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Citoyenneté ou partage des quotas : quel chemin pour la Mauritanie ?
La Dépêche -- Les crises les plus profondes qui traversent les nations ne sont pas toujours celles qui se lisent dans les chiffres de la croissance, les tensions politiques ou les défaillances institutionnelles. Les plus redoutables sont souvent celles qui atteignent l’idée même autour de laquelle une société se construit et se reconnaît.
Lorsqu’un pays commence à se penser comme une addition de groupes, de catégories et d’identités concurrentes, lorsque la citoyenneté recule au profit des appartenances particulières, c’est le récit collectif lui-même qui commence à vaciller.
Le danger n’apparaît pas nécessairement dans les premières manifestations de cette évolution. Il s’installe progressivement, dans les mots, dans les discours, dans les manières de nommer la société et d’interpréter ses déséquilibres. À partir de cet instant, le pays cesse d’être un espace commun pour devenir un terrain de négociation permanent autour des représentations, des équilibres et des parts supposées de chacun.
Cette réflexion m’est venue après la lecture d’une publication d’un cadre que j’avais autrefois connu comme défenseur d’un discours national rassembleur, attaché à une citoyenneté dépassant les appartenances étroites. J’y ai découvert un registre différent : une lecture fondée sur la logique des quotas et de la segmentation sociale, appuyée sur des chiffres et des statistiques présentés comme des évidences, sans indication claire des sources, de la méthodologie utilisée ni des institutions ayant produit ces données.
Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de déséquilibres ou d’injustices. Interroger la marginalisation ou les inégalités de représentation est une nécessité politique et nationale. Mais lorsqu’un débat aussi sensible se construit sur des données approximatives ou non vérifiables, le risque devient réel : celui de substituer aux faits des perceptions, et à l’analyse des certitudes construites sur des impressions.
Ces dernières années, la Mauritanie a vu émerger avec davantage d’insistance des discours articulés autour des « composantes » et des « catégories sociales ». Progressivement, le débat sur la représentation politique ou l’accès aux responsabilités semble parfois moins déterminé par la compétence, les projets ou les visions nationales que par des logiques d’appartenance sociale.
Les chiffres deviennent alors des instruments politiques : ils servent à démontrer une marginalisation, à légitimer des revendications ou à redéfinir les termes du débat public.
L’un des aspects les plus fragiles de ce type de lecture réside dans sa tendance à réduire les identités sociales à des critères visibles, notamment la couleur de peau ou certaines caractéristiques physiques. Or, l’histoire sociale mauritanienne a toujours été plus complexe que ces schémas simplifiés.
Beïdanes et Haratines ont évolué pendant des générations dans un espace humain, culturel et historique profondément imbriqué, partageant langue, religion, pratiques sociales et héritages communs.
Plus encore, la réalité elle-même contredit toute lecture binaire de la société. Au sein de chaque groupe existent des nuances, des trajectoires et des diversités qui rendent illusoire toute tentative de classification rigide. Les sociétés ne se résument jamais à des catégories fixes ; elles sont des constructions historiques autrement plus complexes.
Reconnaître cette réalité ne signifie pas ignorer les inégalités. La Mauritanie porte encore les traces de déséquilibres historiques et sociaux bien réels. Certaines régions, certains milieux et certaines catégories ont connu des formes de marginalisation et un accès inégal aux ressources, à l’éducation ou aux centres d’influence. Ces situations existent et exigent des réponses sérieuses.
Mais une question demeure : faut-il corriger ces déséquilibres en renforçant les logiques de segmentation ou en cherchant précisément à les dépasser ?
Car lorsque le citoyen devient avant tout le représentant de son groupe social avant d’être un citoyen, lorsque le ministre, le député ou le responsable public est perçu comme le porte-parole d’une catégorie particulière plutôt que comme l’incarnation d’un projet collectif, alors l’État moderne risque de reproduire, sous des formes nouvelles, les mécanismes traditionnels qu’il prétend dépasser.
Même lorsqu’il se présente comme une réponse à des injustices réelles, le discours des quotas comporte ses propres limites. Il tend à redéfinir la société comme un ensemble de groupes en compétition permanente pour l’accès aux ressources et à l’influence. Il installe progressivement l’idée que les droits se négocient par le poids démographique ou la pression identitaire plutôt que par les principes de justice, de mérite et d’égalité.
L’expérience d’autres pays montre d’ailleurs que lorsque les logiques de partage communautaire deviennent des modes durables d’organisation politique, elles finissent souvent par fragiliser les institutions et installer des équilibres précaires, constamment soumis aux tensions entre identités concurrentes.
Face à cette dynamique, la responsabilité ne relève pas uniquement des institutions publiques. Elle concerne également les élites politiques, intellectuelles et culturelles. Car ce sont elles qui façonnent les imaginaires collectifs et orientent les débats nationaux. Elles ont aujourd’hui la responsabilité de dépasser les réflexes identitaires et de réhabiliter une parole politique fondée sur l’idée de citoyenneté commune.
Cela suppose aussi une réévaluation rigoureuse des discours qui contribuent, directement ou indirectement, à institutionnaliser les logiques de segmentation sociale. Car à force d’être tolérées, ces idées risquent de s’installer durablement dans la culture politique nationale. Aucun projet politique, culturel ou social construit sur l’exploitation des fractures identitaires ne devrait prétendre incarner un horizon national.
Le véritable défi mauritanien n’est pas de déterminer comment répartir les parts entre composantes, mais comment construire un État capable de dépasser cette logique elle-même. Un État où l’on ne demanderait plus au citoyen d’où il vient, mais ce qu’il peut apporter.
Car les nations ne se consolident pas lorsque les discours de classification prennent le pas sur ceux de l’unité. Elles se renforcent lorsqu’elles parviennent à faire de leur diversité un projet commun. La citoyenneté n’est pas un slogan politique parmi d’autres : elle demeure la condition première de la cohésion nationale et, peut-être, de la survie même du projet collectif mauritanien.
Par Ahmed Mohamed Hamade
Écrivain et analyste politique