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L'alibi de 2014 / Par Mohamed El Mokhtar Sidi Haiba
En rappelant, au moment même où il annonçait une commission d'enquête indépendante, que les postes sinistrés avaient été construits en 2014 et 2015, le Premier ministre a introduit dans le débat un élément qui aurait précisément dû être laissé aux enquêteurs. Une date d'acquisition est un fait ; mise ainsi en exergue, elle devient déjà une interprétation.
Car techniquement, l'âge d'un équipement ne permet pas d'établir la cause de sa défaillance. Pour un transformateur, un disjoncteur ou une cellule haute tension, il faut examiner les spécifications initiales, la réception et la mise en service, l'historique des charges, les inspections, les essais des protections, la maintenance préventive et corrective, les incidents antérieurs et les décisions de renouvellement.
Un équipement installé en 2014 peut avoir été défectueux à l'origine ; il peut aussi s'être dégradé faute d'entretien, avoir été soumis à des charges nouvelles ou être resté en service malgré des signes de vieillissement. Plusieurs de ces causes peuvent également se cumuler.
C'est précisément ce que doit établir la commission. Insister publiquement sur 2014-2015 avant qu'elle n'ait travaillé revient à suggérer une causalité que l'enquête est censée démontrer ou écarter. L'indépendance ne consiste pas seulement à laisser une commission rédiger librement ses conclusions ; elle suppose aussi de ne pas lui fournir préalablement le récit politique dans lequel ses constatations devront venir s'inscrire.
L'ancienneté n'exonère d'ailleurs nullement l'exploitant actuel. Elle accroît au contraire ses obligations. Plus un actif critique vieillit, plus doivent être rigoureux la surveillance de son état, la maintenance conditionnelle, les essais, la gestion des pièces de rechange et la programmation de son remplacement. Après sept années de pouvoir, l'exécutif actuel ne peut raisonnablement traiter l'état des infrastructures essentielles de Nouakchott comme une donnée extérieure à sa propre responsabilité.
La véritable question n'est donc pas : qui a acheté l'équipement ? Elle est : dans quel état a-t-il été reçu, comment a-t-il été exploité et entretenu, quelles anomalies avaient été détectées, quels travaux avaient été recommandés, lesquels ont été exécutés, et quelles solutions de secours existaient en cas de défaillance ?
Le mandat annoncé de la commission le reconnaît implicitement puisqu'elle devra examiner non seulement les causes directes et indirectes des incendies, mais également la préparation au sinistre, l'extinction, les dispositifs alternatifs et le rétablissement du service. Elle devra donc enquêter autant sur ce qui a brûlé que sur ce qui devait empêcher l'incendie, le contenir et en limiter les conséquences.
Il faut évidemment remonter à 2014 et 2015. Si les équipements étaient mal conçus, sous-dimensionnés, non conformes ou irrégulièrement réceptionnés, les responsabilités de l'époque devront être établies. Mais s'ils se sont dégradés faute de maintenance, d'adaptation aux charges ou de renouvellement, les responsabilités sont ultérieures. Si les deux phénomènes se conjuguent, elles sont partagées. C'est une question de causalité technique et documentaire, non de chronologie politique.
L'argument est d'autant plus délicat que Moctar Ould Diay n'était pas étranger à l'appareil d'État de cette époque : directeur général des Impôts en 2014, il devient ministre des Finances en janvier 2015, puis ministre de l'Économie et des Finances. La continuité institutionnelle se double ici d'une continuité des hommes. Transformer aujourd'hui 2014-2015 en un passé dont le présent ne serait que l'innocent héritier est donc historiquement fragile autant que techniquement insuffisant.
Enfin, l'indication selon laquelle certains transformateurs, disjoncteurs et cellules récemment acquis demeurent dans des entrepôts, des conteneurs ou en cours d'acheminement soulève elle-même des questions : quand ont-ils été commandés, quand devaient-ils être installés, à quelles vulnérabilités répondaient-ils et leur mise en service aurait-elle réduit les conséquences du sinistre ? Là encore, ce n'est pas au gouvernement d'en suggérer la réponse.
Une phrase aurait suffi : tous les faits, de 2014 à 2026, tous les rapports de maintenance, audits, incidents, marchés et décisions d'investissement seront remis à la commission, sans préjuger de ses conclusions.
Car l'héritage peut expliquer une défaillance ; il n'abolit jamais la responsabilité de celui qui l'administre. Et lorsqu'on a soi-même participé au pouvoir dont on invoque aujourd'hui l'héritage, la distinction entre la faute d'hier et la responsabilité d'aujourd'hui exige davantage de preuves qu'une simple date.