13-01-2008 18:32 - Nouvelles d'ailleurs : Pas de pitié pour le Dakar…
Nouvelles d'ailleurs : Pas de pitié pour le Dakar… - Par Mariem Mint Derwich
Il fut un temps où je vouais le Dakar aux gémonies. Si, si. Et, gauchiste étudiante fauchée campée sur ses 20 ans, je m’empressais d’agonir le grand show médiatique, de préférence devant un auditoire d’autres étudiants aussi désargentés mais très politisés comme votre servante. Cela faisait bien devant un café (celui que l’on faisait traîner le plus longtemps possible histoire d’économiser) d’ergoter sur cette équipée mécanisée dans une Afrique en proie à tous les manques.
C’était l’époque où je rentrais au pays 3 à 4 fois par an et où la nostalgie du bled n’avait pas eu le temps de s’installer. Aujourd’hui, toujours «gauchiste» et toujours en colère, j’en suis au point du pragmatisme: le Dakar est devenu un des rares moyens de pouvoir «vivre» mon pays par écrans interposés. Du Dakar, je ne regardais que les liaisons se déroulant chez nous. Et de pleurer et de renifler et de me lamenter sur le pays perdu et sur mon exil.
Cette année, donc, on fera ceinture. La mort dans l’âme. Exit les retombées économiques. Exit les avalanches de touristes. Quoique…certains Tours Operators n’ayant pas voulu tomber dans le catastrophisme franco français et ayant maintenu leurs voyages, le pire n’est pas encore là . Heureusement. Car si on écoute certains médias français, nous serions devenus le pire du pire, le pays à éviter absolument sous peine d’aller se faire zigouiller à chaque coin de rue. Le site du Ministère Français des Affaires étrangères en a rajouté une couche.
Un « journaliste » de la TV d’ici la France a même, dans sa grande promptitude à répéter les paroles du maître, décrit la RIM comme un pays connaissant «une grande instabilité politique». Hum. Si avoir des élections démocratiques libres, si avoir un Président élu de façon transparente, ce n’est rien à quoi ça a servi?
Aurions-nous fait les frais de l’hyper activité politique de Sarko 1er ? Car si je regarde bien les infos, des attentats ont lieu dans d’autres pays : le Maroc a connu sa part, la Turquie idem et je n’ai pas entendu les autorités françaises «conseiller» au Dakar d’éviter le Maghreb ou aux touristes Istanbul. Des menaces, selon les autorités dites «compétentes», ont été portées contre la France et, pourtant, nulles recommandations aux touristes étrangers d’éviter l’Hexagone.
Non : les français ont jeté l’anathème sur les Nous z’Autres. Il fallait bien une victime expiatoire. Et notre petit pays était le mouton sacrificiel idéal : grand, peu influent, pas encore super puissance pétrolière. Il a fallu la mort ignoble de 4 touristes français pour déclencher l’épilepsie paranoïaque. Mais alors, quand il y a eu la tuerie de Lemgheïty, pourquoi ne pas avoir annulé le Dakar à cette année là ? Faut dire que des mauritaniens assassinés semblent peu peser dans la grande balance de la nouvelle «politique de civilisation» (?????) prônée par notre «ami» Sarkozy.
Et dans tout cela, je ne peux m’empêcher d’y voir un énième «coup» médiatique du Président français, coutumier de ces gesticulations. Souvenez-vous : l’appel télévisé de Sarko demandant la libération d’Ingrid Bétancourt ayant fait un flop et la chute de la popularité de sa majesté dans les sondages ont peut être expliqué ceci : donner l’image du Père qui protége ses petits et qui fait croire que le principe de précaution est une façon de gouverner.
Et pendant que les français coincés dans la spirale des augmentations et de la difficulté de vivre décemment, peuvent vivre en temps réel leurs fantasmes d’une Afrique qui abandonne ses enfants (le fiasco de l’Arche de Zoé au Tchad), d’africains sauvages (le Kenya), et d’autorités locales impuissantes à lutter impuissantes ou complaisantes, c’est selon la fantasmagorie), le spectacle de la bêtise tente de faire oublier les problèmes quotidiens.
Donc cette année, nous n’aurons pas notre Dakar. Je ne pourrais me repaître des images de chez nous. J’aurais peut-être le temps de m’interroger alors sur le pourquoi du comment des types qui ont été emprisonnés pour accointance avec les islamistes ont pu être relâchés avec la bénédiction de la société civile et de la plupart des partis politiques qui ont confondu lutte contre la torture et réalité du terrain. Et de m’interroger sur les dirigeants qui, sous la pression organisée internationale, ont «lâché» des assassins présumés dans la nature, coincés qu’ils étaient entre le réalisme et l’envie de montrer un nouveau visage de ce que nous étions devenus : des gens et un gouvernement fréquentables.
Non nous ne sommes pas un pays où règne l’insécurité. Mais oui nous sommes à l’aube de nouveaux temps où la peur et les menaces feront des quotidiens des enfers sécuritaires. Et c’est ceci le plus grand danger pour nos démocraties jeunes : les luttes anti terroristes lamineront-elles nos acquis récents? Quand on voit ce que l’après 11 Septembre a donné dans les pays dits libres et démocratiques occidentaux, nous avons tous les moyens de craindre un changement dans nos façons d’appréhender le futur et dans les façons qu’auront nos dirigeants actuels et futurs de concilier guerre souterraine et acquis démocratiques.
Nous découvrons que nous ne sommes pas à l’abri de la terreur distillée. Et, sérieusement, que le Dakar soit pérenne ou non, qu’est ce que tout cela nous donne-t-il comme leçon? : Que nous serons toujours à la merci d’un diktat européen et à la merci des choix qui seront faits dans les années à venir.
La vraie problématique est celle là : trouver notre place et imposer notre crédibilité et, parallèlement, empêcher que notre pays devienne le nouveau terrain de jeu des assassins barbus fanatiques. Et nous risquons d’y perdre notre âme.
Salut.
Par Mariem Mint Derwich
