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21-10-2026

13:10

La démocratie du Sud et les mandats présidentiels.Par Hamoud Ould Ely, ancien ministre et ancien ambassadeur

Le Calame -- La démocratie, dans son acception la plus noble, repose sur une idée simple : le pouvoir appartient au peuple et doit s’exercer dans le respect de sa volonté, de ses droits et de sa dignité.

Elle suppose la liberté d’expression, la participation des citoyens, la responsabilité des gouvernants et une bonne gouvernance politique, économique et sociale. Mais cette définition de principe ne signifie nullement que ses modalités d’application puissent être identiques partout.

Lorsque, à la conférence de La Baule, en 1990, le président François Mitterrand encouragea les États africains à s’engager davantage sur la voie du pluralisme démocratique, il exprimait une orientation politique qui allait profondément modifier le paysage institutionnel du continent.

Toutefois, l’application de modèles largement inspirés des démocraties occidentales ne pouvait ignorer les réalités propres aux sociétés africaines : faibles niveaux de vie, analphabétisme encore largement répandu, poids des structures tribales et communautaires, diversité ethnique, influence des autorités religieuses et persistance de formes traditionnelles d’allégeance.

Dans une société où une grande partie de la population demeure pauvre et, parfois, privée des moyens élémentaires d’instruction, les principes et les mécanismes complexes d’un État moderne ne peuvent être assimilés du jour au lendemain.

Pas de démocratie universelle

Une démocratie véritable ne se décrète pas; elle s’apprend, se construit et s’enracine progressivement dans la conscience collective. La célèbre formule d’Abraham Lincoln demeure, à cet égard, d’une remarquable simplicité : « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple».

Mais encore faut-il déterminer comment chaque peuple entend donner corps à cette définition. C’est pourquoi je demeure convaincu qu’il n’existe pas une démocratie universelle, identique dans ses formes et ses mécanismes, applicable indistinctement à toutes les nations.

Il existe des principes démocratiques universels : le respect du Droit, de l’Égalité, des Libertés, de la dignité humaine et de la volonté populaire. Mais leur traduction institutionnelle doit tenir compte de l’histoire, de la culture et des réalités économiques et sociales de chaque pays.

Le Royaume-Uni peut être, à juste titre, considéré comme l’une des grandes traditions démocratiques du monde. Mais son modèle ne saurait, pour cette seule raison, être transposé mécaniquement dans toutes les autres sociétés. Une démocratie authentique est celle qui parvient à concilier les principes universels avec les réalités particulières d’un peuple.

Le général de Gaulle avait cette intelligence profondément politique des choses lorsqu’il rappelait qu’« il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ». Cette maxime devrait, me semble-t-il, accompagner toute réflexion sur les institutions et leur adaptation aux sociétés auxquelles elles sont destinées.

Au début de l’année 1987, alors que j’exerçais mes fonctions d’ambassadeur à Paris, une rencontre demeure particulièrement présente dans ma mémoire. Je m’étais rendu à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière pour remettre, au nom du président Maaouya ould Sid Ahmed Taya, un bouquet de fleurs au président nigérien Seyni Kountché, qui y était hospitalisé, et lui adresser les vœux de prompt rétablissement du président de la République.

Le président Kountché était alors très affaibli. Malgré la fatigue et les souffrances de la maladie, il tint à me remercier chaleureusement et me chargea de transmettre au président Maaouya ses salutations fraternelles.

Au cours de notre bref entretien, je me souviens lui avoir posé une question qui, avec le recul, me paraît avoir été moins anodine qu’elle ne le semblait alors : « Monsieur le Président, pourquoi nos chefs d’État se reposent-ils beaucoup moins que les chefs d’État européens »?

Il me regarda et me répondit avec cette simplicité qui caractérisait les hommes habitués à porter de lourdes responsabilités : « Monsieur l’Ambassadeur, nous ne pouvons pas nous reposer avec tous ces tas de problèmes que nous avons. »

Comprendre sa propre histoire

Cette réponse, aussi brève que saisissante, m’est restée en mémoire. Derrière ces quelques mots se dessinait toute la différence entre les responsabilités auxquelles étaient confrontés les dirigeants africains et celles des dirigeants européens.

Les tas de problèmes évoqués par le président Kountché résumaient, à eux seuls, les immenses difficultés économiques, sociales, éducatives, sanitaires et sécuritaires auxquelles étaient confrontés nos États. Cette conversation m’a également conduit à réfléchir, au fil des années, à la question des institutions politiques et, notamment, à celle de la limitation des mandats présidentiels.

Je ne peux ignorer naturellement ni la nécessité de l’alternance ni le danger que représente l’exercice indéfini du pouvoir. Mais je considère qu’une règle institutionnelle ne devrait jamais être pensée indépendamment des réalités auxquelles elle s’applique.

En Mauritanie comme dans les autres pays en développement, les populations peuvent découvrir, au cours d’un mandat, un dirigeant dont les qualités de gouvernance, l’expérience et la capacité à conduire les réformes répondent véritablement aux intérêts de la Nation.

Pourquoi leur interdire par principe de renouveler leur confiance à cet homme si elles le souhaitent librement ? La démocratie ne devrait-elle pas, avant toute chose, être la capacité donnée au peuple de choisir ? C’est là que se trouve, à mes yeux, l’une des contradictions auxquelles les jeunes démocraties africaines ont parfois été confrontées : vouloir importer les mécanismes d’un système sans toujours tenir compte des conditions historiques et sociales qui ont permis à ce système de fonctionner ailleurs.

Les Chefs d’États du Sud portent souvent des responsabilités plus lourdes et font face à des difficultés plus nombreuses que les Chefs d’États du Nord. Ils doivent simultanément construire leurs institutions, développer leurs économies, lutter contre la pauvreté, assurer l’éducation de leurs populations, renforcer leurs administrations, préserver leur unité nationale et répondre aux exigences d’un monde en mutation.

Dans ces conditions, l’expérience, la continuité et la stabilité peuvent parfois constituer des ressources politiques aussi précieuses que l’alternance.

La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir combien de temps un dirigeant doit rester au pouvoir, mais plutôt de savoir comment le pouvoir est exercé, au nom de qui il l’est, dans quelles limites, sous quel contrôle et avec quelle finalité.

Une démocratie digne de ce nom ne doit pas seulement organiser l’alternance des hommes ; elle doit surtout garantir l’alternance des idées, la liberté du citoyen, la responsabilité du gouvernant et la primauté de l’intérêt général.

Car, au-delà des constitutions, des élections et des institutions, demeure une vérité politique que l’expérience m’a enseignée : un peuple ne peut durablement emprunter à un autre peuple sa manière de gouverner sans chercher d’abord à comprendre sa propre histoire, ses propres valeurs et ses propres réalités. C’est à cette condition seulement que la démocratie cesse d’être un modèle importé pour devenir une véritable culture nationale.



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