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Nouakchott ville moderne : le vrai chantier, c’est le citoyen
Mansour Ly -- Il suffit parfois de quitter Nouakchott pour mieux la voir. Lorsque l’avion prend de l’altitude, que les maisons rapetissent, que disparaissent les embouteillages, les murs et tout ce qui encombre le regard au sol, il ne reste plus que la ville.
Alors une question s’impose. Qu’avons-nous construit ? Une capitale pensée, organisée, lisible, ou une immense agglomération que l’urgence, la démographie, le foncier et notre formidable capacité d’adaptation ont progressivement assemblée ? Le plus inquiétant est peut-être que nous nous sommes habitués. Nous passons devant ce que le visiteur remarque immédiatement.
Le trou que tout le monde contourne. Le trottoir annexé que personne n’utilise plus. Le lampadaire devenu poteau. Le tuyau qui perd son eau pendant des jours. Les tas d’ordures au coin de la rue, que le camion ne vient plus vider et qui grandissent jusqu’à devenir de petites collines familières. La carcasse qui finit par entrer dans le paysage.
Au bout d’un certain temps, le désordre cesse même d’être perçu comme un désordre. Il devient le décor. Et c’est là l’une des formes les plus profondes du sous-développement. Non pas seulement vivre avec ce qui ne fonctionne pas, mais finir par considérer son dysfonctionnement comme normal. Mais mon sujet n’est pas le sous-développement. Mon sujet est celui qui vit au milieu de ce décor. Le citoyen mauritanien.
Cesser de lui faire la morale
On nous explique depuis des décennies que nos problèmes viennent de l’incivisme, de l’indiscipline, de l’absence de culture du bien public. Ce n’est pas entièrement faux. Mais c’est simpliste. Car le citoyen mauritanien n’est pas né avec le désir d’abandonner sa rue, son école publique, son trottoir. Il a appris quelque chose. Il a appris que, lorsque l’électricité tombe, celui qui en a les moyens achète un groupe électrogène.
Lorsque l’eau manque, on cherche une citerne. Lorsque l’école publique inquiète, on cherche le privé. Lorsque l’administration bloque un dossier, on cherche quelqu’un qui connaît quelqu’un. Un numéro de téléphone peut produire en une heure ce qu’un courrier officiel n’obtient pas en six mois.
Alors le citoyen calcule. Et son calcul est rationnel. La solution individuelle fonctionne souvent mieux que l’exigence collective. À force, cette arithmétique produit une psychologie. Je protège ma maison, ma voiture, mon commerce, ma famille. Puis, trois mètres plus loin, commence ce qui appartient à tout le monde, et là la responsabilité se dissout.
La rue, à l’État. Le lampadaire, à l’État. L’école publique, le terrain de sport, à l’État. Et lorsque l’État n’est pas là, il ne reste souvent personne. L’espace public mauritanien devient un espace orphelin : à tout le monde juridiquement, à personne psychologiquement. Nous avons fabriqué un citoyen extraordinairement ingénieux pour régler ses problèmes privés, et de plus en plus sceptique sur sa capacité à transformer son environnement collectif.
Puis nous lui reprochons son absence. Cette absence coûte cher Beaucoup plus cher que nous ne le pensons. Car l’État engage aujourd’hui 11 58U 6U0 283 ouguiyas dans la deuxième phase du programme Nouakchott ville moderne, adoptée en Conseil des ministres le 1er juillet.
Le détail mérite d’être lu ligne à ligne. Ouvrages et voiries : 3,80 milliards. Modernisation urbaine : 3,1U milliards. Électricité et éclairage public : 1,4U milliard, avec 41 postes de distribution et 187 kilomètres d’éclairage. Santé : 1,14 milliard.
Éducation : 1,08 milliard. Eau et assainissement : 650 millions. Jeunesse et sport : 243 millions. 2,1%, C’est la part de la jeunesse et du sport réunis. Quant à la formation civique des habitants, à l’animation de quartier, à l’apprentissage collectif de la gestion du bien commun, elles n’apparaissent nulle part.
Aucune ligne. Les montants publiés s’additionnent exactement au total annoncé, à l’ouguiya près ; et cette cohérence arithmétique rend d’autant plus visible ce qui n’y figure pas. C’est de l’argent public. Le nôtre. Dès lors, la vraie question n’est pas combien nous allons construire. Elle est : combien de temps ce que nous construisons va-t-il fonctionner ?
Une route dégradée avant l’heure n’est pas une mauvaise route : c’est du capital public détruit. Un lampadaire abandonné est une dépense que le contribuable paiera deux fois. Un ouvrage dont nul ne surveille l’entretien redevient un projet à financer. Nous vivons dans cette économie absurde où développer consiste trop souvent à reconstruire demain ce que nous n’avons pas su protéger hier.
