30-06-2014 19:15 - Manuscrit d’auteur : « Ils travaillent pour manger et ils mangent pour travailler » (6)

Manuscrit d’auteur : « Ils travaillent pour manger et ils mangent pour travailler » (6)

Adrar-Info - Classements théoriques et discours sur les artisans (m’allemîn) de la société bidân de Mauritanie - Discours et représentations des nobles sur les m’allemîn

Lorsque les auteurs qui ont abordé le sujet des m’allemîn dans la société bidân font allusion aux traits négatifs associés à ce groupe spécialisé, en réalité ils font allusion aux discours et aux représentations sociales forgées par les groupes nobles de cette société et, ici comme ailleurs, repris ou réappropriés par les groupes dominés, en l’occurrence les m’allemîn.

Les discours ne sont pas cependant que “des mots en l’air”, ou des “histoires imaginaires”, ils sont, comme le dit Bourdieu (1982 : 59-60), des échanges linguistiques et économiques non seulement destinés à être compris, mais aussi “des signes de richesse destinés à être évalués, apprécies et des signes d’autorité, destinés à être crus et obéis”.

Dans cet ordre d’idées, les discours véhiculent des visions ou de représentations particulières du monde social et, dans ce sens, ils alimentent les pratiques quotidiennes des membres de l’entière société.

Ils expriment ainsi “les catégories selon lesquelles un groupe se pense et selon lesquelles il se représente sa propre réalité (et qui) contribuent à la réalité de ce groupe” (Bourdieu 1982 : 158). Dans cette deuxième section, je voudrais examiner rapidement les thèmes les plus importants des discours des nobles sur les m’allemîn. D’abord, les préjugés qui s’expriment par le mépris et par la crainte qu’ils inspirent et qui s’accompagnent cependant de la reconnaissance de l’importance de leur rôle social assigné.

J’aborderai ensuite un thème récurrent s’agissant des m’allemîn : leurs liens avec les pratiques magiques et la sorcellerie. Pour clore cette section je rapporterai brièvement quelques mythes ou traditions orales portant sur leurs origines, on verra ainsi que certains discours des nobles soulignent leurs origines “étrangères”, en affirmant notamment qu’ils seraient Juifs ou Kwâr; alors que les traditions des m’allemîn eux-mêmes rappellent leurs origines communes avec les Bidân, et/ou des origines antiques, légendaires et nobles.

La peur, la crainte et le mépris : des m’allemîn ou de leurs métiers mystérieux?

Lorsqu’on pose la question de savoir pourquoi les m’allemîn sont méprisés et craints, les Bidân nobles du milieu traditionnel, non citadin, ont tendance à répondre que ce ne sont pas eux qui sont l’objet du mépris, mais bien plutôt leurs métiers non nobles.

Récit 1

“Les m’allemîn ne sont pas bien considérés chez nous parce qu’ils ont des métiers manuels sales, ils sont toujours sales, ils touchent les métaux, ils coupent les bois, les femmes touchent le cuir, les teintures… Pour faire tout cela ils ont des liens avec les jnûn (démons) même avec shaytân (diable) c’est pour cela qu’on a peur d’eux. Ce sont aussi des sorciers (sâherîn).

Et puis, l’on ne peut pas leur faire confiance, ils sont de grands menteurs, des hypocrites, ils ont peur de tout, ce sont des couards et des grands mangeurs ! Ils passent leur temps à demander, à exiger des choses, nous devons tout leur donner, de la nourriture, des vêtements, tout, comme s’ils étaient nos propres enfants. Nous ne les aimons pas aussi parce qu’ils reçoivent trop des gens chez eux… des hommes, des femmes, lorsqu’ils veulent se rencontrer en cachette, ils savent qu’ils peuvent aller voir l’un de ces m’allemîn.

Si on leur demande, ils disent “nous sommes allés voir le m’allem pour réparer un outil” ou n’importe quoi… mais cela n’est pas vrai, pas complétement vrai… chez eux c’est toujours la pagaille… Mais on va toujours les voir, ne peut pas faire autrement, ils savent faire beaucoup de choses, des outils, des bijoux, ils sont très intelligents, certains sont même très savants, ils peuvent connaître très bien le désert, les étoiles… J’ai connu des m’allemîn qui connaissaient le Qur’ân et savaient dessiner des belles lettres, ils étaient des calligraphes.

