23-10-2013 01:53 - Débat : poème « essevin » d’Ahmedou Ould Abdel Ghadre - IV

Débat : poème « essevin » d’Ahmedou Ould Abdel Ghadre - IV

Les fils des victimes (de toutes les castes confondues) et ceux de leurs tyrans d’hier ou d’avant-hier partagent aujourd’hui un héritage commun où larmes de joie et larmes de peine, liens de sang et de lait se mêlent indistinctement !

Et c’est une page qui sera tournée quand les mutations mentales, l’égalisation des opportunités et chances et une courageuse et réelle volonté nationale en permettront la suppression concrète et irréversible.

Mais c’est là une toute autre histoire à venir et qui mérite, elle aussi, longue, froide et objective réflexion… Pour l’heure restons à l’image fixe que nous venons de décrire : celle qui nous représentait à l’aube donc de la colonisation.

Il ne nous appartient pas, en effet, de juger un état donné avec un a priori : une sentence biaisée ou totalement altérée par un raisonnement et une éthique de 1984. Je puis dire cependant être loin de regretter dans leur ensemble ces » valeurs » du passé, me contentant de les observer en spectateur presque désintéressé, réservant soigneusement mes appréciations pour plus tard.

J’aimerai, toutefois, rappeler que l’étanchéité de mon tableau était quelque peu délibérément exagérée Et faut-il ajouter, pour la vérité et la probité morale, et pour des cas isolés un mouvement ascendant, quoique rare, ou descendant, autrement plus fréquent, offraient à certains une promotion et à d’autres, par contre, une dégradation sociale ?

Ainsi le cas typique des « Tiyab« (59) ou »M’hajirine« ,(60) ces gens d’armes qui, par piété ou par peur, décident de devenir « zawaya » est archi-connu. Ils recevaient, ces repentis, en même temps que le plaisir du savoir, la quiétude de l’âme, et, peut être la sécurité du corps. Mais aussi un lot appréciable de mépris, celui du déserteur, celui du renégat…

Les promotions de « soudane » et assimilés qui devenaient notables et même marabouts respectés sont un autre cas de mobilité sociale, limitée certes, mais réelle de la société maure. Il faut dire que, traditionnellement, ces « soudane« y occupaient d’une place particulière. Combattants au courage reconnu, ils étaient, en plus, pourvoyeurs de concubines, échappant ainsi au mépris, même si, comme la natte ou la tente ou le tapis ils étaient considérés comme une partie du mobilier de la case, tente ou masure…

Pourtant cet ordre social avec sa hiérarchie, ses règles et ses tabous a survécu des siècles durant sans jamais prétendre baser sa philosophie sur l’équité ; bien au contraire !

Personne parmi ceux qui en bénéficiaient ne le pensait tel, ne le voulait juste, ni ne croyait qu’il le pourrait jamais. Personne aussi parmi ceux qui en subissaient les frustrations, les injustices etc. ne pouvait l’imaginer devenir juste, ni qu’il le devait. C’était pour tous la chose jugée, immuable, terminée et même sacrée suivant les enseignements des imams, cheikhs, cadis et autres directeurs de consciences !

Exploitants et exploités ; « nobles » et « manants », séparés par une classification sociale rigidement étagée mais ne se différenciant pas beaucoup quant à leur dénuement et même leur grande misère ! A tous manquaient, en effet, les rudiments élémentaires que d’autres sociétés, même relativement modestes, connaissaient à profusion !

Dans le futur, le changement de cet état de choses élargira le fossé séparant régions, ethnies, tribus et groupes, aggravant la situation conflictuelle au sein de la nouvelle structure sociale ! Mais n’anticipons pas…

Malgré tout cela cette société était étrangement équilibrée ! Elle avait sa logique propre et ses paramètres, aberrants mais reconnus et reconnaissables, acceptés aussi de gré pu de force, et elle fonctionnait ! Société primitive dans sa conception et dans ses modes de production, elle était, tout naturellement, un archétype d’oligarchie, certes !

