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04-08-2026

10:59

Ce que l’abolition n’abolit pas : Il suffit souvent d’un nom.

Mansour Ly -- Dans une administration de Nouakchott, dans une salle d’attente, à l’entrée d’une mosquée, il arrive qu’un patronyme situe un homme avant qu’il ait parlé. Le nom de la tribu, porté par des familles que rien ne rattachait à cette tribu sinon une histoire ancienne de sujétion, dit ce que personne n’a besoin de demander.

Le quartier où l’on habite le dit parfois aussi, comme le village dont on est originaire, comme le métier que l’on exerce, comme l’école où l’on inscrit ses enfants. Après un concours de la fonction publique, il se trouve toujours quelqu’un pour préciser de quelle famille est le lauréat, sans y penser, sans intention mauvaise, comme on donne une information utile.

Et lorsqu’un mariage se prépare, la question du statut se pose encore souvent, y compris dans des familles instruites, urbaines, sincèrement convaincues que ces choses appartiennent au passé. Je décris là ce que chaque Mauritanien connaît. Nous en parlons peu en public, beaucoup en privé, et jamais dans les mêmes termes selon la personne en face de nous.

Ce n’est pas de la méchanceté. La plupart de ceux qui font ces lectures ne se croient ni injustes ni supérieurs, et ils ont raison de ne pas se le croire, car il ne s’agit pas d’une opinion qu’ils défendraient. Il s’agit d’un réflexe, et un réflexe ne se discute pas : il précède la discussion.

Or la loi, elle, a tranché depuis longtemps. Elle a supprimé les statuts, puis elle a criminalisé l’esclavage, puis elle en a fait un crime contre l’humanité. Aucun texte mauritanien ne reconnaît la moindre différence de condition entre citoyens. Je précise aussitôt, car ce texte porte sur les séquelles et non sur le crime lui-même, que nos juridictions ont encore à connaître d’affaires d’esclavage : ce dont je vais parler n’est donc pas un passé refermé dont subsisteraient des traces, mais une réalité dont la forme la plus extrême recule sans avoir entièrement disparu.

Cela dit, le droit a effacé les statuts, et la société continue de les lire. C’est cet écart que je voudrais interroger. Non pour dire qui a tort, mais pour comprendre pourquoi il dure.

Pourquoi une hiérarchie survit à sa propre abolition

Une loi change en un jour. Une société change en plusieurs générations. Nous vivons dans l’intervalle entre deux horloges, et beaucoup de nos malentendus naissent de là. Ceux qui rappellent que l’esclavage est aboli disent vrai. Ceux qui répondent qu’il continue de produire ses effets disent vrai également. Ils ne parlent simplement pas du même temps.

Il faut ici distinguer trois choses que le débat public confond. La richesse est une position dans l’économie : elle se gagne et se perd. L’appartenance ethnique tient à une langue, une histoire, une culture communes.

Le statut, lui, est autre chose : c’est un rang dans l’estime, hérité et non acquis, que l’on porte indépendamment de ce que l’on possède ou de ce que l’on vaut. Un homme peut devenir riche sans cesser d’être lu comme il l’était.

C’est précisément ce qui rend la condition dont nous parlons si difficile à saisir avec les instruments ordinaires du débat mauritanien : elle n’est pas une question de pauvreté, et elle n’est pas une question ethnique, puisque Haratines et Beydanes partagent la langue, la foi, la culture, souvent le nom lui-même.

Cette proximité, que l’on invoque parfois pour minimiser le problème, en est en réalité la clef. Là où les groupes ne se distinguent par rien d’apparent, la frontière ne peut pas s’appuyer sur une différence visible : elle doit se maintenir par la mémoire des origines, par le nom, par l’alliance. Une hiérarchie qui ne peut plus se voir devient une hiérarchie qui doit se rappeler.

