27-11-2015 22:15 - Darel Barka : Quand la gendarmerie nationale se rend coupable de la destruction des cultures de décrues [PhotoReportage]

Darel Barka : Quand la gendarmerie nationale se rend coupable de la destruction des cultures de décrues [PhotoReportage]

Elfoutiyou - Les traces des voitures de la gendarmerie restent encore visibles dans la cuvette. Les éléments de cette force publique censée pourtant protéger et défendre les citoyens contre l’arbitraire ont failli gravement à leur mission en provoquant et procédant délibérément à la destruction cultures de décrues qui étaient au stade de la germination et de l’émergence des premières feuilles pour certaines et de levée pour d’autres.

Ces actes répréhensibles de la gendarmerie nationale n’ont pas sapé le moral des enfants, des hommes et des femmes dont certaines portaient leurs bébés aux dos, tous mobilisés en cette période de travaux champêtres pour mettre en valeur leurs terres.

Les dégâts occasionnés sur les cultures s’étendent sur plusieurs dizaines d’hectares. Minettou Mint Seyidi, assiette à la main, enveloppée dans un voile rouge clame son indignation face à ce qui s’est passé.

« Nous étions là entrain de cultiver notre champ, la gendarmerie est venue nous arrêter, nous passons ici toute la journée pour travailler, nous avons peiné, nous sommes fatigués, et nos cœurs sont brisés par le travail.

Regardez, ces gendarmes nous ont interdits de rester dans nos champs et ont laissé les animaux dévaster nos cultures sans réagir, toute cette partie est maintenant dévastée et nous sommes obligés d’abandonner la partie dévasté pour nous concentrer sur l’autre ».


Plusieurs hommes, houes et dabas à la main, des enfants avec des calebasses contenant des semences et des femmes pieu-plantoirs à la main s’activent collectivement dans la cuvette pour tenter de sauver ce qui peut l’être.

On voit des groupes de jeunes et d’adultes qui transportaient des bidons d’eau sur des charrettes puisés dans un marigot pour les verser dans les trous.

Après quelques minutes d’attente, les femmes et les jeunes repassent de nouveau les pieu-plantoirs dans les trous pour mettre en terre de nouvelles graines. Une opération pénible pour tenter de sauver une campagne agricole vouée à l’échec.

La gendarmerie nationale pointée du doigt

Nous avons rencontré beaucoup de problèmes raconte cette femmes âgée de 62 ans. Mame Amadou Diallo, est née et a grandi ici. Elle affirme n’avoir jamais quitté son village Bour. « Je n’ai jamais quitté cette terre sauf lorsque la gendarmerie nous a interdit de venir ici en nous disant que l’Etat veut réaliser ici un projet.

Cette terre nous l’avons hérité de nos aïeux, nous sommes plus que jamais attachés à elle. Ils sont venus ici et ils nous empêché de cultiver nos champs depuis le 10 du mois lunaire (Mouharram). Ils ont arrêtés et emprisonnés nos époux, ils nous ont aussi arrêtés et ils nous conduits à la brigade de gendarmerie de Darel Barka.

Maintenant, nous avons obtenu l’autorisation de cultiver mais la terre est dure, nous sommes obligés de verser de l’eau dans les trous pour ensemencer de nouveau, sauver ce qui peut l’être »
a lâché cette sexagénaire.

Aziz a accaparé nos terres que nous avions semé et maintenant nous tentons de sauver ce qui peut l’être a affirmé Dieynaba Doro Thiam, plantoir à la main. On avait déjà semé et les plantes avaient germé, les gendarmes nous ont interdits l’accès et ils ont laissé les animaux dévaster nos cultures.

Je n’ai jamais vu ça depuis ma naissance. Nous avons été détenus pendant une journée à la brigade de Darel Barka sans manger ni boire et mon époux a lui aussi été emprisonné à Aleg témoigne cette jeune dame 27 ans.

Les autorités accusées de diviser les communautés locales

Notre source de vie a été détruite par les gendarmes déclare Daddahi O Seyidi, ex-détenu. Nos champs ont été dévastés et séchés. Les gendarmes sont restés immobilisés dans la cuvette pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’un bonne partie de la cuvette est devenue impraticable.