Parfois on leur demande de nous aider à faire un mariage aussi, ils connaissent tout le monde, donc c’est facile pour eux. Ils peuvent négocier le montant de la dote. Ils peuvent faire cela mieux que nous… c’est normal, ils n’ont pas les mêmes coutumes que nous. Donc, ils exigent, ils sont durs en affaires, ils n’ont pas honte, jamais! ces gens ne connaissent même pas le mot sahwa (honte, pudeur)! Maintenant ils font d’autres choses encore, tu peux leur donner un peu d’argent et ils peuvent faire des marchandages pour toi, ce sont surtout des politiciens de Nouakchott qui font cela.

Les m’allemîn n’aiment pas qu’on les appelle ainsi, c’est leur nom, mais ils ne veulent pas qu’on le prononce en leur présence, ce n’est pas poli et nous ne le faisons pas. Ce n’est pas que nous les méprisons, au fond, ce sont leurs métiers que nous méprisons… parce qu’ils ne sont pas nobles.”
(Entretien recueilli à Kiffa, octobre 1991).

Le récit rapporté exprime l’ambivalence couramment associée aux m’allemîn. D’une part il est affirmé que le mépris se fonde sur l’exercice des métiers manuels (“sales”), et sur leurs rôles sociaux (“non honorables”), et d’autre part, l’on reconnaît leurs qualités professionnelles et personnelles, dont leur intelligence.

De son côté, Caro Baroja (1955 : 46) écrivait que les m’allemîn (dits “majarreros” en espagnol du Sahara occidental) étaient méprisés autant pour leurs origines lignagères que pour leurs métiers car “métier et lignage sont intimement unis”. En réalité il me semble que Caro Baroja traduit ici une idéologie locale qui s’accorde aux pratiques seulement de manière partielle. De fait, le mépris des activités manuelles et surtout le travail des m’allemîn pour d’autres, doit être placé dans le contexte des valeurs guerrières anciennes qui dédaignent le travail productif, censé être du seul ressort des groupes serviles ou asservis.

Or ce n’est pas le travail manuel en lui-même, ni les rôles sociaux des m’allemîn qui sont ainsi directement méprisés (les nobles peuvent travailler de leurs mains ou remplir des fonctions sociales particulières), mais le fait que ce travail soit effectué pour d’autres, comme “services”. Notre interlocuteur exprime aussi une conception largement répandue selon laquelle il existe une homologie entre le occupations professionnelles et les tempéraments des spécialistes.

Les m’allemîn seraient ainsi des “menteurs”, des “hypocrites”, des “couards” et des “grands mangeurs”, raisons pour lesquelles “on ne peut pas leur faire confiance”. Il est intéressant pour nous de savoir que ces croyances étaient aussi présentes (et le restent encore) en Europe. Ainsi, Lévi-Strauss (1985 : 10- 12) évoque le fait qu’au XIXè siècle, l’exercice de divers artisanats était associé par la tradition populaire aux traits constitutifs de la personnalité des artisans :

“Ces traits relèvent de trois ordres. L’aspect physique d’abord : peut-être parce qu’ils travaillaient assis ou accroupis, on dépeignait les tisserands et les tailleurs comme des avortons ou des infirmes. (…) On distinguait aussi les métiers par de critères de moralité. Pratiquement unanime, un vieux folklore européen dénonce comme voleurs les tisserands, les tailleurs et les meuniers qui reçoivent de leur pratique une matière première —fils, tissu, grain— sur laquelle on les soupçonne de rogner avant de la rendre transformée en pièce de tissu, habit ou farine. (…)

Enfin, on prêtait à chaque catégorie d’artisans des dispositions psychologiques distinctives : les tailleurs, vantards et peureux mais aussi rusés et chanceux à l’instar des cordonniers; ceux-ci, farceurs, noceurs et égrillards; les bouchers, turbulents et orgueilleux; les forgerons vaniteux; les bûcherons grossiers et désagréables; les barbiers bavards; les peintres en bâtiment buveurs et toujours gais, etc. (…) la pensée populaire prétend se fonder sur l’expérience mais met aussi en oeuvre toutes sortes d’équivalences symboliques qui sont de l’ordre de la métaphore.”


