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Quelle Mauritanie voulons-nous ?
Son Excellence Monsieur Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, Président de la République, a posé une question fondamentale : « Quelle Mauritanie voulons-nous ? »
Cette question dépasse le cadre conjoncturel du dialogue national. Elle invite à engager une réflexion stratégique sur le devenir de l’État, de l’économie et de la société mauritanienne, et sur les fondements du modèle de développement que le pays souhaite construire pour les prochaines générations.
Dans cette perspective, le dialogue national pourrait constituer une opportunité pour engager l’élaboration d’une « Vision Mauritanie 2040 », conçue comme un cadre stratégique national de long terme, permettant de définir les grandes orientations du pays, d’assurer la cohérence des politiques publiques et de renforcer la continuité de l’action de l’État.
De l’évaluation des politiques actuelles à une vision de long terme
La période 2026–2027 pourrait être consacrée à une évaluation approfondie des stratégies et politiques publiques existantes : résultats obtenus, objectifs non atteints, contraintes institutionnelles et financières, ainsi que causes des écarts entre la planification et la mise en œuvre.
Cette évaluation constituerait la base d’une nouvelle génération de planification stratégique à l’horizon 2040.
Il importe, à cet égard, de distinguer clairement les différents niveaux de l’action publique. La Vision 2040 devrait définir les orientations et les objectifs nationaux de long terme. Les plans de développement traduiraient ces orientations en priorités sectorielles et territoriales, tandis que les programmes gouvernementaux, les projets et les budgets constitueraient les principaux instruments de leur mise en œuvre.
Une architecture cohérente pourrait ainsi être établie :
Vision 2040 → Plans de développement → Programmes publics → Projets → Budgets et ressources → Indicateurs de performance → Évaluation et redevabilité.
Une telle approche permettrait de renforcer la continuité des politiques publiques tout en laissant aux gouvernements successifs la possibilité d’adapter les moyens et les modalités d’intervention aux évolutions économiques, sociales et internationales.
Vers un modèle économique fondé sur la création de valeur
La Mauritanie dispose d’importantes ressources minières, gazières, halieutiques, agricoles et pastorales, ainsi que d’un potentiel considérable dans les énergies renouvelables. Sa position géographique constitue également un atout pour le développement des échanges, de la logistique et des services.
Toutefois, l’enjeu stratégique ne réside pas uniquement dans l’exploitation et l’exportation des ressources naturelles. Il consiste surtout à accroître la valeur ajoutée créée et conservée au niveau national.
Cela suppose de développer les activités de transformation, les industries associées aux ressources naturelles, les chaînes de valeur locales et les services à forte intensité de compétences. Les investissements doivent également contribuer davantage au transfert de technologies, au développement des entreprises nationales et à la formation des ressources humaines.
L’objectif serait ainsi de favoriser progressivement le passage d’une économie principalement fondée sur l’exportation de ressources à une économie plus diversifiée, productive et créatrice d’emplois et de compétences.
Améliorer les conditions économiques et sociales
La qualité du dialogue national dépend également de l’environnement économique et social dans lequel il se déroule.
La consolidation de la cohésion sociale et de la confiance dans l’action publique passe notamment par l’amélioration du pouvoir d’achat, la création d’emplois, le soutien à l’investissement et à la production nationale, ainsi que l’amélioration de l’accès aux services essentiels, notamment la santé, l’éducation, l’eau, l’électricité et les transports.
L’amélioration des conditions de vie ne devrait cependant pas être considérée comme un objectif isolé, mais comme une composante essentielle d’une politique de développement centrée sur le citoyen et orientée vers l’amélioration durable du bien-être collectif.
Le capital humain et la jeunesse comme leviers du développement
La transformation économique et institutionnelle ne peut être durable sans un investissement conséquent dans le capital humain.
La Vision 2040 devrait ainsi accorder une place centrale à l’éducation, à la formation professionnelle, à la santé, à la recherche scientifique et à l’innovation, avec une attention particulière aux sciences, aux technologies, à l’ingénierie et aux compétences numériques.
La jeunesse doit être considérée non seulement comme une catégorie bénéficiaire des politiques publiques, mais comme un acteur majeur de la transformation économique, scientifique et technologique du pays.
Le développement de l’entrepreneuriat, de l’innovation, de la recherche et de l’économie numérique pourrait contribuer à transformer le potentiel démographique de la Mauritanie en véritable avantage économique.
À long terme, la ressource la plus stratégique du pays ne réside donc pas uniquement dans ses ressources naturelles, mais également dans sa capacité à développer un capital humain qualifié, productif et capable de créer de la connaissance et de la valeur.
Une gouvernance publique fondée sur la responsabilité et les résultats
La réalisation d’une Vision 2040 suppose également une évolution des modes de gouvernance et de gestion publique.