Ils ont arraché ce qui avait commencé à pousser et l’ont jeté par terre tout en enterrant les trous. Ils nous ont interdit l’accès à la cuvette jusqu’à ce que le tout s’est gâté. Cela nous fait mal a affirmé le muezzin de Reghbe.

Car on ne peut pas comprendre que des citoyens Mauritaniens soient traités de la sorte dans leur propre pays. Il n y’a plus d’espoir (pleures). Quelqu’un qui n’est pas à l’aise dans son pays, il va l’être dans quel pays ! C’est inconcevable et nous sommes choqués par le sort que nous réserve notre pays.

Nous avons été jetés en prison ainsi que nos frères Pulaars mais lorsque nous sommes venus les visiter, saluer, on nous a dit pourquoi vous venez voir ces gens là, ils sont Kwars et vous, vous êtes des Haratines (émotion vive) du paysan.

C’est choquant, ce n’est pas bien. Nous vivons et cohabitons ensemble sur cette terre depuis des siècles et nous sommes des frères et des citoyens de ce pays.

Personne d’entre nous ne sera pris sans que l’autre ne réagisse. Nous sommes une communauté de musulmans et nous prononçons le nom de Dieu, nous prions et nous jeûnons, nous ne méritons pas ce sort. Cela est inconcevable, nous n’accepterons jamais d’être divisés dit Ould Séyidi.

Vers une insécurité alimentaire

Ahmadou Alassane, ex-détenu d’Aleg est son époux. C’est ici que nous avons été arrêtés, moi et quatre autres paysans, nous étions entrain de cultiver nos terres le 20 octobre 2015. Une terre qui nous appartient et qui a des dossiers datant de 1909, 1912, 1920 et 1952.

Ils ont arraché nos terres sans nous prévenir ; je n’ai jamais vu un Etat qui traite ses concitoyens de cette façon. On connaissait plutôt un Etat qui venait en aide à ses concitoyens mais un Etat qui vient arracher les terres de ses concitoyens et les emprisonner, c’est du jamais vu a affirmé Ahmadou.

Nous progressons un peu plus loin dans la cuvette. Nous tombons sur Amadou Mamadou du village de Bour Gamadji.

Ce sont nos terres en vertu des documents administratifs datant de 1909, 1912, et 1952a dit l’ex-prisonnier d’Aleg. L’Etat nous a fait du tort sur notre propre patrimoine en voulant nous exproprier sur base d’un argumentaire inconsistant a t-il dit. Une terre morte est une terre que ne peut atteindre la crue du fleuve.

Et Dieu a apporté un cinglant démenti à ces allégations avec cette crue débordante partout comme vous pouvez le constatez ! C’est dans cette cuvette que j’ai été arrêté et jeté à la prison d’Aleg pendant dix jours avec quatre autres paysans par la gendarmerie au mois d’octobre dernier au seul motif que nous refusons l’accaparement de nos terres.

Nous restons plus que jamais déterminés à nous battre pour conserver nos terres a pesté Amadou Mamadou. Si l’Etat veut prendre cette terre, il doit discuter avec nous. A quoi sert autoriser les paysans à aller cultiver leurs champs après que la terre soit totalement sèche s’interroge Amadou.

Vous avez pu constater de vos propres yeux, les dégâts causés sur le terrain. Il faut chercher de l’eau loin d’ici dans des bidons et les transporter sur des charrettes pour ensuite verser l’eau dans les trous espérant sauver la campagne.

Un autre paysan s’invite dans la conversation. Kalidou Bâ 68 ans. « Je suis né ici. Si quelqu’un affirme que c’est une terre morte, il n’a qu’à observer. Il n y’a pas de plus choquant que de stopper une campagne pendant plusieurs jours puis revenir ordonner les paysans de reprendre leur travaux. Nous sommes d’ici et la plupart d’entre nous n’ont pas traversés durant les évènements de 1989.

Et chaque année, on vient cultiver ces champs après l’inondation de cette cuvette. Cette année, nous sommes venus cultiver, on nous a interdit. Sur une distance de 15 kilomètres, plus rien ne peut être sauvé, la terre est devenue sèche, voyez-moi ces dégâts ! Là où nous sommes, c’est une terre vague, il n y’a pas de forêts témoigne le vieux.

