04-04-2014 09:00 - Les producteurs de l’Histoire mauritanienne (Suite et Fin)

Les producteurs de l’Histoire mauritanienne (Suite et Fin)

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La construction de l’histoire en mauritanie l’histoire nationale. C’est en effet autour de l’idée de la possibilité de la construction d’une « histoire totale des peuples » que se sont développés les thèmes historiographiques devenus canoniques en Mauritanie.

Les auteurs coloniaux, notamment le plus prolifique d’entre eux, Paul Marty, se sont attachés à écrire cette histoire en imaginant qu’il existait une sorte d’histoire naturelle déjà là, qu’il fallait simplement coucher par écrit.

Ce faisant, ils ont fabriqué une histoire subjective et restreinte mais non arbitraire car « on ne décrit pas dans l’absolu, toute description implique des choix, inconscients le plus souvent, de traits qui sont décrétés pertinents ». Or, comme je le notais précédemment la chronique d’événements choisie par les auteurs coloniaux « n’est pas la seule manière d’écrire l’histoire, elle est plutôt une solution de paresse » (Veyne 1971 : 60).

L’histoire subjective des auteurs coloniaux a choisi de privilégier la société arabophone bidân, décrétée majoritaire au sein du nouvel Etat‐colonial, comme « représentante » exclusive du « peuple mauritanien ». En effet, la correspondance établie sur le plan politique entre le peuple bidân et le peuple mauritanien, qui relègue dans un second plan les « minorités africaines », fut d’abord fabriquée par la colonisation et par les producteurs coloniaux de l’histoire du pays, et non pas par les premiers gouvernants mauritaniens, comme on a l’habitude de le croire.

Dans cette contribution, j’ai tenté de dégager une confusion conceptuelle récurrente lorsqu’il s’agit de parler d’histoire en Mauritanie — ou ailleurs en Afrique. J’ai ainsi suggéré la coexistence de quatre sortes d’histoire (des lettrés, des colonisateurs, des universitaires et des Mauritaniens) dont le sens est différent selon le cadre de référence.

L’histoire des lettrés ou des érudits bidân renvoie ainsi à des chroniques locales transmises surtout oralement, qui se sont mélangées avec des croyances légendaires. Ce que nous appelons « l’histoire politique » n’a pas suscité un intérêt suffisamment important pour au moins deux raisons : l’inexistence d’un système politique centralisé et dynastique chez les Bidân, et la considération que seule l’histoire de l’islam et de son prophète mérite d’être couchée par écrit.

L’histoire coloniale a pris ces chroniques locales comme sources d’histoire dans le but de construire, par addition d’informations jugées pertinentes, une histoire totale du « peuple maure ». Or en réalité les coloniaux, comme certains universitaires, confondent l’histoire mémorielle avec l’histoire tout court lorsqu’ils tentent de reconstruire le passé. Cette confusion entre la mémoire et l’histoire, entre le récit des hauts faits glorieux du passé qui sert à souder les groupes restreints et le récit des faits qui se sont effectivement passés, et qui peuvent comporter des zones d’ombre, reste d’actualité elle constitue néanmoins un défi qui sera relevé sans nul doute par la nouvelle génération de chercheurs mauritaniens.

Le renouvellement des paradigmes de la recherche fondamentale en Mauritanie se développe ainsi à partir d’une perspective critique et de déconstruction des sources et des discours neo‐coloniaux et neo‐orientalistes qui, en reprenant les mêmes thèmes et les mêmes préjugés du Xxie siècle européen, tentaient encore de se poser, en ce début du Xxle siècle, comme la seule parole d’autorité sur le passé historique des Mauritaniens. Les travaux actuels montrent que les temps ont changé et qu’un vent de renouveau souffle désormais sur les études mauritaniennes.

Mariella Villasante Cervello : “Les producteurs de l’histoire mauritanienne. Malheurs de l’influence coloniale dans la reconstruction du passé des sociétés sahélo-sahariennes », in Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel. Problèmes conceptuels, état des lieux et nouvelles perspectives de recherche (XviiieXxe siècles), M. Villasante (dir.), Vol 1, 2007 : 67-131 ».

Mariella Villasante Cervello

Anthropologue, née à Lima, Pérou. Chercheuse associée au Centre Jacques Berque (Cnrs/Mae, Rabat), à l’Institut français d’études andines (Cnrs/Mae, Lima, et à l’Instituto de democracia y derechos humanos de la Pontificia Universidad Católica del Perú. Elle a entamé sa formation à l’Universidad Católica del Perú, et effectué ses premiers travaux de terrain chez les Indiens Ashaninka de l’Amazonie péruvienne.

