07-07-2015 00:00 - Cheikh Aïdara suit les fourneaux culinaires de l’écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall

Cheikh Aïdara suit les fourneaux culinaires de l’écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall

Traversees-Mauritanides - La Sénégalaise Aminata Sow Fall est l’Invitée d’honneur de la 6e édition des Rencontres littéraires Traversées Mauritanides, qui se tiendront en décembre prochain à Nouakchott. En prélude de cette activité, Cheikh Aïdara a voulu s’intéresser à l’une des œuvres de l’auteure qui mérite d’être relue : Un grain de vie et d’espérance ! On sait que celle qui vient d’obtenir le Prix de la Francophonie de l'Académie française innove en matière littéraire. Dans ce roman, à la structure très spéciale, elle promène le lecteur dans un univers rarement abordé. Hummm … le culinaire sénégalais.

Un grain de vie et d’espérance ou la promenade littéraire dans l’art culinaire sénégalais

Aminata Sow Fall répond à une demande des éditions Françoise Truffaut. Il s’agit de construire un roman à partir des recettes de cuisine ! Sur 143 pages, l’auteure, Aminata Sow Fall, se remémore tous les mécanismes de cuisines. Elle nous apprend d’abord que l’acte de manger est l’expression de la joie, un sourire et un acte de vie. Tout le contraire de l’absorption mécanique d’aliments, trait propre au règne animal où la fonction de manger est purement physiologique. Manger n’est pas seulement se nourrir, ni un geste de survie qui consiste à se remplir le ventre sous la contrainte, avec indifférence et routine.

Celle qui est un pur produit de Saint-Louis nous renseigne que manger relève plutôt d’un acte d’intelligence, un appel au désir ayant un lien avec le sacré. Car le manger est un don de Dieu, comme l’attestent toutes les religions du monde. Il suppose l’abondance, tout le contraire de la famine qui est anéantissement, désolation morale et physique, déchéance.

Pour ce dernier cas, selon elle, le manger perd tout son honneur car pris dans des conditions abominables. Le manger perd, également, son caractère social et humain s’il n’invite à la convivialité. Le plat (repas), au Sénégal, est partagé dans la plus grande communion, et ses abords ouverts à tout étranger de passage.

Même s’il ne reste plus rien dans le plat, l’invité demeure sensible au «viens manger » ancré dans la Téranga sénégalaise, trouvera toujours un petit expédient à se faire offrir, sous forme d’un «Lakh» destiné à se rattraper.

Manger ensemble consolide, selon l’auteure, les liens du groupe et du couple. «Le temps du manger forge la conscience sociale», dit Aminata Sow Fall. Puis, elle complètera en soulignant que le manger à ses codes et son éthique. Il se fait avec mesure, savoir-faire, savoir-vivre et discipline. L’acte est un mélange d’élégance et du beau.

Il ne reste plus qu’à suivre de belles balades romancées, comme l’auteure sait en créer. Pour donner à son sujet plus de saveurs, elle installe son décor dans la ville de Saint-Louis, îlot de référence par excellence de l’art de manger.

Elle nous mène alors dans une plongée littéraire où l’esthétique se mélange, dans une pincée d’humour saucissonnée, avec des anecdotes salées-pimentées. Le tout, baigné dans une huile chauffée à mille et une manières d’imaginer, de rêver, de sentir et de goûter. Bref, tout ce qui peut constituer l’univers paradisiaque pour un authentique gourmet.

Autant vous dire une vraie invite dans un rituel qui prend une dimension philosophique, religieuse et spirituelle propres à la société et culture sénégalaises. L’art culinaire sénégalais commence dès l’entame du contact de l’aliment et de la bouche.

Il se brode d’imaginations et conduit vers une aventure où tous les sens participent à l’œuvre d’appréciation. Le manger ferait ainsi partie de la condition humaine et participerait de l’esthétique qui n’est pas seulement verbale ou discursive, mais l’expression d’une société et d’une culture.

L’artiste culinaire sait, déjà avant la fin de son œuvre, ce que vaudra son plat ; sa saveur, sa nature, les couleurs et le goût qu’il prendra, ainsi que ses vertus. L’apogée de cette œuvre, c’est l’instant où les mains plongeant dans le plat, s’apprêtent à restituer les premières appréciations, souvent expressives. Temps redouté durant lequel, l’artiste guette le verdict des convives. Celui-ci se manifeste d’emblée par un rictus, une moue, un œil pétillant, un claquement de langue…. Autant de signes qui caractérisent la réussite ou l’échec d’un plat !

C’est le jeu dévoué à l’imaginaire, dans l’art culinaire. Le principal personnage d’Aminata Sow Fall, Nogaye, imagine un plat garni où elle n’hésitera pas à placer des CD de chanteurs illustres et «Les Fleurs du Mal » de Baudelaire. Il en sera de même pour l’anecdote du maçon Moddou.

Aux invectives de la gargotière qui l’incite à prendre du solide, il dira préférer son «Mafé maçon», des cacahuètes grillées qu’il mange avec du pain pendant ses heures de travail. Moddou mettra une dose d’humour en disant, qu’avec ce mélange, il peut s’imaginer manger n’importe quel autre plat !