Cap sur la cuvette de Karawlatt. Dès notre arrivé, nous rencontrons un grand troupeau de chèvres dans le champ qui s’étend à perte de vue. Ciré Hamet Diaw, a 69 ans. Il clame son indignation face à ce qui s’est produit. « Nous sommes choqués par ce qui vient de se passer.

Nous sommes surpris de voir Allah le tout puissant répandre sa miséricorde sur ses créatures, pour que les pauvres en profitent mais que des humains comme nous empêché d’en profiter »
constate Ciré. J’ai l’habitude d’entendre le pouvoir entonner deux slogans : aider les pauvres et lutter contre la faim.

Mais malheureusement, on constate que le pouvoir en place sur le deuxième slogan, est plutôt entrain de favoriser la pérennité de la faim. Allah, le tout puissant a fait descendre sa miséricorde, pour que les pauvres en profitent sans payer et l’Etat vient nous stopper dans cette lancée poursuit Ciré.

C’est visible et clair, vous avez-vous-même vu ce troupeau de chèvres qui sont là et qui ont tout dévasté car les autorités sont venues sommer les paysans à arrêter les travaux. Nous vivons de cette terre et tous nos problèmes se règlent à partir de cette terre ; si on nous interdit d’accéder à cette terre, on nous dit simplement de mourir et c’est ce qui nous fait mal.

Les semis avaient germés et commençaient à se développer mais le gâchis est venu de la gendarmerie qui a stopper les travaux en faisant usage de la force. A mon âge ; si on me dit que Karawlatt ne m’appartient pas, ou je ne connais pas cette terre, c’est surprenant !

C’est ici que j’ai trouvé mon père qui trouvé ici mon grand père et ce dernier a trouvé ici son aïeul, si on additionne toutes ces années, cela fera au minimum 200 ans. Les traces d’habitations sont là, les cimetières (Tenghtengh, Diama Réwo).

Nous ne refusons pas que ces terres soient mises en valeur mais pourvu que l’Etat discute avec les ayants droits que nous sommes. Mais si l’Etat persiste à affirmer que c’est moi le chef, d’accord, mais nous savons qu’il y’a Allah au dessus de tous conclu Ciré.

Le Hakem du département raconte Oumar Ousmane Dia, un paysan est venu ici le 3 octobre 2015 avec des gendarmes, nous lui avons parlé. Mais nous n’avons pas eu de réponses à nos interpellations. Et pourtant, nous avons présenté des documents qui justifient que ces terres nous appartiennent. Je ne parle pas de cette campagne saboté par les autorités.

L’Etat peut garder son projet mais il doit parler avec les propriétaires terriens. Nous sommes disposés et ouverts pour la dialogue avec le pouvoir mais nous refusons d’être des suivistes ou des parasites. Nous sommes des autochtones, des propriétaires terriens.

Moi je suis né ici, sur cette terre. Cela suffit pour justifier que ces terres nous appartiennent. Ça fait 425 ans que la localité de Bour existe et si on dit que leurs habitants sont venus hier, c’est à la limite ridicule s’étonne Oumar. Nous demandons de l’aide à tous ceux qui peuvent nous l’apporter et nous demandons également à l’Etat de revoir sa copie.

Nous respectons l’Etat mais cela commence à dépasser les limites. Il faut voir ces pâturages et imaginer si toute cette partie doit être affectée à un projet, où vont paître nos animaux après s’interroge Oumar.

Il faut respecter, les populations et leurs espaces vitaux dit-il. Ces animaux que vous voyez ont dévasté les cultures et même la terre ne peut plus supporter de nouveaux semis. La preuve est que nous avons tout fait aujourd’hui avec ce pieu-plantoir pour tenter de relancer les semis mais en vain.

Nous étions mis en prison à cause de cette terre du Walo et si ce n’était pas cette terre, nous pouvons habiter n’importe où a affirmé Djiby Hamat. C’est seulement une chèvre et un mouton que la personne peut conduire avec elle partout. C’est cette terre qui constitue notre raison d’être ici et nous y restons attachés car c’est notre source de vie.

Ils nous ont ramassé et nous ont jeté en prison mais nous avons fait le constat que toute leur stratégie vise à nous diviser, nous et nos parents Haratines. Ce qui n’est pas bon pour la cohabitation car nous n’avons que ces gens là et eux n’ont que nous a dit Djiby Hamath.