Or qui vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre autour de ces équipements ? Pas le ministre, pas l’ingénieur du bureau d’études, pas le bailleur, pas l’entreprise une fois le chantier réceptionné.
Le citoyen. C’est lui qui voit le premier la fuite, la panne, la dégradation, le dépôt sauvage, la réserve foncière qu’on commence à clôturer. Nous avons, dans chaque quartier, des milliers de capteurs humains et nous ne les avons jamais organisés.
Le cas des ordures
Prenons l’exemple que chacun a sous les yeux, et sous le nez. Depuis près de vingt ans, l’État et la Communauté urbaine ont tout essayé, sauf une chose. On a fait appel au groupe français Pizzorno, qui avait fini par donner à la capitale un visage à peu près présentable ; on a rompu son contrat en pleine exécution, dans des conditions qui ont ouvert un contentieux coûteux pour l’État ; on a confié le marché à des sociétés que personne ne connaissait dans le métier ; puis, plus récemment, à une société étrangère, pour un montant que la presse a rapporté autour de sept milliards et demi d’ouguiyas par an soit, à ce rythme, une vingtaine de millions par jour.
Une vingtaine de millions par jour. Et les tas d’ordures sont toujours là, au coin des mêmes rues. Qu’avons-nous acheté avec cet argent ? Un service dont le résultat se juge chaque matin à l’œil nu, et qui échoue chaque matin sous nos yeux sans que personne n’en réponde. Aucun quartier ne tient le décompte des jours où le camion n’est pas passé.
Aucun habitant n’a été invité à contrôler quoi que ce soit. On a signé des contrats modernes, avec des montants modernes, et on a laissé le citoyen exactement là où il était : dehors. Nous avons modernisé le contrat. Pas la reddition des comptes.
Et voilà ce qui est plus grave qu’une affaire de propreté. Quand un habitant voit passer des milliards pour un résultat qu’il juge nul depuis sa porte, il en tire une conclusion logique : l’argent s’évapore, ces marchés cachent autre chose.
Qu’elle soit fondée ou non importe peu ; ce qui compte, c’est qu’aucun mécanisme ne permet de la vérifier ni de la démentir. Faute d’un citoyen associé, chaque dépense publique devient une rumeur, et chaque rumeur ronge un peu plus le lien entre le pays et ceux qui le gouvernent.
Mais le citoyen doit aussi répondre de ses actes
L’État porte la première responsabilité. Mais soyons honnêtes entre nous : le citoyen n’est pas qu’une victime, et lui répéter le contraire serait une flatterie de plus. Le même homme qui maudit la société de nettoyage jette son sac derrière le mur du voisin à la tombée de la nuit.
La même famille qui réclame une rue propre y déverse ses eaux usées. Le même commerçant qui exige un trottoir dégagé l’a couvert de sa marchandise jusqu’au caniveau.
Le même citoyen qui dénonce le piston décroche son téléphone pour trouver un cousin dès que la règle le gêne à son tour. Nous voulons un État impartial pour les autres et une exception pour nous-mêmes. Cette hypocrisie ne commence pas dans les palais ; elle commence sur notre propre seuil.
Et pourtant, ce même peuple sait faire collectif comme peu d’autres. Pour une maladie, une famille se mobilise. Pour un décès, tout un réseau apparaît en une nuit. Pour un mariage, les contributions circulent sans qu’on ait à les réclamer.
La twiza, les tontines, les mécanismes d’entraide de nos différentes composantes en témoignent depuis des générations. Notre problème n’est donc pas l’incapacité à faire collectif. Il est plus précis : le « nous » familial et communautaire demeure beaucoup plus puissant que le « nous » civique. Nous savons faire communauté. Nous devons apprendre à faire cité.
Le citoyen que l’on préférerait discret
Car l’État doit accepter ce que cette évolution implique. On ne peut pas demander au citoyen de devenir responsable tout en préférant qu’il ne regarde pas de trop près. Un citoyen responsable pose des questions.
Combien coûte ce chantier, qui l’exécute, pourquoi ce retard ? Pourquoi cette parcelle réservée à un service public est-elle aujourd’hui clôturée ? Ce ne sont pas des questions d’opposition, mais de bonne administration. Nous savons construire le citoyen comme bénéficiaire. Il faut apprendre à l’accepter comme surveillant. Cela dérange davantage. Un bénéficiaire remercie ou proteste ; un citoyen organisé documente.
Un mécontentement s’oublie ; un registre daté reste. Une rumeur se dément ; un tableau indiquant qu’un équipement est en panne depuis quatre-vingt-dix jours oblige à répondre. Voilà pourquoi la transparence n’est jamais neutre. Elle ne supprime pas la mauvaise gestion : elle en augmente le coût politique. Et c’est exactement ce que doit produire une ville moderne.
Alors, que faire ?
