26-03-2014 09:39 - Les producteurs de l'Histoire mauritanienne (3)

Les producteurs de l'Histoire mauritanienne (3)

Adrar-Info - L’oeuvre de Muhammad alYadâlî : Shiyyam alzwâya et Amr alwalî Nasîr alDîn.

Muhammad al‐Yadâlî (m. 1753) laissa deux textes écrits au milieu du XVIIIe siècle : Shiyyam alzwâya et une biographie, Amr alwalî Nasîr alDîn (trad. Par Hamet 1911). Dans la première oeuvre, l’auteur dresse un tableau de sa société, centré sur le groupe religieux, et soutient qu’elle est divisée en trois groupes distincts (guerriers, religieux et tributaires).

Dans le deuxième texte, al‐Yadâlî écrit l’histoire de la vie de l’un des chefs de la guerre de Bubba (Sharbubba), événement politico‐religieux de grande importance dans la gebla, dans la région wolof du Waalo et dans le Fuuta Toro, au cours duquel une faction issue de groupes religieux bidân et wolof tentèrent d’imposer un ordre politique islamique dans la région.

Sans succès, car ils furent vaincus par une coalition de groupes guerriers qui, d’après al‐Yadâlî, imposèrent leur dominance de manière définitive. Les écrits de al‐Yadâlî insistent également sur la distinction ethnique entre « Berbères » (religieux zwâya et tributaires znâga, nom ancien qui désignait les Berbères) et « Arabes » Banî Hassân.

Comme on le verra plus loin, les auteurs coloniaux et la plupart des auteurs post‐coloniaux adoptèrent cette vision régionale de la gebla comme étant généralisable et valable à tout le territoire des Bidân (Villasante‐de Beauvais 1995, 2002 : 64 ; voir aussi Cleaveland 2002 : 7).

Shaykh Muhammad Sâlih ibn ‘Abd alWahhâb (m. 1854), auteur de AlHaswah

Albaysâniyyah fî alansâb alhassâniyya (milieu du XIXe siècle)


L’érudit Shaykh Muhammad Sâlih ibn ‘Abd al‐Wahhâb (m. 1854), des Awlâd an‐Naser du Hawd, écrivit une oeuvre plus tardive, AlHaswah albaysâniyyah fî alansâb alhassâniyya, dans laquelle il présente une histoire généalogique très complexe de l’arrivée des Arabes Banî Hassân dans le futur territoire des Bidân(3) .

Comme le note Cleaveland (2202 : 24‐26), cette oeuvre est unique, par le fait, qu’elle transmet la vision d’un érudit du groupe guerrier du XIXe siècle. L’auteur décrit une société dont les relations sociales et la construction de l’identité étaient très dynamiques et dans laquelle les changements sociaux (dont le passage du nomadisme chamelier à l’élevage et au commerce) étaient liés aux transformations des activités économiques, aux sédentarisations et aux immigrations4 dans de nouvelles terres, même situées loin dans le Sud, dans des régions non arabophones.

Enfin, si Muhammad Sâlih adopta les trois catégories sociales décrites par al‐Yadâlî, dans ses écrits les groupes statutaires changent d’une catégorie à une autre. Des changements qui sont couramment associés aux émigrations des groupes et des familles.

Ce modèle social a eu cours dans l’Est du pays mais aussi dans les anciennes cités caravanières ; par exemple à Wadân, d’où émigrèrent les familles Idawbja des Idawalhâjj qui allaient fonder un nouvel ensemble confédéral, les Ahl Sîdi Mahmûd, à la fin du XVIIIe siècle (Villasante‐de Beauvais 1995, 1996b, 2002). Si les écrits de al‐Yadâli ont été repris par les auteurs coloniaux comme étant le reflet de l’histoire de la société entière [Villasante‐de Beauvais 1995, Cleaveland

1995], en revanche, l’oeuvre alHaswah reste moins connue. La vision qu’elle présente de la société bidân de l’Est du pays s’éloigne de celle présentée par al‐ Yadâli et c’est probablement pour cette raison que le texte n’a pas été inclus dans la vulgate historique coloniale et postcoloniale.

