15-02-2008 21:13 - Kane Hamidou Baba : ‘Depuis Taya, la Mauritanie est un pays de transit de la drogue’
Kane Hamidou Baba (Vice-Président de l’Assemblée nationale de la Rim): ‘Depuis Taya, La Mauritanie est un pays de transit de la drogue’
Le premier président démocratiquement élu de la République islamique de Mauritanie, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, fêtera, dans quelques semaines, le premier anniversaire de son accession à la magistrature suprême. Une année de gestion du pouvoir jugée ‘contrastée’ par le vice-président de l’Assemblée nationale, Kane Hamidou Baba du Rassemblement des forces démocratiques (Rfd).
Dans l’entretien que le leader du principal parti de l’opposition mauritanienne nous a accordé lors d’un séjour à Dakar, dans le cadre d’un colloque international sur l’Afrique et l’Europe face aux enjeux de la mondialisation, organisé par le Parti de l’indépendance et du travail, il explique les raisons pour lesquelles la politique de Sidi Ould Cheikh Abdallahi a trébuché sur le retour des déportés.
Il revient également sur la recrudescence du trafic de drogue en Mauritanie, se désole de l’annulation du Paris-Dakar et parle de la nécessité d’impliquer toutes les forces mauritaniennes pour permettre au pays de retrouver son lustre d’antan.
Wal Fadjri : Comment appréciez-vous la gestion du pouvoir par le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, un an après son élection ?
Kane Hamidou BABA : Il est élu en mars 2007 et a été investi en avril, cela fera bientôt un an. C’est un bilan mitigé que nous dressons de sa gestion du pouvoir. Deux mesures importantes ont été prises dès son arrivée au pouvoir. Il s’agit, d’une part, du programme du retour des déportés mauritaniens au Sénégal et des réfugiés au Mali et, d’autre part, de la loi criminalisant l’esclavage et ses pratiques associées. En tant que parti d’opposition ayant des revendications par rapport à ces questions qui fondent d’ailleurs l’âme de notre parti, nous avons appuyé ces deux mesures, même si nous restons préoccupés quant aux mesures d’accompagnement devant permettre de réussir la politique du retour des réfugiés et déportés mauritaniens, mais aussi l’éradication de l’esclavage. Nous restons préoccupés et vigilants parce qu’il y a des retards.
Wal Fadjri : Quelles sont les mesures d’accompagnement que les autorités mauritaniennes devraient prendre ?
Kane Hamidou BABA : Le tout, ce n’est pas seulement de criminaliser l’esclavage. Pour rappel, ce phénomène a été aboli par trois fois en Mauritanie. Suffisant pour comprendre qu’il y a problème. Cela s’expliquait par le fait qu’il y avait une insuffisance du cadre juridique abolissant l’esclavage, mais aussi on notait une absence de mesures de sensibilisation. On aurait dû faire une grande campagne d’information et d’éducation pour prévenir les pratiques et les séquelles de l’esclavage. Parce qu’il faut lutter contre les mentalités rétrogrades. Il faut également des programmes économiques et sociaux pour libérer l’ancien esclave économiquement et socialement, pour qu’il puisse se détacher de la relation qu’il entretenait avec son ancien maître. Ce sont donc ces mesures d’accompagnement qui tardent à être mises en Å“uvre. Mais, auparavant, il faudrait prendre des décrets d’application. En ce qui concerne l’organisation du retour des réfugiés, on a connu un certain retard. En 2007, en tant que député à l’Assemblée nationale, j’avais présenté un amendement d’un milliard d’Ouguiyas portant sur la loi rectificative des finances. Il devait permettre de mieux préparer le retour des déportés. Une préparation qui devait passer par une étude de milieu pour mieux connaître la situation au moment de ces déportations en 1989 et pour savoir qu’elle était la situation en 2007. C’est-à -dire, en termes d’équipements, d’infrastructures, qu’est-ce que les déportés avaient laissé dans leur village ? Quelles étaient leurs occupations ? Quels sont leurs profils socioprofessionnels et consorts ? Avaient-ils une école, un dispensaire, un puits… ? Il faut essayer de faire l’état des lieux d’abord pour ensuite pouvoir prendre les mesures appropriées quant à leur réinsertion.
Wal Fadjri : Tout cela n’a-t-il pas été fait ?