Il faut ajouter quelque chose de plus dur. L’esclavage ne fut pas seulement une privation de liberté. Il fut une privation d’honneur, une exclusion hors de la lignée, une manière de dire à des êtres humains qu’ils ne descendaient de personne. L’affranchissement rend la liberté. Il ne rend pas la considération. Voilà pourquoi les textes qui libèrent ne suffisent jamais : ils réparent ce qui était de l’ordre du droit, et laissent intact ce qui n’en relevait pas.

Le reste s’est fait presque tout seul. La sujétion est devenue dépendance économique, puis précarité foncière, puis clientèle. Elle s’est inscrite dans la géographie, dans la position des villages, dans l’accès à l’eau et à la terre. Elle s’est déposée dans les manières de saluer, de présenter quelqu’un, de céder un tour de parole. La hiérarchie a survécu parce qu’elle a cessé d’avoir besoin de la loi. Elle est devenue invisible en devenant ordinaire.

Un fait devrait ici nous arrêter. Notre religion proclame depuis quatorze siècles l’égalité des croyants, et cette proclamation, que nul parmi nous ne conteste, n’a pas empêché la hiérarchie de durer. Ce n’est pas la norme qui a échoué : ce sont les sociétés qui ont appris, très tôt, à professer une chose et à en pratiquer une autre.

Si une règle sacrée, unanimement reconnue, récitée dans chaque mosquée du pays, n’a pas suffi, on comprend qu’une règle juridique n’y suffise pas seule en quarante ans. Ce constat n’accuse ni la foi ni la loi. Il nous renseigne sur ce qu’une norme peut faire et sur ce qu’elle ne peut pas.

Ce que nous ne voulons pas voir

Ce que je viens de décrire n’a rien de propre à une composante de notre pays, et je voudrais le dire avec la précision nécessaire, parce que cette phrase peut être détournée en deux sens opposés.

Commençons par le plus évident, que l’on omet toujours. La société maure n’est pas faite de deux termes. Elle s’est organisée pendant des siècles autour de fonctions héritées qui distinguaient ceux qui portaient les armes, ceux qui portaient le savoir religieux, ceux qui payaient tribut, ceux qui travaillaient les métaux et le cuir, ceux qui disaient la parole et la musique.

Ces distinctions n’ont pas la même actualité aujourd’hui, mais elles n’ont pas disparu des mariages ni des considérations. Réduire cette société à l’opposition entre Beydanes et Haratines, c’est déjà simplifier ce que l’on prétend décrire.

Les sociétés haalpulaar, soninké et wolof ont porté et portent encore, elles aussi, des hiérarchies de statut héritées. On y distingue des catégories libres, des catégories artisanales et de parole, des catégories de descendance servile. L’endogamie y demeure une pratique répandue.

L’accès à certaines fonctions religieuses ou coutumières, à certaines terres, à certaines responsabilités villageoises y reste discuté, parfois disputé, et il arrive que des villages s’en déchirent. Ces réalités sont connues et débattues à l’intérieur même de ces communautés, et je n’écris pas cela de l’extérieur : je parle aussi de la mienne.

Ces hiérarchies n’ont cependant ni la même forme, ni la même histoire, ni la même actualité selon les sociétés, les régions et les époques. Certaines se sont fortement atténuées, d’autres beaucoup moins ; telle pratique qui a disparu dans une vallée persiste à cent kilomètres de là. Ce que je compare, ce sont des mécanismes sociaux, jamais leur intensité, leur ampleur, ni leurs conséquences historiques.

Je le précise d’autant plus nettement que l’usage inverse est déjà en circulation. Constater que le mécanisme est national ne dilue pas la question haratine et ne la met pas à égalité avec les autres.

Aucune autre hiérarchie mauritanienne n’a la même ampleur démographique, la même inscription dans le territoire, le même poids dans la structure de l’État. On peut comparer des mécanismes sans comparer des douleurs. Dire que la maladie est répandue n’a jamais consolé le plus atteint.