L’oeuvre de Sidahmad wuld Alamîn ashShinqît, auteur de AlWasît fî tarâjimi ‘udabâ’i Shingît (1911)

Un autre lettré bidânî a laissé un ouvrage de référence sur le mode de vie de sa société à la fin du XIXe siècle, il s’agit de Sidahmad wuld Alamîn ash‐Shinqît qui écrivit l’œuvre AlWasît fî tarâjimi ‘udabâ‘i Shingît (Le meilleur [livre] sur les oeuvres des poètes et des hommes de lettres de Shingît), à la demande de son ami cairote Muhammad Lamîn al‐Hangy, qui fut publié au Caire en 1911.

Cet ouvrage était connu des administrateurs coloniaux, ainsi l’ancien Gouverneur Jean Beyries publia une traduction des proverbes en 1930 et Mourad Teffahi (professeur algérien qui travailla en Mauritanie coloniale) fit une traduction des parties sociologiques et historiques du livre AlWasîtm en 1953.

Plus récemment, l’homme de lettres mauritanien Ahmad Baba Miské (1970) a effectué une nouvelle traduction commentée dans laquelle il apporte des renseignements intéressants qui contextualisent AlWasît. Je ferai ici quelques remarques à partir de ces sources. Sidahmad wuld Alamîn ash‐Shingît était originaire de la gebla, plus précisément de la ville de Mederdra où s’était installée sa famille de lettrés Idaw’ali.

Après l’étude des matières traditionnelles dans les milieux lettrés (théologie, droit, grammaire, poésie), il partit faire son pèlerinage vers 1896. Il prit l’ancienne route de la soie pour visiter les grandes bibliothèques de Samarkand, Boukhara, Smyrne, Syrie et finalement s’installa à elMisr, Le Caire, vers 1902.

Dans cette ville du mashreq (Proche‐Orient) dont la réputation était grande grâce au centre culturel et religieux AlAzhar, il fit la connaissance d’un érudit, éditeur et imprimeur qui, s’étonnant des connaissances poétiques d’un ressortissant du maghreb (l’Occident musulman), lui demanda d’écrire tout ce dont il pouvait se souvenir de la poésie de son pays. AlWasît fut donc écrit sans documents, à partir de la mémoire de la tradition orale de Sidahmad et avec l’objectif explicite de faire connaître et reconnaître le savoir poétique arabe de son pays, « Shingît ».

Après avoir publié 14 ouvrages de poésie, de langue, de biographies et de commentaires, Sidahmad mourut au Caire en 1913 (Miské 1970 : 19‐32). L’oeuvre est divisée en deux parties, les deux tiers sont centrés sur la poétique et le tiers restant, présenté comme en annexe, est consacré à une présentation succincte du mode de vie et de l’histoire des « Shanâgita », les habitants de Shingît. Or Shingît (Shinqît) est le nom d’une ancienne ville de l’Adrar‐Lamtûna5 qui était devenue un centre de rassemblement d’où partaient les caravanes à La Mecque depuis une époque antique.

Les lettrés du Mashrek connaissaient donc le territoire sous la dénomination de Shingît et les habitants étaient nommés Shanâgita, ce qu’ignoraient la majorité des Bidân du XIXe siècle qui appelaient leur territoire « trâb alBidân » (la terre des Bidân) (Miské 1970 : 13). L’anthologie poétique de Al‐Wasît est présentée en suivant un ordre des auteurs selon leurs appartenances de parenté élargie (qabâ‘il, sg. qabîla).