Kane Hamidou BABA : Tout cela n’est pas encore fait. C’est d’ailleurs ce qui explique que l’on ait dépassé de loin le deadline de six mois qu’avait fixé le président de la République pour faire revenir l’ensemble des déportés. C’est maintenant que le mouvement commence. Et puisque, d’après le Haut commissariat pour les réfugiés (Hcr), il y a plus de vingt-quatre mille personnes candidates au retour, le programme annoncé s’étalera sur trois ans. Sur le plan social et économique, nous avons connu, au mois d’octobre 2007, des manifestations d’une violence inouïe qui sont parties de l’est du pays pour se propager sur l’ensemble du territoire. Un phénomène qui n’était pas connu en Mauritanie. Il y a, certes, des raisons objectives à ces manifestations. Mais aussi, l’immobilisme du gouvernement y est pour quelque chose. C’est vrai qu’il y a un renchérissement des denrées de première nécessité à l’échelle mondiale qui se répercute sur le marché local mais, entre constater ce phénomène et agir, il y a une grande marge. Et au lieu d’agir, le gouvernement a opté pour une politique d’immobilisme, d’inaction face à la montée des prix des denrées de première nécessité. C’est ce qui a provoqué ces manifestations spontanées et massives.
‘Ceux qui étaient derrière les déportations en 1989 sont toujours là et il n’est pas évident qu’ils soient, aujourd’hui, reconvertis à l’acceptation du retour de leurs compatriotes mauritaniens, dont certains avaient contribué à leur déportation’
Wal Fadjri : Mais, par rapport au retour des déportés, voulez-vous dire que l’engagement des autorités n’a été que politique ?
Kane Hamidou BABA : Jusqu’en 2007, l’engagement n’a été que politique. C’était bien d’avoir discuté de cela et d’avoir trouvé un consensus. Mais nous savons qu’il y a des forces rétrogrades qui ne sont pas pour le retour des déportés.
Wal Fadjri : Pour quelles raisons ?
Kane Hamidou BABA : Pour des raisons d’ordre idéologique, quelquefois. En fait, ceux qui étaient derrière les déportations sont toujours là et il n’est pas évident qu’ils soient, aujourd’hui, reconvertis à l’acceptation du retour de leurs compatriotes mauritaniens, dont certains avaient contribué à leurs déportations.
Wal Fadjri : Avec tout cela, pensez-vous que le Président va réussir l’objectif de faire revenir tous les déportés ?
Kane Hamidou BABA : Nous souhaitons que cet objectif soit atteint et nous sommes prêts à l’aider…
Wal Fadjri : Jusqu’à proposer d’entrer dans le gouvernement, comme on l’a laissé croire en Mauritanie ?
Kane Hamidou BABA : Non. Je vais être très clair là -dessus. Nous ne sommes pas demandeurs d’une entrée au gouvernement. Nous avons, cependant, dit que face au péril qui menace la Mauritanie, il faudrait que l’on trouve une sorte de plate-forme qui nous permettra de conjuguer nos efforts pour y faire face (mort de trois Français le 24 décembre, militaires tués au nord du pays…). Mais, cela ne veut pas dire que nous voulons entrer dans ce gouvernement.
Wal Fadjri : Alors, quels devraient être les contours de cette plate-forme ?
Kane Hamidou BABA : Il faut que les acteurs s’entendent sur un certain nombre de règles du jeu. Nous avons une source d’inquiétude. Par exemple, au moment où il y a ces problèmes d’insécurité et d’organisation du retour des déportés, l’on nous parle d’une volonté de recréer un parti-Etat. Ce qui doit être discuté parce que nous pensons qu’un parti-Etat est un retour en arrière et que cela risque de crisper le paysage politique de la Mauritanie. Il faut aussi un consensus fort pour dénoncer le terrorisme et que l’on agisse de concert, mais l’obligation d’avoir des résultats est une affaire de l’administration. Il faut que l’on revoie l’administration, les moyens dont elle dispose, le personnel affecté aux besoins de la sécurité, la lutte contre les drogues. Ce sera tout cela les contours de la plate-forme que nous proposons pour asseoir une base sécuritaire pour la Mauritanie. C’est vrai que nous prendrons part à cela en termes de forces de propositions. Mais, cela ne veut pas dire que nous sommes prêts à nous engager dans l’exécution ou la mise en Å“uvre de ces propositions. Et puis, le plus important, c’est dans le choix des hommes face à des institutions fragilisées par les effets corrosifs d’un système hérité du régime déchu le 3 août 2005.
Wal Fadjri : Que reprochez-vous aux autorités politiques dans le choix des hommes ?
Kane Hamidou BABA : Nous estimons que Sidi Ould Cheikh Abdallahi n’a pas été heureux dans ses choix. En fait, alors que lui-même était conscient qu’il y a une forte demande de changement, il a choisi des hommes qui symbolisent, pour l’essentiel, l’ancien régime déchu, habitué à la fraude, aux malversations, en bref, ayant tous les attributs de la mal gouvernance.
Wal Fadjri : Voulez-vous dire que le régime de Sidi Ould Cheikh Abdallahi n’est que le prolongement de celui de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya ?