Mais l’inverse est vrai également, et c’est ce qui donne à ce détour sa nécessité. Tant que nous traiterons cette question comme le problème d’une communauté, nous continuerons à demander à un groupe de se corriger sous le regard des autres. Ce n’est pas une composante qui porte un héritage hiérarchique. C’est une société entière, dans toutes ses composantes.

L’ordre perdu et l’ordre qui n’est pas encore là

Il reste à comprendre pourquoi ces réflexes résistent avec tant d’obstination, y compris chez des gens que rien ne prédispose à l’injustice. Je propose ici une hypothèse, et je la donne pour telle : je crois que nous nous trompons en n’y voyant qu’un attachement à la domination. Il y a autre chose, et c’est peut-être le plus difficile à admettre.

Les ordres anciens étaient injustes, mais ils étaient lisibles. Chacun savait où il était, ce qu’il pouvait attendre, ce qu’il devait, à qui s’adresser en cas de malheur. Cette lisibilité dispensait de renégocier chaque rencontre, et c’est un service qu’aucune société ne peut ignorer.

Que l’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Cette lisibilité n’était pas un bien partagé. Elle était un confort pour ceux qu’elle plaçait en haut ; pour ceux qu’elle assignait en bas, elle n’était pas une sécurité mais une cage dont ils connaissaient les barreaux.

Ce qui disparaît avec l’ancien ordre n’est donc pas la même chose selon la place que l’on y occupait : les uns perdent des repères, les autres perdent une prison. C’est aussi pourquoi les deux ne vivent pas la même transition et ne peuvent pas être invités au même rythme.

Car la modernité a dit à chacun qu’il était libre et l’égal des autres. Elle a moins bien dit comment vivre ensemble une fois les anciennes places défaites. Nous sommes dans cet entre-deux : les repères anciens s’effacent plus vite que les nouveaux ne s’installent. Une société ne passe pas d’un ordre à un autre comme on remplace un texte par un autre texte ; elle traverse une période où elle ne sait plus très bien selon quelles règles se traiter.

Cela éclaire, me semble-t-il, beaucoup de nos crispations sans avoir à faire de personne un coupable. Ce que certains défendent en s’accrochant aux anciennes lectures n’est pas toujours un privilège : c’est parfois le seul langage du lien social qu’on leur ait appris.

Et cela éclaire symétriquement l’impatience de ceux à qui l’on répète depuis quarante ans qu’ils sont libres et égaux, et qui constatent chaque jour que la société continue de les lire comme avant.

Je dois ici prendre une précaution qui n’est pas de style. Expliquer une lenteur n’est pas la justifier, et je ne voudrais pas que ce texte serve à demander de la patience à ceux qui attendent depuis des générations. Comprendre pourquoi une hiérarchie survit à son abolition, c’est comprendre pourquoi il faut faire davantage que l’abolir, et non pas moins. La sociologie décrit des rythmes ; elle ne délivre aucune dispense.

Pourquoi la question revient maintenant

On s’étonne que cette question ressurgisse avec une force nouvelle, comme si quelque chose s’était aggravé. Je crois que c’est le contraire, et il faut avoir le courage de le dire, parce que c’est une bonne nouvelle mal comprise.

Une hiérarchie qui paraît naturelle se supporte en silence. Elle devient insupportable le jour où elle apparaît comme un fait d’histoire, donc comme quelque chose qui aurait pu ne pas être et qui pourrait cesser d’être. Ce n’est pas la persistance de l’injustice qui produit la protestation : c’est son recul inégal.

L’école a formé des cadres, l’urbanisation a mélangé des voisinages qui ne se seraient jamais rencontrés, les réseaux sociaux ont ouvert un espace où les préséances anciennes ne règlent plus qui prend la parole. Une génération est arrivée qui a reçu tout ce que la République promet et qui mesure, précisément parce qu’elle l’a reçu, ce qui lui manque encore.