Certes aussi elle portait, en ses contradictions, les germes de sa destruction à court, moyen ou long termes. Mais personne ne pouvait prévoir, ou prédire, cela à l’époque concernée. Quoique l’Emir-poète, cité tantôt, devait sentir l’inévitabilité de cette fin quand, parlant de sa dynastie (« darja » toujours), il prophétise que « le vent qui souffle l’abattra… « ou bien seulement « …elle s’écroulera d’elle-même… »

Bref l’équilibre de cet ordre était précaire, sa santé fragile, son genre éloigné de l’équité, mais il avait un mérite indéniable : celui d’exister ! Bref, elle existait cette société, mais elle n’était plus déjà une force capable de défendre l’inviolabilité de son territoire ou ses « valeurs » de civilisation. Et elle était objectivement colonisable, menace qui pointait de toutes les directions. Elle le sera de fait et tantôt…

Cette colonisation qui avait une ambition floue et somme toute limitée, s’est heurtée à des actes d’héroïsme remarquables et a peiné pour réaliser ses objectifs en payant un prix fort en vies humaines, moyens et temps. Mais à elle n’a pas été opposée une résistance populaire, réelle, massive et soutenue. La masse des mauritaniens n’avait rien à sauvegardes ou à protéger et est restée dans une expectative bienveillante à l’égard du nouveau pouvoir.

Le changement de maître, de cavalier, malgré les légitimes angoisses que le citoyen moyen avait pour son identité et ses pratiques religieuses, lui offrait, au contraire, l’espoir ou l’illusion d’une possible amélioration de sa condition.

Rapidement d’ailleurs une partie de classe dirigeante, « zawaya » pour la plupart, mais aussi certains gens d’armes s’est rangée du côté de l’occupant européen. Mais cela ne diminue en rien les qualités de l’opposition acharnée et héroïque d’une admirable résistance qui s’est battue dans des conditions d’infériorité absolue, mais qui, par ses sacrifices, a fait payer à l’envahisseur un fort tribut.

Faut-il à ce propos rappeler les exploits immortels de nos compatriotes qui, pendant près de trente ans, ont défendu avec courage et détermination un monde auquel ils croyaient et une patrie qui était indiscutablement leur ? Ainsi des milliers de martyrs, parmi lesquels deux prestigieux Emirs (l’un centenaire et l’autre dans la force de l’âge) sont tombés les armes à ma main et face à l’ennemi.

Ils restent avec nos autres martyrs, en nos mémoires, les symboles immortels d’une impérissable capacité de notre peuple et de son attachement à sa terre. L’occupation coloniale du pays, malgré sa durée limitée et les rapports distants et superficiels entre nous et nos occupants, fera trembler néanmoins le mur lézardé de nos structures sociales et mentales traditionnelles !

Ce fût un choc sec, bref, brutal. Et avec lui le mur s’est écroulé ; la société et les « valeurs » avec. Oubliant l’esprit indépendant, éduqué pour narguer, et la farouche habitude à dominer, les gens d’armes, arabes et berbères, allaient, et imperceptiblement, se muer en simples supplétifs au service des nouveaux maîtres…

Ils ne gardaient de leur pouvoir d’antan et de leur « grandeur » qu’une vague nostalgie à l’image des haillons qu’ils portaient ou des armes désuètes qu’ils arboraient fièrement avec ostentation ! Ils étaient depuis toujours avec « reproche ; ils devenaient, à la surprise générale de leurs clients d’hier avec » peur ».

A suivre…

« Tiyab« (59) ou repentis. Ce sont les gens d’armes qui décident de devenir des gens du livre, des marabouts en somme.

'M’hajirine' ,(60) : Synonyme du mot « TIYAB » qui précède. Sauf que le premier est usuel dans la Mauritanie occidentale et le second en l’Est mauritanien.


Mohamed Said Homody


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