Pas une nouvelle grande agence. Pas un ministère supplémentaire. Pas une conférence nationale. Pas un rapport de consultant promis à une étagère. Nous connaissons assez la Mauritanie pour savoir comment y meurent les grandes idées : dans les félicitations, les commissions et les cérémonies de lancement. Faisons petit. Mesurable. Réversible. Dix quartiers.
Douze mois. Un pour cent. Environ 115 millions d’ouguiyas à peine 1 % des 11,5 milliards engagés. Dix Maisons citoyennes de quartier, animées par les habitants, reconnues par la commune, sans réforme législative majeure : le droit ne semble pas constituer ici l’obstacle principal ; reste la volonté de l’activer.
Trois fonctions, pas davantage. Surveiller le bien commun : un registre public des problèmes eau, électricité, éclairage, déchets, voirie avec date, service saisi, réponse, suite donnée ; et pour chaque chantier, l’objet, le montant, l’entreprise, le délai, l’avancement, affichés sur un panneau au mur du quartier.
Que la société de nettoyage qui touche une vingtaine de millions par jour affiche son calendrier de passage, et que le comité note les jours où le camion n’est pas venu : le prestataire cessera d’être payé pour un travail que nul ne vérifie, et l’habitant cessera de croire que son argent s’évapore. Faire du quartier un point d’atterrissage pour des politiques publiques qui, aujourd’hui, forment et sensibilisent sans jamais laisser de structure permanente derrière elles.
Reconstruire la solidarité de proximité : orienter les personnes vulnérables, accompagner ceux qui comprennent mal certaines démarches, prévenir ce qui se dégrade avant que cela n’arrive au ministère ou à l’hôpital.
Et parce que nous savons ce que devient une structure mal conçue une permanence électorale, une petite chefferie, un guichet de faveurs les garde-fous doivent précéder le projet. Mandats courts. Rotation. Assemblées publiques. Publication des dépenses. Présence obligatoire des femmes et des jeunes. Interdiction de toute activité partisane.
Évaluation externe par une équipe universitaire mauritanienne, dont le rapport sera publié même s’il conclut que cela n’a pas marché. Surtout s’il conclut que cela n’a pas marché. Car un État moderne ne doit pas seulement apprendre à réussir ; il doit apprendre à savoir pourquoi il échoue. Ce qu’il faut créer, c’est un mécanisme, pas une carrière.
La seule objection sérieuse
Pourquoi un pouvoir financerait-il un mécanisme qui permettra précisément aux citoyens de surveiller son action ? Je ne ferai pas de procès d’intention. Je suis juriste, je préfère regarder les systèmes et leurs effets. Mais un fait demeure : une population atomisée demande moins de comptes qu’une population organisée. Nous finançons beaucoup plus facilement ce que le citoyen reçoit que ce qui lui permet de contrôler.
Il faut changer cela. Non contre l’État, mais pour l’État. Car aucun pouvoir sérieux ne devrait craindre le citoyen qui protège une route, surveille un lampadaire, signale une fuite et demande pourquoi un chantier n’est pas terminé.
Ce citoyen ne fragilise pas l’autorité publique ; il l’empêche de se dégrader. Dans un Sahel où l’on voit chaque jour ce que produit la rupture entre les institutions et les populations, la stabilité ne commence pas seulement à la frontière. Elle commence aussi dans le quartier.
Trois piliers, pas un
Une capitale moderne ne tient pas sur un pilier, mais sur trois. Les infrastructures, que le programme finance déjà. Une ville pensée et cadastrée avant que l’urgence n’en dessine les contours. Et des citoyens organisés, informés, pour faire vivre l’ensemble. Le premier est budgété ; les deux autres sont oubliés.
Si le citoyen reste celui qui attend tout, contourne ce qui ne marche pas et finit par tenir le désordre pour une fatalité, nous aurons modernisé une partie du décor, pas la ville. Si nous lui rendons une responsabilité, une information et la certitude que son action produit un résultat, il recommencera à regarder, à signaler, à demander des comptes et, devant ce qui se dégrade, à se demander « qu’est-ce que je peux faire ? » au lieu de « où est l’État ? ». Nous le verrons dans une scène banale.
Un tuyau se rompra dans une rue. L’eau commencera à couler. Quelqu’un le verra. Il ne se contentera pas de l’enjamber : il le signalera. Le signalement sera enregistré. Le service concerné devra répondre.
Et le quartier saura quand le problème aura été réglé. Ce jour-là, ce n’est pas seulement un tuyau que nous aurons réparé. Nous aurons commencé à réparer le rapport du Mauritanien à sa ville, à l’État et au bien commun. C’est peut-être cela, finalement, une capitale moderne. Non pas une ville qui ressemble aux autres vues du ciel. Une ville dont les citoyens, une fois redescendus au sol, refusent désormais de s’habituer à ce qui ne devrait jamais devenir normal.
Mansour LY Juriste analyste politique