07-05-2016 21:45 - Mbareck Beyrouk ou le Sahara comme synthèse des Afriques

Mbareck Beyrouk ou le Sahara comme synthèse des Afriques

Le Monde - Pour sa trentième édition, le jury du Salon international du livre et de la presse de Genève, qui se tenait du 27 avril au 1er mai, a choisi de décerner son prix Ahmadou-Kourouma à l’écrivain mauritanien Mbarek Beyrouk. Et ainsi de mettre en lumière une œuvre, Le Tambour des larmes, qui cisèle les mots avec saveur, transformant l’image d’un désert figé en un lieu de vie ardente.

La personnalité de Beyrouk, issu d’une vieille tribu de l’aristocratie commerçante, les Tekna, implantée dans les différents ports commerciaux sahariens situés sur l’axe caravanier Goulimine-Atar-Tombouctou, est très profondément marquée par la culture du Sahara.

L’auteur du Tambour des larmes (éd. Elyzad, 2015) a su habilement utiliser une langue qui lui est à l’origine étrangère – le français – pour raconter avec poésie la geste et les légendes des sociétés sahariennes encore très marquées par un passé féodal qui survit, retors, parallèlement aux envies et aux acquis de progrès et de modernité très perceptibles dans la vie quotidienne.

Beyrouk rend magnifiquement cette paradoxale complexité, parvenant à porter son récit, ses personnages et sa langue puissamment poétique à l’universel. Si les mœurs mauritaniennes séculaires paraissent parfois insaisissables, ceux qui les incarnent ont du cœur, l’esprit élevé et une bienveillance qui les rendent attachants et laissent entrevoir la dimension humaniste de l’écrivain.

« Se rêver toujours en poète »

Descendant d’un arrière-grand-père originaire du Sud marocain établi dans l’Adrar mauritanien au début du siècle dernier, Mbarek Ould Beyrouk est un auteur aux identités hybrides, à l’image même des sociétés mauritaniennes hétéroclites, faites de brassages arabo-africains et de synthèses de multiples appartenances culturelles.

Beyrouk est né à Atar en 1957, il est le fruit d’un métissage entre Maures et Noirs d’Afrique, dont il compte une arrière-grand-mère d’origine bambara. Mais c’est son père, un instituteur comme il en fut jadis dans les écoles mauritaniennes, « enseignant le français aux petits Bédouins », raconte Beyrouk, qui lui transmettra l’amour de la belle langue et des grands écrivains français. C’est à lui que le Prix Ahmadou-Kourouma 2016 doit d’avoir découvert Victor Hugo à 13 ans et d’être depuis « habité par un amour immodéré de la belle littérature ».

Beyrouk grandit à Atar, l’importante capitale de l’Adrar mauritanien et l’une des anciennes garnisons coloniales du nord du pays. Viscéralement attaché à cette ville oasienne aux belles palmeraies et aux oueds extraordinaires, l’écrivain ne se lasse pas, aujourd’hui encore, de s’y rendre pour se ressourcer et fuir l’agitation de Nouakchott, qu’il considère comme une « anomalie de l’histoire » parce qu’elle concentre tout et maintient dans l’ombre les cités authentiques de l’intérieur du pays.

Après sa scolarité, il poursuit des études de droit à l’Université de Rabat, mais c’est le journalisme qu’il choisit pour métier en regagnant son pays. Il travaille d’abord dans les médias d’Etat et crée Mauritanie demain, le premier journal indépendant mauritanien, en 1988. Il passe ensuite par différents autres organes de presse du pays et intègre la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel mautitanien.

C’est donc le journalisme qui aura permis à Beyrouk de voyager pour connaître en profondeur son pays : « Visiter les régions, les oueds, les oasis et écrire sur les coutumes et l’histoire locales, c’était cela pour moi la forme d’engagement journalistique. »

Des voyages qui lui ont donné envie de s’impliquer dans la défense du patrimoine matériel et immatériel de son pays, en faisant connaître, par exemple le mdeh, une forme de gospel mauritanien. Beyrouk tient à ses racines « plus que tout au monde » et veut faire connaître, y compris à ses compatriotes, la richesse de leurs cultures oasiennes séculaires.

La passion, l’humilité, la simplicité élégante et sans artifices de cet homme qui se « rêve toujours poète », irrigue toute son œuvre.

La vie qui palpite au campement

Si pour Ibrahim Al-Koni, l’auteur touareg d’origine libyenne, inventeur du « roman saharien », c’est la dimension mystique qui prime, faisant dialoguer le visible et l’invisible, pour Beyrouk, c’est l’approche « miniature » qui prévaut, dépeignant au plus près la vie du grand Sahara.

Le premier fait rôder les oiseaux migrateurs autour du campement. Ils partent, reviennent, porteurs d’énigmes et de messages métaphoriques. L’écrivain mauritanien choisit de concentrer sa poésie sur le campement lui-même, la tente nomade, le personnage qui l’occupe, faisant entrer le lecteur par cercles concentriques au cœur de son sujet : le Sahara profond.

Beyrouk personnifie le détail qui touche et suspend le temps. Il fait entendre la goutte qui coule sous la gerba, l’outre en peau de chèvre qui rafraîchit l’eau au Sahara, la note égrenée par le griot devant la tente une nuit de pleine lune.

Il fait sentir le souffle traversant la belle qui incarne la révolte contre l’ordre établi… Et l’écrivain rompt avec une approche esthétisante du Sahara pour révéler des émotions, des sensations fortes, et l’évolution des sociétés.

Beyrouk est en quête de vertus. Il s’emploie avec acuité à faire des qualités morales le trait cardinal de ses héroïnes. Que ce soit dans Et le ciel a oublié de pleuvoir, son premier roman paru en 2006, dans Le Griot de l’émir, publié en 2013, ou encore dans ce tout dernier Tambour des larmes, qui lui vaut la distinction du Salon de Genève, son désir de bienveillance perce dans ses personnages, comme une attitude spontanée.

Et le lecteur est frappé par une telle attention aux vertus morales qui donne une unité à toute son œuvre, en même temps qu’elle laisse entendre, en arrière-plan, le message que Beyrouk entend délivrer au monde : décrire un Sahara « méconnu » où se fait aujourd’hui la synthèse des Afriques.

En distinguant un auteur saharien, le jury du prix Ahmadou-Kourouma, généralement « dédié aux œuvres consacrées à l’Afrique noire », fait sauter symboliquement le verrou des frontières mentales et culturelles entre l’Afrique saharienne et subsaharienne et veut considérer le continent dans sa globalité.







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