24-03-2014 12:38 - Les producteurs de l'histoire mauritanienne, malheurs de l'influence coloniale dans la reconstruction du passe des sociétés sahélo sahariennes (1)

Les producteurs de l'histoire mauritanienne, malheurs de l'influence coloniale dans la reconstruction du passe des sociétés sahélo sahariennes (1)

Adrar-Info - La présence coloniale française dans les pays sahariens et sahéliens n’a pas seulement laissé des traces d’ordre matériel, comme les infrastructures routières ou les monocultures à la mode au XIXe siècle, mais également des traces d’ordre symbolique et idéologique d’une grande importance.

Tel est le cas de la fabrication du passé historique d’un Etat‐nation mauritanien tout à fait nouveau car inexistant avant l’occupation coloniale du territoire situé entre le Fleuve Sénégal et le Sud marocain (entre 1899 et 1903).

Comme ailleurs en Afrique, la fondation de la Mauritanie par les Français se fit en suivant un modèle jacobin de l’État et de la nation, avec la création de frontières arbitraires et d’une administration centrale, et l’imposition d’une loi identique dans tout le territoire reconnu comme mauritanien.

Au sein de ces frontières coloniales furent englobées diverses sociétés qui ne s’étaient jamais considérées, jusque‐là, comme faisant partie d’un ensemble politique homogène. Cela est vrai autant pour les divers groupes arabophones, que les Français nommèrent « Maures(2 )», auto‐désignés Bidân (ceux qui parlent le hassâniyya, ceux qui sont libres), que pour les autres sociétés africaines, minoritaires en Mauritanie mais plus nombreuses dans les pays voisins. C’est‐a‐dire les Wolof au Sénégal, les groupes mandé (Bambara et Soninké) au Soudan français (Mali), et enfin les Halpular’en de l’ancien Fuuta Tooro, dont les provinces furent séparées entre le Sénégal et la Mauritanie.

La distinction majeure entre ces sociétés concernait le mode de vie, celui‐ci était largement nomade et pastoral pour les Bidân, installés majoritairement au Nord du Fleuve Sénégal, mais dont certains groupes partagaient également le mode de vie des groupes sédentaires de la vallée du fleuve. De même, des groupements africains sédentaires vivaient au Nord du fleuve, à proximité des pasteurs nomades, dans des régions où il était possible de pratiquer des cultures sous pluie.

Fig. 1 ‐ Notables halpular’en, vers 1958 (Collection du Musée National de Mauritanie) Dans les alentours du Fleuve Sénégal, il n’y avait pas de frontières précises entre ces diverses sociétés, qui parlaient différentes langues locales (Taylor 1996).

Au début du XIXe siècle, l’influence politique la plus importante dans cette région était, d’une part, celle des royaumes wolof du Waalo et du Kajoor, qui avaient construit un pouvoir politique centralisé et hautement hiérarchisé dès le XVe siècle, fondé sur l’exploitation agricole et l’utilisation de main d’oeuvre soumise à l’esclavage endogène (Searing 1993, 2000, 2002).

Et, d’autre part, le système politique centralisé de l’almamyat dans le Fuuta Tooro, divisé en sept provinces : Damga, Hebbiabé, Yirlabé, Law, Toro, Bosséa et N’Guénar, dont les cinq premières passèrent sous contrôle colonial entre 1859 et 1877, alors que les deux dernières conservèrent leur indépendance pendant une dizaine d’années.

La cité ancienne de Kaédi (fondée au début du XVIIe siècle), centre politique du Fuuta Tooro, tomba en 1891, en même temps qu’Abdul Bokar Kane, almamy du Fuuta et chef de la Bosséa (Dicko 1994, 2001). Depuis le XVIIIe siècle, et surtout tout au long du XIXe siècle, les groupes bidân de la région du fleuve (le Trârza et le Brâkna ou gebla), du Nord (Adrâr) et de l’Est (Tagânet, Assâba, Hawd, ou sharg), tentaient de construire des pouvoirs politiques relativement élargis.

Cependant, leur influence politique resta toujours restreinte et se manifestait dans un cadre éminemment régional. Or, si d’un point de vue culturel l’identité bidân s’est construite autour de l’utilisation d’une même langue, le hassâniyya (variante arabe de l’Ouest saharien mélangée au berbère local, le znâga), elle ne correspondait pas à une identité politique fondée sur la reconnaissance d’un même pouvoir politique centralisé et légitimé. Autrement dit, l’appartenance à l’ensemble culturel et linguistique bidân n’impliquait pas une interdépendance politique globale.

Ainsi, il n’y avait pas de « société politique bidân » à proprement parler (c’est nous qui utilisons cette abstraction identitaire dans nos discours académiques), mais simplement divers groupes de parenté bidân, unis par la filiation et par l’alliance politique (qabâ‘il, sg. qabîla), distingués en fonction de leur insertion régionale et de leurs statuts collectifs.

L’organisation politique des Bidân avant l’arrivée des colonisateurs impliquait également l’existence de coalitions, de confédérations et d’alliances entre divers groupes régionaux en fonction des objectifs politiques à court et à long terme, dans un contexte marqué par la fluidité des relations sociales et du pouvoir politique.

