17-05-2014 15:12 - Abderrahmane Sissako : 'Une Palme d'or serait une victoire pour toute l'Afrique'

Abderrahmane Sissako : 'Une Palme d'or serait une victoire pour toute l'Afrique'

Le Point - Et si l'Afrique décrochait sa première Palme d'or ? À Cannes, "Timbuktu" est d'ores et déjà le favori de nombreux critiques. Oui, le sujet du film est évidemment fort : montrer comment, au nord du Mali, en 2012, les djihadistes se sont emparés des corps et des esprits, interdisant, à coups de fouet et de lapidations, ces choses vibrantes que sont la musique, le football ou la peau nue d'une femme.

Et la réalisation du Mauritanien Abderrahmane Sissako est elle aussi marquante, avec des moments de pure comédie et des fulgurances visuelles qu'on n'oubliera pas de sitôt. Voix douce de sage et chèche blanc autour du cou, l'homme qui a volé la vedette à Grace Kelly et Nicole Kidman se confie au Point Afrique.

Le Point Afrique : Vous avez dit que votre film est né d'une révolte, après avoir vu les images de la lapidation d'un jeune couple non marié au nord du Mali en 2012...

Abderrahmane Sissako : Dans les médias, ce drame d'une extrême violence est passé inaperçu, comme un petit fait divers. Quand on enterre des gens vivants, qu'on les tue froidement, et qu'en plus les médias relayent ça comme si une voiture avait écrasé deux chats, c'est révoltant. Mais il ne s'agit pas seulement d'être révolté. Il faut aussi faire quelque chose.

Où avez-vous tourné ?

En Mauritanie, à Oualata. C'est une ville ancienne et universitaire, qui est jumelle de Tombouctou. Tombouctou est une cité mythique, une ville que je connais bien. Je l'ai toujours ressentie comme un lieu de grâce, de spiritualité, de rencontres et d'acceptation de l'autre. Cette ville et cette spiritualité ont été prises en otage en 2012.

Le sujet - l'irruption des djihadistes - est grave, pourtant il y a beaucoup d'humour dans votre film. Pourquoi ?

C'est important. Si on n'amène pas l'humour dans un récit comme ça, qui est d'une extrême violence, on impose une vision aux gens et on rentre dans le domaine de l'information brute. Un film, c'est autre chose. C'est une conversation, un voyage qu'on fait.

Timbuktu présente les djihadistes comme de véritables pieds-nickelés, incapables même de parler l'arabe correctement...

Ce sont des gens qui nous ressemblent. Il ne faut pas oublier qu'ils ont été enfants, qu'ils ont aimé, et qu'ils ont, à un moment donné, basculé dans l'extrême. Il ne faut surtout pas les déshumaniser.

Vous montrez aussi la résistance de la population face à l'irruption de l'intégrisme. Pensez-vous que ces résistances ont été importantes ?

Une guerre se gagne de plusieurs façons. Certes, il y a eu une armée, avec l'intervention salutaire de la France, qui a libéré Tombouctou. Mais il ne faut pas oublier ceux qui sont restés, qui ont subi, qui ont été patients, et qui ont quelque part résisté, même si cette résistance n'était pas apparente. Je pense que lorsqu'une musique est interdite, on la chante toujours dans sa tête.

Votre film est traversé par des scènes fulgurantes, comme cette partie de football sans ballon...

Le football était interdit. Comme plein d'autres mesures, il s'agissait de retirer aux gens toute forme d'existence réelle, de les assujettir, de créer la peur. J'ai donc eu l'idée d'une partie de football sans ballon. D'autant plus que le football est très chorégraphique. Comment peut-on vouloir interdire ça ?

L'accueil à Cannes a été très fort, et on vous a même vu pleurer lors de la conférence de presse...

Ça émeut, ça touche beaucoup, et ça réconforte. Avec ce film, on a pris un risque et on a cru en quelque chose. C'est une façon de se battre, et de gagner.

Vous utilisez des termes militaires. Faut-il comprendre que votre film est une arme de combat ?

Absolument. Je me révolte contre l'idée qu'on puisse couper une main et les pieds d'un jeune homme de 25 ans simplement parce qu'il a volé. Ce n'est pas humain. Ce film est en quelque sorte une obligation.

"Où est Dieu dans tout cela ?", demande l'un des personnages du film. C'est un bon résumé, non ?