Kane Hamidou BABA : Je ne le dirai pas comme ça. Mais il y a un risque qu’il soit prisonnier du système qui a été mis en place par Taya. Et l’existence d’un parti-Etat en gestation n’augure rien de bon. C’est d’abord en contradiction avec l’esprit et la lettre de la Constitution, mais également, quand on regarde les principaux animateurs de ce parti, l’on se rend compte que ce sont des hommes qui étaient au service de l’ancien régime.
Wal Fadjri : Le président n’aurait-il pas créé les ruptures attendues par les Mauritaniens ?
Kane Hamidou BABA : Il ne suffit pas de se proclamer homme de rupture pour l’être, faut-il encore s’en donner les moyens. Dans nos pays, la rupture ou le changement passe nécessairement par les hommes parce que nous avons des institutions qui sont encore fragiles. Ce sont donc les hommes qui, en général, animent ces institutions, qui créent la rupture et le changement. Mais, ce que l’on voit aujourd’hui ne nous donne pas cette impression.
Wal Fadjri : La Mauritanie est, depuis quelque temps, secouée par des scandales liés à la drogue. Est-ce à dire qu’avec l’arrivée de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, les frontières sont devenues plus fragiles ?
Kane Hamidou BABA : Non, le problème de la drogue ne date pas de l’arrivée de Sidi Oud Cheikh Abdallahi. Je veux être juste. La vérité est que la Mauritanie était déjà un pays de transit de la drogue. On le savait depuis le régime déchu de Taya. En fait, dans les années 91, lorsque le régime était isolé et que les robinets étaient fermés aussi bien du côté des bailleurs de fonds occidentaux que du côté des pays arabes, d’après les informations que nous avions, c’était une décision politique de faire de la Mauritanie un pays de transit. Naturellement, c’est un engrenage. Vous y mettez le doigt, c’est la main qui passe, puis le bras et tout le corps. Et nous sommes dans une zone dangereuse. Les frontières sont poreuses et le pays est vaste. Aujourd’hui, nous sommes très inquiets du risque de criminalisation de l’économie mauritanienne. L’Etat étant en déliquescence, les segments de l’Etat qui devaient lutter contre le phénomène ne font plus leur travail. Ce n’est pas en sept ou huit mois qu’il faut régler le problème, mais il faut le prendre à bras le corps. Ce qui passe par la mise en place d’une administration digne de ce nom, la refonte des services chargés de la surveillance de la drogue, et ceci, d’autant plus que certains services sont eux-mêmes gangrenés par ce fléau. Aujourd’hui, bien des signes indiquent que le ver est dans le fruit. Il appartient aux décideurs politiques de prendre leurs responsabilités.
Wal Fadjri : Comment avez-vous apprécié l’annulation du Paris-Dakar 2008 en raison de menaces terroristes ?
Kane Hamidou BABA : L’annulation du rallye Paris-Dakar pose problème pour un pays qui a amélioré sa situation du point de vue de la démocratie et des droits de l’homme. Nous ne connaissons pas les raisons profondes de l’annulation de ce rallye, mais nous ne voyons pas d’éléments nouveaux par rapport à ce qui a été dit au départ pour justifier cet état de fait. Nous le regrettons et la situation nous inquiète. Mais, nous espérons qu’à l’avenir, les problèmes de sécurité, qui deviennent une source de préoccupation majeure pour les Mauritaniens eux-mêmes, seront mieux garantis dans notre pays afin que les touristes comme les Mauritaniens puissent vivre paisiblement et circuler librement en Mauritanie.
Wal Fadjri : C’est à l’invitation de partis politiques sénégalais que vous êtes à Dakar. Quel genre de relations entretenez-vous ?
Kane Hamidou BABA : Je suis venu au Sénégal à l’invitation du Parti de l’indépendance et du travail (Pit) et de l’Alliance des forces de progrès (Afp), dans le cadre d’un colloque international sur l’Afrique et l’Europe face aux enjeux de la mondialisation. Nos rapports avec le Pit sont des rapports anciens, fondés sur des relations personnelles assez conviviales, sur des convergences de vues.
Wal Fadjri : Mais cela ne fait-il pas de vous des communistes ?
Kane Hamidou BABA : Non, nous ne sommes pas des communistes. Nous sommes dans l’Internationale socialiste. Seulement, nous devons coopérer avec tous les partis de la sous-région qui, au moins, partagent une partie de nos objectifs et nos visions. Je suis également venu à l’invitation de l’Alliance des forces de progrès (Afp) pour participer à une conférence élargie à l’expérience de la Mauritanie sur ‘Quels services publics pour le Sénégal à l’horizon 2015’.
Propos recueillis par Elh Saidou Nourou DIA