Depuis 1986, elle travaille chez les Bidân de Mauritanie. La partie contemporaine de sa thèse (1995, École des hautes études en sciences sociales) a été publiée sous le titre : Parenté et politique en Mauritanie. Essai d’anthropologie historique. Le devenir contemporain des Ahl Sîdi Mahmud

elle a également publié deux livres collectif : Groupes serviles au Sahara. Approche comparative à partir du cas des arabophones de Mauritanie Paris, Cnrs‐Éditions, 2000) et Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel. Problèmes conceptuels, état des lieux et nouvelles perspectives de recherche,

L’Harmattan, 2007 Cap Vert, Gambie, Libye, Maroc, Mali, Mauritanie,Sénégal]. Ancienne Responsable de la rubrique « Mauritanie » de l’Annuaire de l’Afrique du Nord (1998‐2005), elle écrit des « Chroniques politiques du Pérou »(site web de la Maison des sciences de l’homme, depuis juin 2011) et écrira bientôt des « Chroniques politiques de la Mauritanie » (site web du Centre


M. Villasante a repris ses recherches au Pérou en 2008, ses travaux actuels portent sur la violence politique et les conflits ethniques en Mauritanie et au Pérou. Elle prépare quatre ouvrages, deux sur le Pérou [De la conquête à la guerre interne 1980-2000. Histoire et violence politique au Pérou, 2013 Los Ashaninka y la guerra interna peruana, 2014]. Et deux ouvrages sur la Mauritanie, dont l’un collectif [Histoire et politique dans la région du Fleuve Sénégal, Mauritanie, 2015], et l’autre personnel [Violence politique au Pérou et en Mauritanie
, 2016].


 

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Commentaires (4)

  • zelimkhan2 (H) 05/04/2014 04:24 X

    M. Labeid,
    vous n'avez encore rien compris au net. Le drapeau qui s'affiche ne certifie pas que je suis aux USA.
    En plus, meme si c'etait le cas, l'important est de gagner honnettement ma vie.
    Si vous etes le modele de scientifiques de notre pays, nous sommes mal barres.

  • labeid (H) 05/04/2014 02:23 X

    zelimkhan2
    Vous avez peut être raison mais nous sommes ici dans scientifique: alors pas de place pour les serveurs des cafés sombres du Bronx

  • zelimkhan2 (H) 04/04/2014 21:14 X

    M. Labeid,
    Vous racontez des inepties. D’ailleurs, je les mettrai sur le compte de votre ignorance de l’histoire. Le nom Mauritanie a ete la premiere fois pour davantage etre précis en parlant de ce No Mens Land habites et par des groupe ethniques existants au Senegal que per des peuplades de type maghrebin.

    Je vous precise aussi que les premieres victimes senegalaises etaient des Soninke et non des Pulaar mais l’Etat raciste de Mauritanie a pris cet acte comme un bon pretexte pour vider le pays de sa substance noire et particulirement Pulaar. Pourquoi n’a t il pas vire les Soninke ce qui aurait ete plus logique vue l’origine de l’escarmouche?

    Quant a la gestion des terres au Senegal par les autorites locales, le plus important est qu’il s’appuit sur le droit coutumier le meme droit coutumier existant en Mauritanie mais reconnu que pour la propriete des terres au Nord.

    Alors, avant de vous avancer dans des propos infondes, tournez votre pouce plusieurs fois avant d’envoyer votre posting.

  • labeid (H) 04/04/2014 14:19 X

    L'intérêt pour la société beydane vient du double constat qu'elle est l'ethnie largement majoritaire (M-a-u-r-i-tanie n'et pas un hasard) et qu'elle est l'épicentre et la principale productrice de références d'une culture qui va du Maroc, à l'Algérie, au Mali et jusqu'au Sénégal (ce dernier pays compterait plus d'un million de personnes d'origine mauresque et haratine).

    Au contraire, La communauté haalpularen de Mauritanie trouve ses références dans ses prolongments sur la rive gauche ce qui expliquerait par ailleurs sa très forte perméabilité à la lague et à la culture wolof. Les évènements de 89 qui sont en fait un conflit pularo/beydane sur fond de rivalités sur l'appropriation de terres de la vallée ne sauraient être expliqués sans tenir compte de ce facteur. En effet la puissante élite haalpularen (peul + toucouleurs) a obtenu du très faible Abdou Diouf que la gestion des terres de la rive gauche soit confiée aux communautés rurales et non à l'Etat.

    En Mauritanie le gouvernement a pris un parti inverse favorable à la colonisation de la vallée par les investisseurs beydanes pour y développer l'agriculture.Les haapulars de la rive gauche ont manipulé leurs parents mauritaniens pour faire échouer cette politique. Et ce n'est pas un hasard si les événements de 89 ont commencé au Sénégal avant de s'étendre à la Mauritanie. Pour bien comprendre la dynamique des ethnies des jeunes (relativement) des Etats africains, il importerait sur le plan épistémologique de faire fi des frontières arbitraires des Etats.