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05-08-2026

15:44

Le troisième mandat, un débat prématuré qui met la Constitution à l’épreuve ?

Initiatives News -- Il y a des débats qui s’imposent d’eux-mêmes. Et d’autres que la politique semble parfois vouloir provoquer avant l’heure. Celui du troisième mandat de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani appartient, pour le moment, à cette seconde catégorie.

Le président mauritanien est encore loin d’avoir achevé son mandat. Son gouvernement a devant lui des années de travail, des engagements à tenir et, surtout, des attentes auxquelles répondre.

Pourtant, dans certains cercles politiques, on parle déjà de l’après. Plus précisément, de la possibilité de maintenir Ghazouani au pouvoir au-delà de la limite actuellement fixée par la Constitution.

Pourquoi maintenant ?
La question mérite d’être posée, sans procès d’intention.

Dans une démocratie, chacun est libre de défendre ses idées, y compris celles qui dérangent ou qui paraissent prématurées. C’est même le propre du débat politique. Mais lorsqu’on touche aux règles qui organisent l’accès au pouvoir et son exercice, les choses deviennent forcément plus sensibles. Car il ne s’agit plus seulement de soutenir un homme ou un programme. Il s’agit de toucher aux règles communes.

Et sur ce point, le texte constitutionnel mauritanien est clair. L’article 28 prévoit que le président de la République ne peut être réélu qu’une seule fois. L’article 29 va plus loin : dans son serment, le chef de l’État s’engage à ne prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative visant à modifier les dispositions relatives à la durée du mandat présidentiel et aux conditions de son renouvellement prévues aux articles 26 et 28.

On peut donc défendre politiquement l’idée d’un troisième mandat. On peut la discuter, la souhaiter ou la combattre. Mais on ne peut pas faire comme si la question constitutionnelle n’existait pas. Reste surtout une interrogation : pourquoi ouvrir ce chantier aujourd’hui ?

Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani est encore en plein exercice de son second mandat. Et les sujets sur lesquels son action sera jugée ne manquent pas. L’emploi, l’école, la santé, le pouvoir d’achat, les infrastructures, la justice sociale, la gouvernance, la lutte contre la corruption ou encore la consolidation de l’État de droit sont des préoccupations autrement plus immédiates pour les Mauritaniens.

C’est probablement là que devrait se concentrer l’essentiel de l’énergie politique de la majorité.

Soutenir un président, ce n’est pas seulement préparer son avenir politique. C’est aussi l’aider à réussir le présent. C’est défendre ce qui a été réalisé sans nier ce qui reste à faire. C’est signaler les insuffisances lorsqu’elles existent et pousser l’administration et le gouvernement à obtenir des résultats concrets.

À trop parler de 2029, on risque finalement d’oublier 2026.
Et ce serait une erreur.

Car une bataille politique autour du troisième mandat pourrait rapidement occuper tout l’espace. L’opposition y trouverait naturellement un thème de mobilisation. La majorité serait poussée à se positionner. Les médias s’en empareraient. Et, peu à peu, le débat sur l’action gouvernementale pourrait céder la place à celui de la succession.

Avec une conséquence assez paradoxale : une initiative présentée comme un soutien au président pourrait finir par compliquer son propre mandat.

Il y a aussi, derrière cette controverse, une vieille question de notre culture politique : pourquoi avons-nous encore autant de mal à séparer la continuité d’un projet de celle de l’homme qui l’incarne ? Cette interrogation ne concerne d’ailleurs pas uniquement Ghazouani.

La Mauritanie a déjà connu ce type de débat. Certains de ceux qui évoquent aujourd’hui le troisième mandat avaient déjà accompagné, à d’autres périodes, des initiatives comparables. Les circonstances ont changé, les acteurs aussi, mais le réflexe demeure : lorsqu’un pouvoir dispose d’une majorité solide ou qu’un président bénéficie d’un bilan jugé positif par ses soutiens, certains finissent par considérer son maintien comme une condition de la stabilité.

C’est précisément cette logique qu’il faut interroger.

Un pays ne devrait pas avoir besoin du même homme pour poursuivre les mêmes projets. Si les réformes sont solides, elles doivent pouvoir lui survivre. Si les institutions fonctionnent, elles doivent assurer la continuité de l’État indépendamment de celui qui occupe le palais présidentiel.

Sinon, à quoi serviraient-elles ?

La démocratie ne consiste pas seulement à organiser des élections. Elle consiste aussi à accepter que les hommes passent tandis que l’État demeure.

