réconciliation durable avec l’opposition.

Un dialogue réussi pourrait en effet conduire à des compromis politiques, à une redistribution des équilibres ou à l’émergence de nouvelles alliances susceptibles de fragiliser certains intérêts établis. Dans cette logique, alimenter les tensions permettrait de maintenir un climat de confrontation profitable aux tenants de la ligne dure. D’autres observateurs évoquent également les rivalités liées à l’après-Ghazouani.

À mesure que se rapproche la fin théorique du second mandat présidentiel, les ambitions se multiplient discrètement au sein de la majorité. Dans ce contexte, chaque acteur cherche à se positionner pour la succession future. Les tensions actuelles pourraient ainsi être aussi le reflet d’une bataille anticipée pour le contrôle du pouvoir dans les années à venir.

Le Président Ghazouani face aux interrogations

Au centre de toutes les interrogations demeure la position réelle du Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Le Chef de l’État contrôle-t-il pleinement la situation ? Est-il favorable à la ligne de fermeté observée ces dernières semaines ? Ou assiste-t-il à ces développements sans véritable volonté d’intervention ? Certaines indiscrétions relayées dans les milieux politiques laissent entendre que le Président serait davantage préoccupé par la gestion de sa sortie du pouvoir que par les affrontements politiques quotidiens.

D’après ces spéculations, il souhaiterait terminer son mandat sans heurts majeurs avant de se retirer de la vie politique active. Mais cette posture, si elle se confirmait, pourrait également laisser davantage de marge à différents clans au sein du système pour imposer leurs propres agendas. Le silence relatif du pouvoir sur plusieurs polémiques alimente d’ailleurs les interprétations contradictoires.

Entre stabilité et risque de fragmentation

La Mauritanie reste aujourd’hui à un moment charnière. Le pays conserve plusieurs atouts : une armée relativement unifiée, des institutions qui continuent de fonctionner et une tradition récente de transitions présidentielles relativement apaisées. Mais les tensions identitaires, sociales et politiques demeurent profondes.

Les questions liées aux discriminations, aux inégalités sociales, à la représentativité politique et au coût de la vie restent des sujets sensibles susceptibles de nourrir des frustrations importantes. Dans un environnement régional instable marqué par les crises au Sahel, la Mauritanie ne peut se permettre une dégradation prolongée du climat politique intérieur.

Le défi principal pour les autorités sera donc de restaurer la confiance sans donner l’impression de faiblesse, tout en évitant que la répression ne radicalise davantage une partie de l’opposition et de la société civile. Car au-delà des affrontements immédiats, c’est bien la capacité du pays à construire un consensus politique durable qui est aujourd’hui en jeu.

Sikhousso



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