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L’expansion budgétaire sans expansion monétaire plombe les économies des pays rentiers. Par maître Taleb Khyar Ould Mohamed Mouloud*
Taleb Khyar Ould Mohamed -- L’endettement public s’est au fil du temps transformé en un mal irréversible qui fragilise les économies des pays rentiers dont le trait dominant est d’entretenir leur insolvabilité, bien que très riches par leurs sous-sols qui regorgent de matières premières, auxquels s’ajoutent, comme c’est le cas en Mauritanie, une abondante ressource halieutique et depuis peu, des ressources énergétiques non négligeables.
Comment dès lors expliquer que ces pays soient si endettés qu’ils ne peuvent plus honorer leurs engagements face à leurs créanciers ? Au point d’en arriver à dissimuler une partie de leur dette, demander incessamment sa restructuration , ou son annulation pure et simple ; autant d’aveux d’impuissance.
Il y a à cela plusieurs explications dont on citera certaines, la liste n’étant pas, loin de là, exhaustive.
1) Cet endettement n’est pas nouveau ; il date des indépendances et ne cesse de s’accumuler d’année en année, ce qui accentue son insoutenabilité.
2) Les seules solutions envisagées pour faire face à cet endettement cumulé se traduisent par le recours à des réformettes constamment remises en cause par des pouvoirs qui se renouvellent sans cesse au rythme de coups d’Etat épisodiques, ces réformettes ne faisant que retarder les échéances de remboursement sans trancher le problème au fond.
3) Le paradoxe des politiques économiques qui alimentent l’expansion budgétaire par la restriction monétaire.
Il s’agit là d’une aberration qui se traduit par l’endettement de l’Etat auprès de la Banque Centrale du pays concerné, avec pour conséquence immédiate l’éviction du secteur privé auquel le crédit devient tout simplement inaccessible à des conditions avantageuses, or sans association du secteur privé aux efforts de développement , il n’y a ni création d’emplois ni accroissement du revenu.
C’est sans doute pour cette raison, parmi tant d’autres, qu’il n’existe au niveau des Banques Centrales de ces pays aucun fichier bancaire suffisamment édifiant sur la santé des entreprises locales, cet élément n’étant d’aucun intérêt pour les bailleurs de fonds qui préfèrent prendre langue avec les sous-traitants des administrations publiques, en l’absence du secteur privé considéré pourtant comme un moteur du développement.
3) Rien n’est fait pour améliorer la balance commerciale de ces pays qui reste structurellement déficitaire, le coût à l’export des ressources nationales étant insusceptible de couvrir de manière durable les achats à l’importation des denrées de première nécessité dont les populations ont besoin, du fait de la vulnérabilité de ces économies aux variations du taux de change.
4) La vulnérabilité de ces économies aux variations du taux de change incite les pays en question à dévaluer leur monnaie pour accroître la quantité de biens exportés, ce qui se traduit immanquablement par une inflation importée qui affecte de manière chronique l’emploi et le pouvoir d’achat des populations qui de la sorte, sont victimes d’un chômage endémique, et plongées dans une détresse économique qui s’accentue d’année en année.
5) Le démembrement de l’Etat rentier en une myriade d’entités aux statuts à la lisière de la légalité et parfois même de la lisibilité (agences, antennes, unités, projets..etc) entretenus par l’accroissement systématique du déficit budgétaire qui vient aggraver les dépenses publiques.
Au niveau de ces institutions fantômes, l’opacité règne en maître des lieux.
6) Le manque de redevabilité suffisamment perceptible à travers l’élaboration de rapports émanant des Cours des Comptes de ces pays pour répondre aux exigences des bailleurs de fonds, mais qui n’ont aucun effet significatif sur l’amélioration de la gestion des deniers publics, et ne comportent aucune sanction dissuasive à l’encontre des auteurs des forfaits que l’on retrouvera plus tard à la tête des départements concernés par les malversations financières dénoncées, ou d’autres institutions voisines.
Dans ces pays, la reddition des comptes est perçu comme un instrument politique, et aussi longtemps qu’il en sera ainsi, la justice à cet égard ne sera ni plus ni moins qu’un phénomène, une apparence, un évènement dépouillé de toute légitimité normative.