J’ai identifié trois grands ensembles régionaux ayant des histoires et des parcours culturels communs : la gebla au Sud‐ouest, influencée par les royaumes wolof ; l’Adrâr et le Sahel atlantique au Nord, jusqu’à la Sâqiya al‐ Hamrâ, frontière culturelle avec les Berbères marocains ; et enfin le sharg, l’Est, englobant le Tagânet, l’Assâba et le Hawd, jusqu’aux frontières culturelles et d’habitat des Tuareg de l’Azawâd et des groupes mandé et songhay du Nord du Mali (Villasante Cervello 2003b : 3‐9).

Ce tableau très général de la situation politique et culturelle antérieure à la colonisation de la future Mauritanie est brossé ici pour mieux saisir les distorsions introduites par les colonisateurs. En effet, comme on le verra dans la seconde partie de ce texte, les auteurs coloniaux construisirent leur version de l’histoire mauritanienne à partir de leurs propres idées de ce que devait être une nation, avec des origines, des « dynasties royales », de grandes guerres, des aristocrates et des plébéiens, des religieux, des guerriers et de tributaires. En un mot, une histoire qui, en suivant l’exemple français, ait un début perdu dans l’épopée, un milieu marqué, en France, par la naissance de la royauté dynastique, et une fin impliquant le triomphe des valeurs de la Révolution française et l’établissement de la République.

Un deuxième parti pris des colonisateurs était l’idée saint‐simonienne de positivisme et de progrès, issue de l’évolutionnisme social qui triomphait en Europe au XIXe siècle. Comme je le notais précédemment [Villasante Cervello 2007a, supra], les auteurs coloniaux pensaient qu’ils se trouvaient en face de « sociétés primitives » composées de « hordes de nomades » et de « nègres dociles ». D’où le sentiment d’autosatisfaction très présent dans leurs écrits sur l’importance de leur « oeuvre civilisatrice ». Ils apportaient la civilisation et les « lumières », au sens littéral du mot.

Un troisième parti pris était la croyance de la supériorité de la « race blanche », un racisme ordinaire qui accompagnait paradoxalement les idées de progrès, d’évolutionnisme social et de civilisation européenne.

Ce texte est divisé en trois parties. Dans la première, je tenterai d’éclaircir un tant soit peu la vaste question des sources historiques et des historiens locaux, qui nous vient immanquablement à l’esprit lorsqu’on aborde le thème de l’histoire d’un peuple nouvellement constitué comme les Mauritaniens.

Dans la seconde partie, je présenterai une description analytique de l’oeuvre de trois auteurs coloniaux qui ont influencé et influencent encore les travaux historiques mauritaniens, il s’agit de Georges Poulet, de René Basset et de Paul Marty. Cette influence sera illustrée, dans la troisième partie, à travers l’analyse des travaux de trois chercheurs contemporains, Charles Stewart, Abdel Wedoud ould Cheikh et Pierre Bonte. J’évoquerai, pour conclure, quelques traits de la nouvelle histoire mauritanienne en voie de construction.

Mariella Villasante Cervello ,Centre Jacques Berque, Rabat


1 [*Ce texte est le chapitre 7 du livre Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel, M. Villasante (éd.), vol. I, Villasante Cervello 2007b : 297-360].

2 Le terme français « Maure » vient du castillan « Moro » et du latin « maurum » (« maurus », « maurorum, ou « maurusum ), issu probablement du grec « mauroz », terme qui désignait les habitants de l’Afrique du Nord, « ayant la peau sombre ». Le terme conserve ce sens ancien dans la plupart des langues latines, avec quelques particularités historiques. Ainsi dans sa connotation ancienne, en castillan et en français, le terme désigne :

(1) les habitants de l’Afrique du Nord, et (2) les Arabes islamisés qui conquirent l’Espagne ; mais en castillan il désigne aussi (1) la population musulmane de al-Andalus, ou les musulmans en Espagne, et (2) les musulmans des Philippines. Dans son sens moderne, le terme désigne, en castillan et en français, « les habitants du Sahara occidental vivant principalement en Mauritanie » (El Pequeño Larousse ilustrado 1999, Le Petit Larousse illustré, 2004).

En effet, en reprenant le nom romain des provinces du Nord de l’Afrique, les colonisateurs français donnèrent le nom de « Mauretania » (devenu Mauritanie) à la région comprise entre le Sud du Maroc et le Nord du Fleuve Sénégal, et les habitants « araboberbères » de ce territoire furent nommés « Maures ». Or, cette appellation est imprécise, arbitraire et artificielle, et j’ai suggéré de l’abandonner dans les travaux académiques au profit de l’ethnoterme local des Mauritaniens arabophones : « Bidân ».

Le terme « Moros/Maures » conserve un sens négatif associé à la présence arabe et berbère dans la péninsule ibérique et renvoie à l’idée de « musulmans à la peau sombre », impliquant un classement européocentrique doublement négatif : par l’appartenance à une religion non chrétienne et à une « race inférieure » (voir Villasante-de Beauvais, Catégories de classement identitaire et discours politiques dans la société bidân, Annuaire de l’Afrique du Nord 1997, 1999 : 79-100).





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