La responsabilité de l’exécution et des résultats doit être clairement établie au niveau du Gouvernement et des administrations publiques. Le Parlement doit pleinement exercer ses fonctions législatives, de contrôle et d’évaluation, tandis que les collectivités territoriales doivent disposer d’un rôle renforcé dans la définition et la mise en œuvre des priorités de développement local et régional.
L’enjeu est de parvenir à une cohérence nationale des orientations, associée à une décentralisation effective de la mise en œuvre et à une responsabilité accrue à l’égard des résultats.
Cette évolution implique également de passer progressivement d’une logique de gestion centrée sur les moyens et les dépenses à une gestion axée sur les résultats et l’impact.
La question fondamentale ne devrait donc plus être uniquement : combien avons-nous dépensé et combien de projets avons-nous réalisés ? Elle devrait également porter sur les résultats obtenus, leur qualité, leur durabilité et leur impact concret sur les citoyens, l’économie et les territoires.
Anticipation, résilience et transformation numérique
L’accélération des transformations économiques, géopolitiques, climatiques et technologiques impose de renforcer les capacités nationales d’anticipation et de gestion des risques.
La Mauritanie devrait notamment développer des scénarios et des mécanismes de préparation permettant de faire face à d’éventuels chocs affectant la sécurité alimentaire, l’énergie, l’eau, la santé, les chaînes d’approvisionnement et les prix des produits essentiels.
Cette démarche suppose de renforcer la diversification des sources d’approvisionnement, les capacités de stockage et les systèmes d’information et d’alerte, afin de passer progressivement d’une logique de réaction à une logique d’anticipation et de résilience.
Dans ce contexte, la transformation numérique et l’intelligence artificielle peuvent constituer des instruments structurants de modernisation de l’action publique. Elles peuvent contribuer à améliorer la gestion administrative, la transparence, la production et l’analyse des données, le suivi des politiques publiques et l’aide à la décision.
Leur utilisation peut également soutenir des secteurs stratégiques tels que la santé, l’éducation, l’agriculture, l’eau, la pêche, l’énergie et les industries extractives.
L’intelligence artificielle devrait ainsi être appréhendée comme une technologie transversale au service du développement et de l’efficacité de l’action publique, et non comme un secteur isolé.
Une approche territoriale et inclusive du développement
La Vision 2040 devrait également intégrer une dimension territoriale forte.
La réduction des disparités entre les régions nécessite de mieux prendre en compte les potentialités, les contraintes et les priorités propres à chaque territoire. Les collectivités territoriales devraient être davantage associées à la planification, à la mise en œuvre et à l’évaluation des politiques de développement.
La décentralisation devrait ainsi être envisagée non seulement comme un transfert de compétences administratives, mais comme un moyen d’améliorer l’efficacité de l’action publique et de rapprocher la décision des réalités locales.
La diaspora mauritanienne constitue également un potentiel important en matière d’investissement, d’expertise, de transfert de compétences, d’innovation et de réseaux internationaux. Sa contribution pourrait être mieux structurée dans le cadre de la Vision 2040.
Vers un contrat national autour de la Mauritanie 2040
La construction d’une Vision Mauritanie 2040 nécessite une participation large des citoyens, des élus, du secteur privé, des universités, des chercheurs, de la société civile et de la diaspora.
L’objectif ne serait pas uniquement de rechercher un consensus sur les principes, mais de construire progressivement un cadre national de référence permettant d’orienter les politiques publiques, les investissements et les réformes sur le long terme.
Ainsi, la question « Quelle Mauritanie voulons-nous ? » pourrait devenir le point de départ d’une ambition nationale partagée : une Mauritanie dotée d’institutions plus efficaces, d’une économie productive et diversifiée, de ressources naturelles davantage valorisées, d’un capital humain renforcé, de services publics de meilleure qualité et d’un développement territorial plus équilibré.
La Vision 2040 permettrait surtout d’établir une continuité entre les générations de politiques publiques : définir collectivement la destination, puis permettre aux gouvernements successifs de déterminer les politiques, les programmes et les moyens nécessaires pour l’atteindre.
Il s’agit, en définitive, de passer :
de la gestion du présent à la préparation de l’avenir ;
de l’exploitation des ressources à leur valorisation ;
de la juxtaposition des projets à leur cohérence stratégique ;
de la centralisation de la décision à une mise en œuvre territorialisée ;
de la mesure des dépenses à l’évaluation des résultats et des impacts ;
et de la réaction aux crises à l’anticipation et à la résilience.
Bakar Ould El Agheb
Doctorant-Chercheur et Expert en systèmes d’information, gestion de projets et planification stratégique.