7) Le manque de communication sur les politiques d’endettement est générateur de risque réputationnel.
Au fond, les responsables au pouvoir doivent se comporter comme des chefs d’entreprise tenus d’éclairer les actionnaires sur l’usage qu’ils font des dettes contractées par la société, et dans quelle mesure ces dettes serviront à améliorer le cycle d’exploitation, sous peine d’engager leur responsabilité pour tout usage de cet endettement contraire à l’intérêt social.
En ce qui concerne les Etats, les propriétaires du « patrimoine social » étant ici les populations, le pouvoir en place se doit d’initier une politique de communication suffisamment édifiante sur les dettes contractées auprès des bailleurs de fonds et l’usage auquel ces dettes seront affectées, ainsi que le résultat escompté, en ce qui concerne la création d’emplois et l’amélioration du revenu.
8) L’absence de création d’une industrie de transformation sur place et d’amélioration de la compétitivité agricole.
Les pays rentiers sont comparables au boutiquier du coin qui achète une boite de lait au marché central et la revend aux habitants du quartier avec une marge commerciale calculée en pourcentage du prix de vente, contrairement à l’artisan qui achète de la matière première (cuivre , fer, or ..etc) pour fabriquer de la parure, des instruments de cuisine, des tôles ondulées…etc).
L’artisan crée de la plus-value, alors que le boutiquier fabrique de la marge commerciale.
La différence entre l’artisan qui crée de la plus-value et le commerçant qui crée de la marge commerciale est la même que celle qui existe entre un Etat rentier qui vit de la marge réalisée par la vente de ses matières premières à la merci des fluctuation du taux de change, et celle d’un Etat qui transforme ses matières premières sur place et s’ingénue à créer une agriculture compétitive, ce qui favorise la création d’emplois, accroît le revenu, améliore les réserves et la position du pays sur les marchés internationaux.
9) L’absence d’indépendance de la justice dans la plupart des pays rentiers l’éloigne de son rôle de gardienne du droit et d’artisan du lien social, chargée de dire la vérité sans alimenter les rancunes.
Dans ces pays, la justice fabrique et entretient les rancœurs par sa partialité et sa dépendance du pouvoir exécutif.
A terme, elle finit par perdre son caractère de garant de l’Etat de droit pour ne plus devenir qu’un acteur privilégié du désordre politique, et des tensions sociales qui en sont le soubassement.
10) L’absence de marchés de capitaux suffisamment perceptible à travers les politiques économiques à domination budgétaire mises systématiquement en place dans les pays rentiers, et qui se traduisent par l’éviction du secteur privé dont l’épargne est asséchée par l’achat de titres d’emprunt émis par l’Etat visant au renchérissement du coût de l’argent sur le marché monétaire.
Dans ces pays, on croit naïvement ou à dessein qu’en renchérissant le coût de l’argent par l’asséchement de l’épargne privée, l’inflation perdra de son ampleur.
Or, il ne peut en être ainsi que si la Banque Centrale s’abstient d’endetter l’Etat en raclant l’épargne privée.
Cette épargne privée absorbée par l’Etat via la Banque Centrale, sera détournée de sa fonction première qui est créer de l’emploi et de la richesse.
Elle ne servira à rien d’autre qu’à accroître les dépenses publiques, qui de la sorte prendront de l’envergure à côté de la monopolisation par l’Etat du crédit à l’économie, à quoi s’ajoute l’endettement interne et externe, qu’il soit à caractère multilatéral ou bilatéral.
D’année en année, ces dépenses publiques prennent l’allure d’un gouffre sans fond, car elles ne favorisent ni l’amélioration de l’emploi, encore moins celle du revenu.
N’améliorant ni l’emploi, ni le revenu, ces dépenses publiques ne contribuent en rien au paiement de la dette, ce qui explique l’appauvrissement continu des pays rentiers qui se poursuivra aussi longtemps que l’expansion budgétaire ne sera pas accompagnée par une expansion monétaire.
*Avocat à la Cour
*Ancien membre du Conseil de l’Ordre National des Avocats.