Le retour de cette question ne signale pas une société qui se défait. Il signale une société qui bouge. Ce serait le silence qui devrait nous inquiéter. Deux difficultés doivent être avouées ici, car elles valent pour ce texte autant que pour les autres.

La première tient à ce que je viens d’écrire. Tout ce que j’ai décrit relève de l’observation partagée et non de la mesure. Je n’ai pas d’enquête à produire, personne n’en a, et c’est en soi un fait considérable : nous discutons depuis quarante ans d’inégalités que nous n’avons jamais consenti à compter.

Une société qui ne se mesure pas ne peut ni se démentir ni se corriger ; elle est condamnée à opposer indéfiniment des impressions à des impressions. Je ne demande pas que l’on fiche les citoyens selon leur origine, ce qui serait ajouter une faute à une autre. Je constate qu’aucun de nos débats ne pourra être tranché tant que nous ne saurons pas, région par région, condition par condition, qui accède à l’état civil, à l’école, à la terre, au concours et au crédit.

La seconde est plus gênante encore. Pour combattre une frontière, il faut la nommer, et la nommer la retrace. Chaque fois que nous écrivons ces catégories, y compris pour les dénoncer, nous prolongeons un peu leur existence. Il n’y a pas d’échappatoire, seulement une exigence : ne jamais traiter ces mots comme la vérité durable des personnes, mais comme des instruments provisoires, faits pour disparaître avec ce qu’ils désignent.

Le droit comme langage commun

Que peut le droit dans une affaire de mœurs ? On répond souvent : rien, ou peu, car les lois ne changent pas les cœurs. L’objection est ancienne et le siècle dernier l’a démentie, mais lentement, et seulement là où la loi fut réellement appliquée.

Encore faut-il comprendre par quel mécanisme, faute de quoi cette réponse ne serait qu’une profession de foi. Une lecture sociale n’existe pas dans les têtes : elle a besoin d’occasions pour s’exercer. Elle vit des moments où l’origine d’un homme décide de son tour, de son siège, de sa part, de son accès.

Supprimez ces moments, et la lecture demeure quelque temps dans les esprits, mais elle n’a plus d’emploi ; et ce qui n’a plus d’emploi finit par ne plus se transmettre, car la génération suivante ne voit plus à quoi cela servait. C’est ainsi que le droit travaille : non sur les consciences, mais sur les situations qui les nourrissent. Il n’ordonne à personne de changer de regard ; il retire au regard ses occasions.

Nous en avons déjà la preuve sous les yeux, et nous ne la regardons pas. Là où un concours est anonyme, l’origine du lauréat ne se discute qu’après, faute d’avoir pu peser avant. Là où une file d’attente est tenue, elle est tenue pour tous. Là où un uniforme scolaire est porté, deux enfants se voient pendant six heures sans savoir ce que leurs familles savent. Ces effets sont modestes, partiels, souvent défaits ailleurs. Ils sont réels, et ils indiquent la direction.

C’est là que se rejoignent, je crois, les deux moitiés de cette réflexion. Une société qui sort d’un ordre hiérarchique a besoin d’un nouveau langage des relations, et c’est exactement ce qu’une République peut offrir.

Là où l’ancien ordre distribuait les places selon la naissance, le droit propose une manière commune de se traiter qui ne dépend d’aucune origine : la même règle, le même guichet, le même juge, la même file. Ce langage est plus froid que l’ancien. Il a l’immense avantage de pouvoir être appris par tout le monde, et de n’assigner personne.

On dira que c’est lent. C’est lent. Mais la durée ne dépend pas du temps qui passe : elle dépend du nombre de lieux où nous nous rencontrons en égaux, et de la constance avec laquelle l’État les protège. Aucune loi ne nous demandera jamais d’oublier notre histoire, et il serait indigne de le demander. Le droit demande autre chose, et c’est déjà considérable : que cette histoire cesse de distribuer des places dans un pays qui a décidé qu’il n’y en avait plus à distribuer.

Mansour LY Juriste



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