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Présidentielle 2029 : la Mauritanie à l’aube d’une rupture historique ?
SHEMS MAARIF - À mesure que se rapproche l’échéance présidentielle de 2029, la Mauritanie semble s’orienter vers une transformation politique majeure, probablement la plus profonde depuis l’instauration du pouvoir militaire à la fin des années 1970.
Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, le pays pourrait aborder une transition présidentielle sans la présence active des figures militaires qui ont façonné, encadré et régulé la vie politique nationale depuis le coup d’État de 1978.
Depuis la chute du président Moktar Ould Daddah, le pouvoir mauritanien s’est structuré autour d’un cercle relativement restreint d’officiers supérieurs issus de l’armée. Les changements de régime qui ont jalonné l’histoire contemporaine du pays ne constituaient pas de véritables ruptures de système, mais plutôt des réaménagements internes opérés au sein d’un même réseau militaire.
Le passage de témoin se faisait souvent entre officiers liés par des alliances personnelles, des relations de confiance anciennes et une culture politique commune forgée dans les casernes.
Ainsi, après les bouleversements ayant suivi le coup d’État de 1978, le colonel Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya renversa en 1984 le colonel Mohamed Khouna Ould Haidalla, avant de consolider autour de lui un pouvoir dominé par des officiers fidèles occupant les principaux centres de décision civils et militaires.
La chute de Ould Taya en 2005 ne mit pas fin à cette continuité. Le pouvoir passa alors à un autre homme issu du même sérail militaire, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, considéré comme l’un des derniers héritiers directs du système des comités militaires ayant gouverné le pays depuis des décennies.
La parenthèse démocratique qui suivit fut brève. En 2008, le général Mohamed Ould Abdel Aziz reprit le pouvoir par la force, entouré d’un groupe d’officiers supérieurs parmi lesquels figurait le général Mohamed Ould Ghazouani, appelé à lui succéder en 2019 dans le cadre d’une transition contrôlée à l’intérieur du même cercle politico-militaire.
Cependant, entre 2019 et 2025, un tournant silencieux mais décisif s’est progressivement opéré. Les officiers ayant participé, directement ou indirectement, aux différents épisodes militaires qui ont marqué l’histoire récente du pays ont commencé à quitter les centres du pouvoir. Le départ du général Brour symbolise pratiquement l’achèvement de ce cycle historique.
À l’horizon 2029, la Mauritanie pourrait ainsi se retrouver dans une configuration entièrement nouvelle : les officiers supérieurs ayant incarné l’ère des coups d’État et des transitions militaires auront presque tous quitté l’armée ou les institutions stratégiques de l’État.
Cette mutation crée une situation inédite autour du président Mohamed Ould Ghazouani. Celui-ci pourrait se retrouver sans le réseau historique d’officiers avec lequel le pouvoir mauritanien fonctionnait traditionnellement depuis des décennies, dans un système où le passage de témoin s’effectuait souvent entre un groupe d’officiers liés par des relations de confiance, des alliances anciennes et une histoire commune au sein de l’institution militaire.
Les futurs responsables militaires appartiendront à une nouvelle génération, davantage formée dans des contextes de professionnalisation sécuritaire, de coopération internationale et de lutte contre les menaces transnationales, et beaucoup moins marquée par la culture politique des putschs militaires.
Même si l’actuel chef de l’État décidait de soutenir, pour sa succession, l’un des rares héritiers encore présents de l’ancien système — issu du Haut Conseil d’État (HCE), lui-même prolongement du CMJD et héritier indirect du CMSN — rien ne garantit que ce choix suffirait à maintenir les anciens équilibres. Car la transformation en cours dépasse désormais les individus : elle touche la structure profonde du pouvoir mauritanien. Les anciens réseaux perdent progressivement leur capacité d’influence face à l’émergence d’une nouvelle génération de décideurs militaires, administratifs et politiques.
La scène civile connaît elle aussi une recomposition comparable. Les grandes figures de l’opposition historique et de l’ouverture démocratique des années 1990 voient leur influence décliner sous l’effet du temps, de l’usure politique ou de l’affaiblissement de leurs bases populaires.
Des personnalités comme Ahmed Ould Daddah, Messaoud Ould Boulkheir ou Mohamed Ould Maouloud incarnent encore une mémoire politique importante et sont souvent associés à une génération d’hommes de principes, soucieux de l’intérêt général et attachés à la stabilité du pays. Toutefois, malgré cette stature morale et historique, ils ne structurent plus la dynamique nationale comme auparavant.
La Mauritanie semble donc entrer dans une phase de renouvellement générationnel à la fois militaire et politique. Cette double transition pourrait faire de la présidentielle de 2029 l’élection la plus ouverte et la plus imprévisible de l’histoire récente du pays.
Contrairement aux précédents scrutins, souvent organisés autour d’équilibres stabilisés entre anciens officiers, réseaux d’influence traditionnels et figures historiques de l’opposition, la prochaine présidentielle pourrait voir émerger de nouveaux centres de pouvoir, de nouvelles alliances et de nouvelles formes de légitimité politique.
Cette recomposition pourrait offrir au pays l’opportunité d’engager une modernisation plus profonde de son système politique, avec des débats davantage centrés sur les enjeux économiques, sociaux, institutionnels et générationnels plutôt que sur les héritages des coups d’État successifs. Mais elle pourrait également ouvrir une période d’incertitude, tant les mécanismes informels qui assuraient jusque-là la stabilité du système sont en train de disparaître.
Enfin, cette évolution interne se déroulera dans un environnement particulièrement sensible. Sur le plan national, les questions identitaires tendent à refaire surface avec plus d’acuité, ravivant des débats anciens autour de la cohésion sociale et du modèle de citoyenneté. Sur le plan régional, la Mauritanie évolue au cœur d’un Sahel marqué par une instabilité persistante, des crises sécuritaires récurrentes et des recompositions politiques rapides dans les pays voisins.
Dans ce contexte combiné de transition interne et de tensions externes, l’élection de 2029 pourrait dépasser le simple cadre d’une alternance présidentielle. Elle pourrait marquer la fin d’un cycle historique ouvert en 1978 et l’entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère politique, caractérisée par le renouvellement des élites, la redéfinition des rapports de pouvoir et l’émergence de nouvelles références nationales.
Yedaly Fall