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Appels à un troisième mandat : INSAF en campagne référendaire ?
Le Calame -- Le débat politique en Mauritanie est à nouveau secoué par un spectre bien connu : celui du troisième mandat. Alors que le pays s'apprête à entrer dans la phase active de son dialogue national, des voix influentes au sein de l'INSAF, le parti au pouvoir, ainsi que chez certains alliés de la majorité présidentielle, multiplient les appels en faveur d'une réforme constitutionnelle.
L'objectif affiché est de permettre au président Mohamed ould Cheikh El Ghazouani de briguer un troisième mandat, alors même que la Loi fondamentale verrouille strictement l'exercice du pouvoir à deux mandats consécutifs (Article 28 (nouveau) : « Le président de la République est rééligible une seule fois. » Cette situation paradoxale installe un climat d'incertitude et de suspicion, menaçant la stabilité démocratique fragile du pays et l'issue du dialogue en préparation.
Double discours et flou artistique de l'Exécutif
Le premier point d'achoppement réside dans l'ambiguïté des signaux envoyés par le sommet de l'État. D'un côté, le président Ghazouani a prêté serment sur le Saint Coran pour son second et dernier mandat de 5 ans, s'engageant à respecter et faire respecter la Constitution.
«Je jure par Allah l’Unique de bien et fidèlement remplir mes fonctions, dans le respect de la Constitution et des lois, de veiller à l'intérêt du Peuple mauritanien, de sauvegarder l’indépendance et la souveraineté du pays, l’unité de la patrie et l’intégrité du territoire national. Je jure par Allah l’Unique de ne point prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement, prévues aux articles 26 et 28 de la présente Constitution. »
La loi fondamentale est on ne peut plus claire. Elle n’est certes pas le Coran, comme le chantent certains, mais elle demeure la base sur laquelle repose la Mauritanie.
Dans son discours lors de la prestation de serment pour le second et dernier mandat du président Ghazouani, le président du Conseil constitutionnel, Diallo Mamadou Bathia, avait mis en garde les acteurs politiques et alliés contre une campagne présidentielle prématurée. Le juge constitutionnel rappelait fermement le caractère inviolable de cette limite de la loi fondamentale.
De l'autre, lors d'une visite officielle dans le Hodh ech-Charghi, le chef de l'État a jeté le trouble en affirmant qu'il respecterait la Constitution, tout en y adjoignant une mention à « la volonté du peuple mauritanien ». Pour de nombreux observateurs et démocrates, cette nuance ouvre une brèche dangereuse.
En refusant de faire taire ces appels jugés inopportuns – alors qu'il lui reste près de trois ans de mandat –, le Président laisse planer un silence interprété par ses partisans comme un consentement tacite. Beaucoup ont ainsi rué dans le brancard ; les élus et cadres, surtout. Ces appels sont devenus comme une compétition lors des meetings du parti INSAF à l’intérieur du pays.
Le syndrome du « parjure »
L'analyse des dynamiques internes d'INSAF révèle une continuité inquiétante. Les cadres et élus qui poussent aujourd'hui Ghazouani vers un troisième mandat sont, pour beaucoup, les mêmes qui avaient tenté de pousser son prédécesseur, Mohamed ould Abdel Aziz, à violer son serment. « Recyclés », ces acteurs politiques semblent privilégier, dans leur majorité, la préservation de leurs intérêts et avantages immédiats plutôt que la stabilité institutionnelle.
En orchestrant des tournées à l'intérieur du pays qui s'apparentent à un « référendum populaire déguisé », ils installent une campagne présidentielle avant l'heure. En tournée au Hodh ech-Charghi, le Président avait d’ailleurs mis en garde contre cette éventualité. Cette agitation prématurée risque de paralyser l'action gouvernementale, alors que celui-ci a encore de nombreuses promesses économiques et sociales à honorer.
Périls pour le dialogue national et l'opposition
Cette tentative de forcing constitutionnel intervient au pire des moments, sabotant la confiance nécessaire au dialogue national. Initialement, la majorité avait accepté de retirer la question des mandats de la feuille de route pour débloquer les négociations avec l'opposition.
Le retour de cette question par la fenêtre de la scène publique pollue l'atmosphère politique et fait peser de lourdes menaces sur le processus de dialogue qui traîne en longueur.
Face à cette offensive de l’INSAF, la réaction de l’opposition interroge. L'opposition semble pour l'instant absorbée par les discussions techniques sur la composition des commissions du dialogue. Elle évite de hausser le ton avec la même vigueur que lors des premiers blocages.
La question se pose de savoir si elle ira jusqu’à interpeler directement le président de la République, en sa qualité de garant des institutions, pour exiger un recadrage ferme de sa majorité. Le processus de dialogue est déjà fragilisé par le retrait du parti « Mauritanie en avant », suite à l'arrestation et à l'emprisonnement de l'un de ses cadres, le général à la retraite Lebatt Ould Maayouf, et par les boycotts de la Coalition pour l’Alternance Démocratique (CAD2029), rassemblant plusieurs partis dont le RAG, l’AJD/MR et le FCD, celle des Forces du Salut et, moins catégorique, celle du Vivre Ensemble, les FPC jouant un partenariat divers avec les unes et les autres…
Le danger majeur de l’initiative de l’INSAF réside dans la fragilisation des équilibres sécuritaires de la Mauritanie. L'histoire politique du pays rappelle que l'alternance s'est souvent jouée au sein des hautes sphères militaires. L'interdiction légale faite à celles-ci de s'immiscer dans la politique reste précaire, face aux ambitions personnelles de certains officiers à la retraite.
Les « retraites dorées » accordées à ces hauts gradés pourraient ne pas suffire à contenir leurs aspirations, mais aussi celles de jeunes loups aux dents longues, si le pacte constitutionnel de l'alternance pacifique venait à être rompu. Pousser Ghazouani vers l'inconnu d'un troisième mandat, c'est ouvrir la boîte de Pandore et risquer de réveiller de vieux démons, dans un pays où la démocratie conserve les habits du kaki et où l’influence des tribus et des dames demeure forte.
Les appels à un troisième mandat porté par l’INSAF placent la Mauritanie à la croisée des chemins. En refusant de trancher clairement, le président Ghazouani s'expose au risque de faire moins bien que son prédécesseur, Mohamed Abdel Aziz, qui avait fini, malgré les ambitions de son camp, par passer le témoin. Jusque-là, le président Ghazouani a su préserver, en dépit d’un héritage délicat et d’un contexte international heurté, l’image d’un homme de paix et d’ouverture.
Cependant, s’il a lancé d’ambitieux chantiers, certains de ses soutiens les ont mal conduits. Comme diront d’autres, il a beaucoup fait… mais beaucoup reste à faire. Avec ceci en point de mire : pour parachever son œuvre, préserver la paix civile, réussir le dialogue national et ancrer la Mauritanie dans la modernité démocratique, le strict respect du calendrier constitutionnel et du serment coranique demeure la seule voie raisonnable.
Dalay Lam