Oui. Cela montre à quel point une religion et une foi sont prises en otage. Dieu ne peut être qu'amour et pardon. Si vous flagellez, devant son père, une jeune fille dont le seul crime est d'avoir chanté, quand vous lapidez jusqu'à la mort un couple qui s'aime, Dieu n'est pas là.

L'actualité est toujours très sombre, notamment au nord du Nigeria avec les exactions de la secte Boko Haram. Êtes-vous pourtant optimiste ?

Oui, car il y a une prise de conscience. Mais il ne faut pas non plus exagérer cette prise de conscience, comme si le monde entier se levait et se dressait. Il ne faut pas lâcher. Il faut se mobiliser plus fortement. Et il faut également un partage plus équitable des richesses du monde...

Dans votre film, les Touareg utilisent des portables dans le désert et nomment leur vache "GPS" . Vouliez-vous montrer un visage moderne de l'Afrique à côté de certains comportements moyenâgeux ?

Parce que c'est comme ça ! On est connecté. C'est un monde désormais globalisé. Mais il faudrait aussi que la souffrance soit globalisée, et que l'on s'accapare la souffrance de l'autre, même si les géographies sont différentes.

Une Palme d'or africaine, ce serait un symbole fort ?

Cela le serait. Si l'Italie ou la France gagne, ce n'est pas toute l'Europe qui sera heureuse. Tandis que là, ce serait la victoire de l'Afrique dans son ensemble. Un continent entier s'approprierait ce trophée.

Propos recueillis par Thomas Mahler à Cannes




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Commentaires (1)

  • cheibou (H) 22/05/2014 16:45 X

    LE COURAGE D’UNE ICONE Abderrahmane SISSAKO.
    Oh ! Abderrahmane vous êtes la fierté de l’Afrique embellie, de la Mauritanie engagée, du Mali meurtrie, du touareg blessé.

    «Timbuktu» ou le «Chagrin des Oiseaux» est un chef d’œuvre royal, majestueux, il représente le cri du cœur, le cri du blessé, le cri d’une population meurtrie dans sa chair, le cri de tout un continent blessé, le cri d’une génération de jeunes voulant vivre dans la paix et la sérénité.

    Et n’est-ce pas celui de l’amour, de la sagesse et de la modération humaine ? Voilà un film qui se détache des mises en scène que nous rapportent les journalistes de tous bords.

    Voilà une autre vision de la cruauté et de la cupidité des terroristes qui ont, pendant des mois, ont détruis des monuments culturels et sculptures anciennes, mais ont voulu également bâillonnés des femmes et des hommes, des vieillards et tout une jeunesse, ils ont voulu aussi taire la liberté, la joie de vivre, le bonheur.

    «Tumbuktu» contribuera pour longtemps à l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes libres, courageux, engagés et intransigeant, voilà l’ère de la véritable liberté cinématographique.

    L’ère de l’engagement, l’ère de la lutte contre le terrorisme aveugle, l’ère de la lutte contre les esprits chauvins partout en Afrique.

    Abderrahmane ! Vous êtes le chantre d’une nouvelle génération d’homme qui lutte pour la liberté, l’amour du prochain, pour le bien être de l’homme et de la femme, vous êtes donc je le répète sans me tromper et sans me désavouer que vous êtes une figure charismatique.

    Une figure qui honore non pas seulement la Mauritanie mais aussi l’Afrique, et le monde entier. Une figure du droit humain et pour les libertés de la dignité humaine.

    Je salue votre courage, je salue votre détermination, je suis prêt à vous accompagner dans cette aventure de la liberté, de l’amour du prochain et de la convergence vers des horizons ouvrant ces portes à la plus grande vision de liberté, et de développement entre les peuples pour juguler et pour combattre l’injustice, l’intolérance, la cupidité, la diabolisation de l’être humain, le manque de son discernement.

    Déjà sur le tapis rouge du Festival de Cannes, alors je vous souhaite une très belle performance, à partir de notre chère patrie, la Mauritanie pour l’obtention de la Palme d’Or du Festival de Cannes 2014.

    Vous êtes enfin la gloire, la fierté et le détonateur d’une nouvelle vision voluptueuse de l’amour du prochain.

    Alioune Ould BITICHE
    Auteur de la ‘’Chasse à la vie’’
    Tél : 46.78.57.32 – 36.04.40.67
    Email : bitiche@gmail.com
    Nouakchott, Mauritanie.