C’est pourquoi la position exprimée par Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani lui-même mérite attention. Lors de sa rencontre avec les membres du bureau de l’Institution de l’opposition démocratique, en avril 2026, il a indiqué qu’il ne souhaitait personnellement pas briguer un troisième mandat et qu’il n’avait demandé à personne de promouvoir cette idée. Il a cependant refusé que certains sujets soient exclus par principe du dialogue politique.

La nuance est importante.

Lors de sa rencontre avec la presse, le 24 juillet 2026, le président a surtout parlé de son projet de société, du développement, de l’unité nationale, de la gouvernance et de la nécessité de consolider les institutions.

Autrement dit, pendant que certains commencent à regarder vers l’après-2029, le chef de l’État continue, du moins dans son discours public, à parler du mandat qu’il exerce aujourd’hui.

Ses soutiens ne devraient-ils pas en faire autant ?

La majorité dispose d’un terrain politique suffisamment vaste pour ne pas avoir besoin d’ouvrir dès maintenant le dossier du troisième mandat. Elle peut défendre son bilan, expliquer ses choix, accompagner les grands projets, se rapprocher davantage des préoccupations des citoyens et, lorsque cela est nécessaire, reconnaître les retards ou les dysfonctionnements.

Après tout, le meilleur plaidoyer en faveur d’un pouvoir reste ce qu’il laisse derrière lui. Un président peut partir. Une route reste. Une école reste. Une réforme réussie reste. Une administration plus efficace reste. Des institutions respectées restent.

C’est peut-être cela, la véritable continuité.

Les partisans d’un troisième mandat avancent un argument que l’on peut entendre : pourquoi interrompre une dynamique qui fonctionne ? Pourquoi prendre le risque de remettre en cause des acquis ?

Mais cette logique conduit immédiatement à une autre question : si chaque bilan considéré comme satisfaisant justifie de repousser la limite des mandats, à quoi sert cette limite ?

Les Constitutions ne sont pas écrites uniquement pour les périodes de crise ou pour les dirigeants impopulaires. Elles prennent tout leur sens lorsque leur respect s’impose aussi à ceux qui disposent d’un soutien politique important.

C’est ainsi que naît la confiance dans les institutions.

Le citoyen doit pouvoir savoir que les règles ne changent pas selon le nom de celui qui gouverne. Qu’elles ne deviennent pas négociables à l’approche d’une échéance. Et qu’une alternance politique n’est ni une catastrophe ni une menace pour la stabilité du pays.

La Mauritanie a connu suffisamment de ruptures politiques dans son histoire récente pour mesurer ce que représente la stabilité institutionnelle. Faire du transfert pacifique du pouvoir quelque chose de normal serait, à lui seul, un acquis considérable.

Un président arrive, gouverne, réussit certaines choses, échoue dans d’autres, laisse une trace, puis transmet la responsabilité conformément aux règles.

L’État, lui, continue.
Cela devrait être la normalité.
C’est pourquoi le débat actuel me paraît moins poser la question du troisième mandat que celle du rapport que nous voulons entretenir avec nos institutions.

Voulons-nous des institutions suffisamment solides pour survivre aux hommes, ou continuerons-nous à penser que les hommes sont indispensables à la survie des institutions ?

Pour l’heure, les Mauritaniens ont probablement d’autres urgences. Ils attendent des résultats sur l’emploi, le coût de la vie, l’école, la santé, les services publics, la justice, la gouvernance et la lutte contre la corruption.

C’est sur ces terrains que le mandat actuel gagnera ou perdra une partie de son pari. La question essentielle n’est donc pas encore de savoir qui gouvernera la Mauritanie après 2029. Elle est beaucoup plus immédiate : quelle Mauritanie arrivera à cette échéance ? Plus prospère ? Plus juste ? Plus unie ? Avec une administration plus efficace et des institutions plus solides ?

Voilà un débat qui mérite sans doute davantage notre énergie aujourd’hui.

Il sera toujours temps de parler de succession lorsque son heure viendra.

En attendant, une règle simple devrait pouvoir nous réunir au-delà des appartenances politiques : le respect de la Constitution ne peut pas dépendre de celui qui occupe le pouvoir.

Car la force d’un État ne se mesure pas à sa capacité à modifier ses règles pour les hommes, mais à la capacité des hommes, quels qu’ils soient, à accepter de gouverner dans le cadre de ces règles.

Par Ahmed Mohamed Hamada – Écrivain et analyste politique



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