La partie consacrée à la présentation du pays traite de la géographie, des origines des habitants, des guerres, des enseignements, du commerce, de l’artisanat, de l’agriculture, des coutumes, de la justice, de l’élevage, de la médecine et des proverbes. Les frontières géographiques données par Sidahmad correspondaient à celles qui allaient être adoptées dans leurs grandes lignes par les colonisateurs français : de la rive droite du Sénégal et de la ligne entre Kayes et Tombouctou jusqu’au Cap Juby à l’Ouest, autrement dit jusqu’aux confins du Maroc au Nord et jusqu’au Sud algérien.

Sur le plan de l’histoire, Sidahmad donna une vision qui correspondait à celle des lettrés bidân du XIXe siècle (et peut‐être bien avant), consistant à définir l’histoire (târîkh) comme le synonyme d’un calendrier : « constitué par des événements connus servant de repères que les [Bidân] utilisaient à la place du calendrier habituel, seulement connu des lettrés. (…) L’ennui, c’est que la plupart de ces repères diffèrent d’une région à une autre et même parfois d’un campement à l’autre.

Ce calendrier porte sur quelques décades, les événements trop anciens tombant peu à peu dans l’oubli, sauf ceux qui ont été consignés par les lettrés. » (Miské 1970 : 86). Dans AlWasît, l’histoire au sens traditionnel concerne un groupe, rarement d’une région entière, pratiquement jamais de tout le pays ; ce qui pour Miské (1970 : 86‐87) s’explique par le fait que dans le pays, et depuis de nombreux siècles, « aucun État centralisé n’avait pu se constituer, les émirats régionaux eux‐mêmes ne survivant que par intermittence ».

En dehors des histoires généalogiques dressées autour des ancêtres éponymes, l’histoire « collective » ne remonte guère avant le XVIe siècle, que les érudits considèrent comme marquant la fin de la descente des Banî Ma‘qil et de l’arabisation des Berbères (Znâga, Sanhâja en arabe). Au‐delà de cette référence temporelle, on n’évoque que la période des Almoravides, au XIe siècle, connue par les érudits par des écrits extérieurs, et dont « l’histoire populaire » (selon le mot de Miské) n’a gardé que quelques rares épisodes de la vie du chef Bubakar ben ‘Amar.

Plus loin encore, l’histoire des Bidân rejoint simplement la grande Histoire, la vraie, celle de l’islam, du prophète, des khalifes et de la constitution de l’empire musulman (Miské 1970 : 87‐88). Miské (1970 : 88) se désole du fait que Sidahmad wuld Alamîn ne se soit pas attaqué à la tâche de reconstituer, d’après l’histoire fragmentaire des tribus, une synthèse historique plus globale des deux ou trois derniers siècles, et qu’il se soit contenté de relater certains faits isolés (meurtres, guerres), sans chercher à les lier entre eux pour leur donner une signification globale et sans chercher non plus à reconstituer une histoire des relations avec les colonisateurs européens (espagnols et français).

De manière plus explicite, il ajoute qu’un tel travail n’intéressait pas l’auteur de Al‐Wasît, d’autant plus qu’il n’aurait jamais pu accéder aux sources nécessaires pour le faire, les documents des archives portugaises, espagnoles, hollandaises, françaises, anglaises… Cette assertion est très intéressante car elle révèle une incompréhension importante qui introduit des confusions conceptuelles lorsqu’on parle d’histoire en Mauritanie.

Sidahmad exprime dans son ouvrage une vision partagée par les lettrés de son temps, bien synthétisée par Miské, selon laquelle les târîkh ne peuvent être autre chose que des histoires locales et/ou régionales sans grand intérêt finalement car la véritable Histoire est celle de l’islam et de son prophète. Dans ces conditions, il est illusoire et anachronique d’espérer que des érudits bidân du XIXe siècle aient pu écrire une histoire historienne qui s’est construite seulement en Europe, avec la double condition de vérifier les faits et de disposer de documents qui la prouvent.