Des futures recherches comparatives pourraient tenir compte de ces faits qui renvoient à des situations structurales qui méritent d’être mieux comprises. Dans le récit 1, l’accent est cependant mis sur les liens des m’allemîn forgerons —au sens propre du terme d’artisans des métaux— avec le monde surnaturel et donc avec le “danger” et “l’impureté” propres à ce dernier. Le fait n’est pas particulier aux Bidân.

Dans toutes les sociétés musulmanes les forgerons occupent une place particulière marquée par le mépris, la peur et la crainte qu’inspirent leurs activités de transformation de la matière —notamment celle des métaux— et qui sont souvent liées aux pouvoirs magiques et à la sorcellerie (Norris 1968 : 23). Norris suggère par ailleurs qu’avant la venue des Arabes dans le Sahara occidental, les m’allemîn avaient un haut statut; il laisse ainsi entendre que l’installation de cette nouvelle population impliqua l’introduction d’une nouvelle idéologie, islamique, qui changea la situation des forgerons et des artisans en général.

Chez les Touareg de l’Udalen (Burkina Faso), ce sont les anciens forgerons métallurgistes et les artisans du métal contemporains, les itagaten (sg. ataga), qui détiennent des pouvoirs magiques; en outre, on relève chez eux un stéréotype de saleté “qui implique une réserve par rapport à la pratique de la religion musulmane” (C. Hincker 1996 : 53, 55).

Le thème est ardu et mériterai de longs développements sur le symbolisme et les complexes magico-religieux associés au fer, aux artisans du métal ou forgerons et à la métallurgie, des thèmes examinés notamment par Mircea Eliade dans son célèbre ouvrage Forgerons et alchimistes (1977). Comment expliquer l’ambivalence du fer et du forgeron? Eliade suggère une explication qui plonge ses racines dans l’histoire ancestrale de l’humanité. Le fer et le forgeron étaient associés à la maîtrise du feu —d’origine divine et démoniaque à la fois—, aux sacrifices sanglants, aux forces magico-religieuses, aux rites orgastiques, et enfin aux croyances sur la présence des génies et des fées dans les profondeurs des mines, la Terre-mère.

Plus précisément, l’ambivalence du fer et des forgerons en Afrique a pour Eliade un fondement historique et culturel précis; dans les civilisations paléonigritiques le forgeron joue un rôle religieux important :“le Forgeron mythique est censé avoir apporté les outils nécessaires à la culture du sol et il est devenu, du fait, un Héros civilisateur, un collaborateur de l’oeuvre divine de création. (…) En revanche, dans la civilisation des chasseurs des steppes et dans les civilisations chamitiques pastorales, les forgerons sont méprisés et forment des castes à part.

Le fer et les outils forgés par les forgerons n’ont pas le rôle civilisateur qui est le leur dans les cultures paléonigritiques. C’est le cas, entre autres, des Abyssins, des Somalis (où les forgerons Toumals constituent une caste d’intouchables), des Tédas (au nord du Tchad, principalement dans le Sahara central) où les forgerons sont dédaignés en forment une classe de parias endogames (Baumann 1948 : 283, 431).”
(Eliade 1977 : 75). Eliade (1977 : 80) introduit cependant une nuance importante dans cette hypothèse en soutenant que l’explication de la valorisation rituelle du forgerons n’est pas seulement associé à la fabrication des outils agricoles. En dernière analyse, la fonction du forgeron —et l’attitude ambivalente attestée universellement à leur égard— , doit ainsi être mieux expliquée par la prise en compte des mythologies et des idéologies religieuses.