Depuis le 27 mars 2015, le gouvernement Mauritanien a dépêché des topographes ici en vue de faire le bornage de la cuvette de "Karawlatt-Woullou N’Diaye " raconte Cheîkh Tahar Dia, ex-détenu. L’Etat Mauritanien persiste à dire que c’est des terres mortes qui ne sont plus inondables.

Cette année la cuvette a été inondée et les paysans que nous sommes sont descendus en masse pour la cultiver. Des gendarmes sont venus nous arrêter. Nous avons fait la prison d’Aleg pendant 10 jours avant d’être relâchés. Ceux qui ont continué après nous ont encore subi le même sort. Lorsque les graines ont germé, ils nous ont interdit de les surveiller et les animaux ont tout dévasté.

Maintenant que les autorités sont revenues sur leur décision, les paysans ont repris. Avec des bidons remplis d’eau à partir d’un marigot tout proche et transportés sur des charrettes.

Cette eau est versée dans les trous dans le but après de refaire les trouai sons au même endroit et ensemencer de nouveau. Tout ce qu’on reçoit c’est à partir de ces cuvettes, notre vie repose sur l’exploitation de ces terres.

L’Etat veut nous les arracher et c’est la cause de l’arrestation et de l’emprisonnement de plusieurs d’entre nous qui s’opposent à cette expropriation foncière. Vous voyez ces dizaines d’hectares dévastés complètement. Et les semences ont coûté cher.

De grands dégâts occasionnés sur les cultures de décrues sur une dizaine de kilomètre carrés malgré la sécheresse que nous avons traversé l’année passé. Des gens viennent pour cultiver leurs terres, l’Etat le leur refuse, des citoyens viennent chercher de la nourriture, le pouvoir dit non.

On savait d’habitude que l’Etat venait aider les populations quand elles sont en difficultés mais que l’Etat refuse à des paysans de cultiver leurs terres, c’est du jamais vu ! L’Etat déploie ses forces qui font passer leurs voitures dans les champs pour détruire les cultures et les arracher.

L’Etat veut nous tuer et nous affamer, c’est clair. Nous implorons la miséricorde divine et restons plus que jamais attachés à nos terres conclu Cheîkh Tahar Dia.

Projet ambiguë

De l’autre côté du goudron, dans la cuvette de Mefgué (épargnée des terres accaparées), le mil est au stade de montaison contrairement aux cuvettes de "Karawlatt-Woullou N’Diaye" où les cultures du mil ont été dévastées.

Situation catastrophique qui augure de lendemains qui déchantent pour les populations de Darel Barka. La porte est alors grandement ouverte cette année pour l’insécurité alimentaire et l’augmentation des cas de malnutrition dans cette partie de l’Ouest du Brakna.

Et à terme, si l’Etat persiste dans son projet, c’est tout l’équilibre naturel dans la commune de Darel Barka qui sera remis en cause. Et tout laisse penser que le gouvernement maintient son projet même si encore l’ambigüité demeure par rapport aux véritables promoteurs du projet.

Pour rappel, le gouvernement Mauritanien avait attribué le 15 janvier 2015 lors d’un conseil des ministres, à l’AAAID(Autorité Arabe de l’Investissement et du Développement Agricole), une superficie de 3.200 hectares de terres situés dans la cuvette de "Karawlatt-Woullou N’Diaye", dans la commune de Darel Barka au fonds arabe pour un bail emphytéotique de 25 ans, moyennant 16 millions de dollars par an, selon certaines sources, 1 milliard de dollars US par an, selon d’autres sources.

Cependant, tout dernièrement, une source a encore affirmé que les 3200 hectares de terres ont été attribuées à la SAPA (Société Arabe de Prestations Agricoles), une société de droit Mauritanien.

Toutefois, la même source a refusé de révéler les noms des actionnaires de cette société. Pendant ce temps, un détachement de la compagnie de gendarmerie d’Aleg campe sur place dans la localité de Cham. Et les bornes implantées autour du périmètre avec des insignes d’AAAID sont sur place débout.

Toutefois, le chef de l’Etat lors de sa dernière visite avait instruit les ministres concernés par ce dossier de réduire la superficie. Ce qui a été fait. Nous apprenons de sources officielles que 900 hectares ont été abandonnés. Mais le problème demeure entier.

Avec Cridem, comme si vous y étiez...










































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Source : Elfoutiyou
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