Pour Aminata Sow Fall, il y a toujours un temps de préparation et un temps de consommation. Elle nous apprend que les petites filles sénégalaises sont formées dès l’enfance à l’art cuisson qui leur sera indispensable dans leur future vie conjugale. Selon elle, «l’art culinaire est le terrain d’excellence où se réalise le destin de toutes les femmes dans leur environnement social.» L’anecdote de la belle Dianka dite la Biche sert d’illustration.

Paresseuse, elle est l’épouse qui ne sait pas faire la cuisine et, partant, tenir sa place dans un foyer polygame. Son baptême de feu fut un véritable désastre, malgré l’aide des siens. Et cela finira dans une bataille rangée à coups de…légumes ! Expédiée à la suite de cette expérience, Biche sera contrainte de retourner chez ses parents. Le revers de la médaille, c’est l’exemple de Nogaye.

Sa belle-sœur, Lima, n’a de cesse de l’accabler indirectement pendant ses dix ans de mariage avec Amar, l’accusant d’avoir ensorcelé son frère à coups de mixtures. A la mort de ce dernier, par diabète, la belle-sœur insinuera qu’il est mort à cause des breuvages de Nogaye. Ce qui rappelle dans l’esprit sénégalais, le fameux «Niame Diodo», cette sorcellerie culinaire sensée ferrer à jamais les hommes.

Le lieu donc de savoir que le Yeek (geste par lequel on transpose le repas de la marmite au grand bol) et le Seedle (la répartition des plats avec l’art de disposer la victuaille) s’apprennent dès la tendre enfance par le truchement de jouets-ustensiles. Ainsi, certains gestes ne s’apprendraient pas, mais s’acquièrent au fur et à mesure des expériences accumulées.

Ce qui confère à l’art culinaire une transcendance sur la matière. La cuisinière renseigne par sa sensibilité, son imagination et de sa créativité. Aminata Sow Fall est rebutée par cette innovation dans l’art culinaire qui tend à prendre de l’ampleur. En bonne classique, elle tient à l’authenticité et à l’identité des plats.

On apprend dans le même temps que l’homme « mange la nature », puisque tout ce qui est consommé vient de la Nature, et qu’il recrée le paysage en le transposant dans un plat à manger. Un plat où l’art culinaire comporte toute une mise en scène, comme souligner plus haut. L’artiste arrange les condiments et choisit les couleurs sans exagération dans un respect total de la norme chromatique.

Et de rappeler toutes les croyances tissées autour des couleurs, dont certaines exprimeraient le bonheur, la joie, le succès et d’autres le malheur, la tristesse ou le deuil. C’est une hérésie, d’après Aminata Sow Fall, de surcharger le plat avec des condiments jusqu’à l’exagération.

Pour elle, l’innovation peut dans ce cadre revêtir un aspect rebutant, surtout si dans un plat de riz à la viande, on met des tomates, des œufs durs, des fruits… Pour elle «le tableau d’un plat qui étale ses couleurs sonne le point d’orgue d’une ballade magnifique dans un vaste champ de bonheur».

L’auteur croit également que « le manger » comporte un aspect sensuel et que les performances culinaires d’une femme peuvent même refléter, ou tout au moins donner, une appréhension de son intimité du point de vue de sa saveur.

D’où l’idée d’une corrélation entre manger et sexe, qu’elle illustrera par l’exemple de ce Japonais qui a tué avant de manger sa copine nordique, ou encore cette mythologie tissée autour des peuplades cannibales et des anthropophages qui truffent le subconscient collectif du Sénégalais.

Le caractère édulcoré dans la cuisine sénégalaise est soutenu par un style romancé qui fait du livre d’Aminata Sow Fall un vrai régal pour les gourmets de la belle littérature. Le personnage principal, Nogaye, est une veuve sénégalaise rondelette qui a fait ses bancs à l’école de sa défunte mère, Mame Yandé, une experte en la matière. Sa sœur Siré, jeune fille en instance de mariage, la taquine souvent en lui disant qu’au «Paradis où elle se trouve, maman te surveille».

Les causeries amicales entre les deux sœurs ajoutent au roman son sel et son piment. Dotée d’une imagination débordante, Nogaye, mordue de «Bassi Salté», n’hésite pas à s’imaginer nageant dans un océan de son plat fétiche. Elle ne trouve ainsi aucune honte à «faire son affaire » au Bassi de la veille, ou à manger en cachette la boule de Thiéré dédiée aux ancêtres, une nuit de Tamkharit.

Cela vaudra d’ailleurs à son fils, Diaalo, qu’elle enduisait avec de l’huile en cette nuit de ferveur religieuse, et qui s’enquérait du sort de la «pauvre boulette», quelques tapes biens servies.

Le roman d’Aminata Sow Fall nous plonge dans une société sénégalaise où le rire, la plaisanterie, la bonne ambiance et le mbalax viennent tirer d’une mauvaise affaire de «Saalit» et où la famille restreinte n’a pas de limite, car le voisinage fait aussi partie de la famille.