Quelle est l’idéologie transmise en islam sur le fer et les forgerons? Et bien l’on peut dire, sans surprise, qu’elle est ambivalente. Ainsi, dans le Qur’ân, il est écrit, d’une part, que l’art du fer fut révélé directement par allâh à Dâwûd (prophète musulman dans la tradition islamique, roi des Hébreux dans la tradition juive) : 34.10. A Dâwûd, Nous avons donné de nos bienfaits Ô montagnes, alliez-vous à lui, et vous, oiseaux ! Pour lui nous avons amolli le fer. 34.11. “Fais des cottes, renforce les mailles.” Agissez avec integrité : Me voici, je vois ce que vous faites.” (trad. Chouraqui, 1990 : 864).

Comme le remarque Chouraqui (ibid. supra), le verset 34.10 attribue la paternité de l’industrie du fer à Dâwûd, et l’on considère que cet art fut répandu au Proche Orient à l’époque de ce personnage biblique et musulman (son nom est évoqué dans d’autres versets : 21.79., 38.17., 38.26.). Le verset 34.11 évoque l’emploi courant (et positif) du fer dans la forge des armes, indispensables à l’expansion islamique.

Néanmoins, un autre verset explicite la double valeur, positive et négative, ainsi que le mystère associés au fer et, en conséquence, aux forgerons : 57.25. Nous avons envoyé nos Envoyés avec nos Signes. Nous avons fait descendre avec eux l’Ecrit et la pesée, pour que les humains pratiquent l’équité. Nous avons fait descendre le fer : porteur d’un mal terrifiant mais aussi d’un bien pour les humains, afin qu’Allah sache qui l’aide, Lui et ses Envoyés, dans le mystère, voici Allah, le Puissant, l’Intransigeant.” (trad. Chouraqui, 1990 : 1146).

Le fer est ainsi donné directement par la divinité aux hommes, il est “porteur d’un mal terrifiant”, mais aussi d’un bien implicitement associé à la civilisation. A la lecture de ce qui précède, nous pouvons avancer qu’il est probable, comme le pense Norris (1968 : 23), que dans le monde berbère et soudanais dominant, d’avant la venue des Arabes au Sahara occidental, l’art de la forge avait une valeur plutôt positive, associée aux idéologies non islamiques présentes alors.

L’idéologie islamique, quant à elle, introduisit une nouvelle valorisation, plutôt négative concernant le fer, mais qui reste cependant marquée par l’ambivalence du fer attestée ailleurs dans le monde. Les discours des nobles contemporains soulignent cette ambivalence, en partie héritée du monde ancien, en partie issue du texte coranique, tout en insistant sur les aspects surnaturels liés aux pratiques des m’allemîn —que nous traiterons plus loin.

Dans le récit 1, sont également exprimés les préjugés négatifs contre les m’allemîn, ce faisant, ce qui est souligné c’est la distance qui sépare l’éthique des nobles et son non respect par les m’allemîn. De fait, c’est parce que les m’allemîn ne sont pas censés respecter les codes d’honneur des nobles (exprimés par la notion de sahwa, honte, pudeur), qu’ils peuvent remplir leur rôle d’intermédiation dans les affaires privées (les relations hommes-femmes) et, on le verra dans le prochain récit, dans les affaires publiques. Enfin, dans le récit 1 il est également évoqué un fait social qui mérite un éclaircissement.

Il est dit que les m’allemîn n’aiment pas qu’on les appelle ainsi jugeant “impoli” le terme. Il est vrai en effet que les Bidân sont très attachés au respect des règles de politesse, signe distinctif par excellence du statut des nobles. Ces derniers évitent ainsi de nommer, devant eux, les membres des groupes inférieurs ou dominés de leur société par leurs appellations statutaires —les m’allemîn, mais aussi les îggâwin, les hrâtîn et les ‘abîd—, qui soulignent leur place inférieure dans la hiérarchie sociale.

Car il s’agit en effet d’appellations statutaires et en aucun cas de noms “ethniques”. Tous ces groupes sont culturellement des Bidân (arabophones), mais non-nobles et de rang inférieur. Plus précisément, le terme m’allemîn vient de la racine arabe /‘.L.M./, signifiant “science”, “connaissance”, “savoir”. On les désigne aussi sous le terme sunnâ’ (sg. sâni’ ou sânâ’ selon Lériche 1955 : 176), dont la racine arabe /S/N/’/ signifie “fabriquer”, “créer”, “construire” (Ould Cheikh 1985 : 403).