Pour conclure, je ferai une dernière remarque sur l’arabité et sur la division sociale dans la description de AlWasît. Miské (1970 : 119‐124) nous dit que Sidahmad consacre un chapitre au problème controversé des origines des Bidân. Il écrit :

« C’était, à l’origine, des tribus berbères qui habitaient le Sahara. Les Arabes envahirent le pays à l’époque des grandes conquêtes musulmanes et l’occupèrent. Il y eut donc désormais Arabes et Berbères, qui se divisèrent en zwâya [consacrés à l’étude] et hassân [combattants]. Puis ces derniers se partagèrent en A’rab [combattants] et lahma [commis aux travaux] (…) Personne au Shingît ne reconnaît qu’il descend des [Berbères] premiers habitants du pays. (…) [les Lamtuna qui sont issus des Znâga rattachés aux Himyarites et] toutes les autres tribus du Shingît. »

Cette négation des origines berbères au profit de la seule reconnaissance des origines arabes était relativement répandue au XIXe siècle, mais pas partout comme le soutient Miské (1970 : 105). On peut suggérer que cette revendication identitaire concernait avant tout les milieux des lettrés bidân de la gebla, dont était originaire l’auteur de Al‐Wasît. Cette région, plus que les autres, avait été agitée par des affrontements entre les Znâga, largement représentés, et les Banî Hassân qui se donnaient des origines arabes.

On peut donc concevoir que la revendication d’arabité, source de prestige social indéniable, ait pu s’ancrer plus profondément ici, et surtout chez les groupes et les personnes influencés directement par la culture znâga comme c’était le cas de Sidahmad wuld Alamîn. Certes, sa qabîla d’origine était réputée « arabe » depuis longtemps ; mais on peut s’étonner que la négation des origines berbères vienne d’un érudit qui était né et qui avait grandi dans la ville de Mederdra, dans laquelle la langue znâga se parla durant tout le XXe siècle et se parle peut‐être encore de nos jours.

On remarquera aussi le manque total de mentions, de la part de Sidahmad et de Miské, de la composante africaine dans le métissage ancien et moderne des Bidân, métissage ethnique (avec les peuples voisins) et statutaire (les unions avec les concubines, jariyyat, de statut servile) très répandu surtout dans la gebla, une région qui a toujours vécu en relation étroite avec les Wolof du Waalo.

Enfin, les classements sociaux en trois groupes (guerrier, religieux et tributaire) sont les mêmes que ceux évoqués par al‐Yadâlî et qui seront repris par les colonisateurs français.

A suivre …./

Mariella Villasante Cervello : « TEXTES SUR LES CONCEPTS, L’HISTOIRE ET L’ORDRE POLITIQUE CONTEMPORAIN EN MAURITANIE »


3 H.T. Norris a traduit certains passages de cette oeuvre in The Arab Conquest of the Western Sahara, 1986 : 72 et sqq. Voir aussi T. Cleaveland, Becoming Walâta, 2002 : 24-27, 34 ; et mon compte rendu de ce livre, Villasante Cervello 2004b.

4 Des immigrations qui suivent le modèle de la hijra du prophète Muhammad, qui abandonne sa cité natale de Mekke pour se réfugier à Yahtrib qui devient Madînatu-an-Nabi, « la ville de Muhammad », désignée en abrégé « Médine ». Dans l’histoire musulmane, cette immigration marque la fondation du calendrier musulman (1er Muharran, ou 16 juillet 622) (André Chouraqui, Le Coran, Robert Laffont, 1990 : 1422).

5 Comme le précise H.T. Norris (1986 : 243), l’Adrâr-Lamtûna était le nom donné par les géographes arabes à cette région du Nord de la Mauritanie actuelle, pour ne pas la confondre avec l’Adrâr-n-Ifôghâs au Nord de la boucle du Niger, au Mali.



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Commentaires (1)

  • GreenNktt (H) 26/03/2014 12:15 X

    Les textes arabes du Shiyyam alzwâya et du Amr alwalî Nasîr alDîn et leur traduction par Hamet (accompagné d'une très intéressante préface) sont disponibles sur Gallica: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57122327

    A noter que les deux textes ne sont pas attribués au même auteur par Hamet.