Le livre offre des promenades dans des images et sons de « transitor » collé aux tempes, et autres vrombissements de moteurs dans la rue ou dans l’éreintement des clameurs…

On vit alors dans les méandres d’une société où la tradition est encore fortement ancrée, notamment ce «Mokk Pothie», cette technique de séduction qui consiste pour la femme à ferrer son homme par le charme, la séduction et la soumission totale, avec un art consommé de la cuisine et la manière élégante d’arranger et de servir les plats.

Il y a aussi cette règle d’or qui veut qu’on ne « dénude » jamais un plat, et qu’il faut toujours y laisser un petit quelque chose. Ce que certains appellent la part du pauvre, du visiteur inconnu, du chat ou tout simplement pour l’honneur du plat.

Au fil de la lecture, les noms de plusieurs plats, victuailles, poissons, illuminent de leurs savantes variétés les pages du roman. On passe également en revue le « bassi salté » et les différentes familles du thiéré, le « soupe kandié » avec l’huile de Bignona, le « thiébou dieune Penda Mbaye », les crabes et les crevettes de la Langue de Barabarie, jarrets de bœuf, gombo, poudre Néré de Bamako, tomates de la Vallée du Fleuve….

Défilent aussi toutes les familles de poissons, pêchés par les pêcheurs expérimentés de Guet Ndar et transportés sur la tête dans des cabas de ménagères, par de jeunes filles Saint-Louisiennes aux formes généreuses.

Le thiof de Guet NDar, le khede, le deme, le diankharfete, le wass, le corothie, le kete mbow…Tout ce qui fait plaisir aux palets s’invite au buffet : les Nététou, Yêt, Yokhoss, tous ces condiments invisibles que les mains expertes de la cuisinière cachent avec sournoiserie sous les garnitures. Le Soooule ! La boisson n’est pas en reste : Ndiar, Bissap, Diaxar

Pour Aminata Sow Fall, le manger pantagruélique appartient aux courageux qui ne craignent pas l’indigestion, et qu’il est préférable de manger avec sobriété et raffinement. Selon elle, une bonne cuisinière peut confectionner des plats, même avec «RIEN», car le «RIEN» n’existe pas dans le langage culinaire.

De succulents plats peuvent être faits à base de yayboy, ce poisson pour pauvre dont les arrêtes seraient une sorte de discrétion qui sauve sa dignité. Tout comme des repas peuvent être confectionnés à partir de poissons aussi honnis que la lotte, ou à partir de tubercules de maniocs, de fève…

Le roman d’Aminata Sow Fall aborde même le fanatisme religieux par le manger, dans une société sénégalaise sous la coupole des confréries et des marabouts. L’anecdote est celle d’un marabout qui devait inaugurer une mosquée.

A la fin de la visite, il prit une brique entre ses mains, là où certains fidèles le croyaient au-dessus d’une telle corvée. Quand il récita quelques versets sur la brique et qu’il la posa, ce fut une véritable ruée, chacun cherchant à emporter la brique qui se brisa en mille morceaux.

Ce fut le signal d’un vandalisme qui ne laissa plus aucune brique au chantier. Alors que certains croquent à belles dents dans la brique, d’aucuns mettent des morceaux de reliques entre les replis de leurs boubous. Et cette question naïve d’une voisine à Nogaye : «as-tu mangé de la brique ?» Devant sa réponse négative, cette dernière rétorque qu’elle n’appartient pas peut-être à la confrérie!

Le livre, Un grain de vie et d’espérance, se referme sur la présentation de pas moins d’une vingtaine de recettes de plats de résistances, de goûters, de boissons. Ces recettes sont signées Margo Harley, une main experte sénégalaise. Cette jeune chef parisienne des «Cuisines d’Afrique», est une passionnée de cuisine, un legs de sa mère, Madeleine Mendy.

Pour terminer cette belle ballade qui nous a menés dans les secrets de la cuisine comme art de vie et d’espérance, rappelons qu’Aminata Sow Fall est née à Saint-Louis du Sénégal. Donc un pur produit de cette terre connue pour son art culinaire et sa retenue humaine. Elle a fait ses études à la Sorbonne, à Paris.

Après un premier livre en 1976, Le Revenant, une quinzaine de titres ont suivi. On peut citer La Grève des Batu (1979), traduit en huit langues et adapté au cinéma par le Malien Cheikh Oumar Cissoko. Suivent l’Ex-Père de la Nation (1987), Le Jujubier du patriarche, Douceurs du bercail et Festin de détresse.

Docteur Honoris Causa de nombreux établissements universitaires et enseignée en Afrique, en France et aux Etats-Unis, l’auteure fait l’objet de films, mémoires et études à l’image de Aminata Sow Fall, Oralité et société dans l’œuvre romanesque (L’Harmattan, 2005) de Médoune Guèye. L’Express international (janvier 2000) disait d’elle qu’elle fait partie des 100 personnalités qui font bouger le Sénégal. Et la voilà récipiendaire du grand prix de la Francophonie de l'Académie française 2015 !





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