Mais ce dernier terme est très peu usité de nos jours en Mauritanie, alors qu’il est d’usage fréquent chez les Bédouins Rawla de Syrie (W. & F. Lancaster 1987 : 314). Par ailleurs, il peut être rapproché du terme maghrébin ancien sinâ’a, évoqué par Ibn Khaldûn (trad. Monteil, 1997 : 607, 630), et que Monteil rend par “métier”, “aptitude acquise qui se transmet par la pratique”.

Enfin, Lériche (1955 : 176) note un autre terme dont je n’ai jamais entendu parler : igdâyan (sg. agdây) et qu’il traduit comme “forgeron rustre, grossier”.

Mis à part ce dernier terme, l’on ne peut pas dire que les autres, m’allemîn et sunnâ’, aient une connotation négative. Aussi, on peut suggérer que les Bidân contemporains — nobles et non-nobles— sont venus à “oublier” le sens étymologique des termes désignant les artisans, pour conserver seulement le sens péjoratif, négatif, associé à la fonction et au rôle social des m’allemîn. Les discours tenus par des Bidân nobles, citadins, éduqués, sont quelque peu différents mais ils rappellent aussi les thèmes évoqués dans le récit 1, tenu par un homme âgé, noble des Ahl Sîdi Mahmûd.

J’ai sélectionné un récit tenu par un homme dans l’âge mûr, noble et notable citadin, éduqué, qui me semble synthétiser les idées centrales en cours actuellement sur les m’allemîn, et qui influencent sans nul doute les discours des autres membres, moins nobles de la société. Car en fait, si les discours sont —comme le dit Bourdieu— “toujours pour une part des euphémismes inspirés par le souci de “bien dire”, de “parler comme il faut”, lorsqu’ils sont tenus par des notables, ils sont aussi des “discours d’autorité”, prononcés par “la personne légitime à le prononcer” (Bourdieu 1982 : 78, 111).

Récit 2

“Il est vrai que la société a beaucoup évoluée mais que nous continuons encore à mépriser — comme tu dis— un peu les m’allemîn. Ce n’est plus comme avant quand même! Actuellement les m’allemîn font d’ailleurs beaucoup d’autres travaux qui n’existaient même pas dans le temps. Les gens disent qu’ils sont des sorciers, des menteurs, des quémandeurs… tout cela n’est pas vrai, d’ailleurs il n’y a pas de sorciers chez nous. Je connais beaucoup des m’allemîn très polis, très savants et très bien éduqués.

Actuellement, le Président de l’assemblée nationale mauritanienne, un homme très bien éduqué, est issu d’une famille m’allem. Tu vois, ils participent dans la vie politique sur le même pied d’égalité que nous. Mais il est vrai aussi qu’il y a encore des pesanteurs sociales. Ils travaillent pour vendre à n’importe qui et cela n’est pas bien vu ici.

Ce qu’on leur rapproche encore, et cela reste vrai, c’est qu’ils soient toujours prêts à rendre des services, même si ces services ne sont pas honorables… tu sais bien qu’ils reçoivent des gens chez eux, que les rencontres illicites pour nous se font couramment chez eux.

C’est pour cela, je crois, qu’on les méprise encore… Mais je veux te dire que même le mot “mépris” n’est pas joli, il n’est pas honorable de l’employer, ni d’avoir de tels sentiments… Je pense que les choses vont changer dans quelques années, les m’allemîn seront considérés comme les autres dès qu’ils auront arrêté de se comporter bizarrement… Je veux dire, dès qu’ils auront arrêté de rendre n’importe quel service moyennant finances.”
(Entretien recueilli à Nouakchott, novembre 1998).

L’on voit bien que ce discours met l’accent sur les évolutions sociales récentes enregistrées en Mauritanie et qui tendent à s’approprier des valeurs égalitaires actualisées et répandues en Occident. Les préjugés couramment associés aux m’allemîn sont ici minimisés, voire niés dans le cas de l’accusation de sorcellerie. Dans le cadre des rôles sociaux d’intermédiation, deux faits sont mis en exergue.

D’abord, celui hautement positif et réel de la participation des membres de ce groupe péripatétique dans les affaires politiques publiques. L’actuel Président de l’assemblée nationale mauritanienne est en effet issu d’une famille m’allem. Les nobles citadins sont en fait très fiers de montrer par là que les idéaux égalitaristes qui commencent lentement à s’installer dans le pays ont des conséquences dans les pratiques gouvernementales.

Les m’allemîn ne sont d’ailleurs pas les seuls à être ainsi “promus” par l’Etat mauritanien, de nombreux membres issus des groupes serviles —qui représentent environ la moitié de la population arabophone— jouent des rôles politiques importants, comme ministres, haut fonctionnaires ou diplomates. Cette amélioration statutaire fondée sur l’éducation concerne cependant peu de m’allemîn; aussi elle n’enlève pas les “pesanteurs sociales” toujours existantes dans le pays, et évoquées dans le récit 2.

C’est dans ce cadre que l’on peut placer un fait social nouveau et inédit en Mauritanie, celui de l’émergence, depuis 1997, d’un mouvement politique de revendication des “droits civiques” des m’allemîn (Clausen 1997 : 250). Ainsi, dans un tract publié en 1997, un groupe de m’allemîn présente des demandes de meilleure “représentativité politique” au sein de l’Etat, et dénoncent leur situation sociale “inférieure et opprimée”.

Le fait mérite une analyse fine que je ne peux pas développer ici, je noterais seulement que cette évolution récente implique l’émergence d’une sorte de “prise de conscience” collective d’un groupe dominé de cette société, et elle peut être ainsi placée dans le courant des mouvements revendicatifs développés, depuis une trentaine d’années, par les groupes serviles Bidân. Dans les deux cas, il apparaît que les luttes de reclassement, pour l’égalité sociale, doivent passer par l’affirmation de la différence; autrement dit pour être “des Bidân (nobles) comme les autres”, les groupes dominés doivent d’abord se faire reconnaître à travers l’affirmation de leur identité propre.

Un autre fait social souligné dans le récit 2 concerne l’intermédiation que les m’allemîn jouent dans le cadre des relations hommes-femmes, jugée “non honorable” —cf. Miské (1970 : 98-99). Et, parallèlement, les services “non honorables” qu’ils développent. Pour de nombreux nobles éduqués, les sources du mépris dans lequel sont encore tenus les m’allemîn se placent dans ce cadre là, dans le fait qu’ils “travaillent pour d’autres” moyennant finances.

L’idée que cet état de choses pourra se transformer lorsqu’ils auront arrêté de remplir ces rôles assignés —et jugés nécessaires— semble logique, mais impossible à envisager sérieusement dans une société dans laquelle l’éthique de la noblesse et de l’honneur impose des impératifs et des limites strictes. Demander aux m’allemîn de ne plus remplir leurs rôles socialement assignés équivaut à leur demander de disparaître socialement, en un mot, de devenir nobles.

Car en effet, comme le note Bourdieu, “il appartient aux nobles d’agir noblement et l’on peut aussi bien voir dans l’action noble le principe de la noblesse que dans la noblesse le principe des actions nobles.” Ainsi, la morale de l’honneur dans cette société n’est qu’une forme développée de la formule consistant à dire d’un homme : “c’est un homme” (Bourdieu 1982 : 126). Bref, lorsque les nobles expriment leurs “reproches” aux m’allemîn ils se placent dans le cadre de la “culture”, des “humanités”, et considèrent les activités traditionnelles des m’allemîn comme indignes d’y participer.

A suivre… /

Mariella Villasante Cervello. Dr en anthropologie sociale (EHESS, Paris). Chercheuse associée/ Investigadora asociada Instituto de democracia y derechos humanos de la Pontificia Universidad Católica del Perú (IDEHPUCP), Institut Français d’études andines (IFEA, Lima, Pérou), Centre Jacques Berque (Rabat, Maroc)

Articles précédents : http://cridem.org/C_Info.php?article=657721 ; http://cridem.org/C_Info.php?article=657746; http://cridem.org/C_Info.php?article=657782 ; http://cridem.org/C_Info.php?article=657808 ; http://cridem.org/C_Info.php?article=657835



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