02-03-2026 12:28 - Chroniques d'un officier subalterne ( 11ème épisode)
Ely Krombele -- En 1990 la 6ème Région Militaire est commandée par feu le colonel Sidi Mohamed Ould Sabar, un officier de terrain, un commando baroudeur qu'on a la chance d'avoir comme chef en cas de conflit ouvert. Mais il était malade, en consultation sanitaire à Alger depuis quelques temps.
L'officier en second, le colonel Alioune Ould Mohamed Ould Hweichy assurait l'intérim, lui, venu en catastrophe de Néma, je ne sais pour quelle raison. Lorsque je suis entré dans l'Armée le 1er octobre 1979, je croyais que l'institution militaire était idéale, répandant un rigorisme moral, une justice digne du calife Oumar.
Mais au fur et à mesure, j'ai constaté qu'elle n'était que le reflet de la société d'où je venais, une comédie humaine balzacienne où l'égoïsme, la méchanceté gratuite, le profit perso perpétrés pourtant par des officiers se disant sortis de prestigieuses académies militaires, sont affichés au vu et au su, mais également restant le plus souvent impunis.
En Août 1990, ma première rencontre en tant que commandant de formation autonome, d'avec le colonel Alioune n'a pas été concluante. Alioune m'a reçu froidement comme si on lui avait dit que du mauvais de moi. il paraît qu'il a un caractère préférentiel et que d'ailleurs il déteste les gens de l'Est, surtout ceux comme moi, qui ne sont pas disposés à faire le naviculaire.
Dans l'Armée, il n'est pas digne d'un officier de vouloir chercher les faveurs de son supérieur, au point de compromettre l'esprit même de la mission régalienne qui lie le chef et son subordonné. Entre ces deux derniers, il y a juste un contrat, défini par le règlement et les lois en vigueur. C'est pour cela qu'il est rare de trouver des chefs militaires justes.
Et Alioune appartenait à cette catégorie. Sans doute il avait lui-même subi assez d'injustice, paraît-il, surtout durant la guerre du Sahara, avec feu le colonel Vejah Ould Maayouf, qui en baroudeur intransigeant inspirait de la répugnance à l'égard de la poltronnerie. Mais on répare pas une injustice subie avec de.. l'injustice qu'on fait subir. C'est de l'ignominie.
Toujours est-il que je suis parti rejoindre le colonel Alioune, sous sa tente de commandement. Quand j'ai vu qu'il n'avait pas envie de me parler et qu'à la moindre observation, il risquait de me sanctionner, alors je lui ai donné l'occasion. Pour cela, je suis rentré au PC de la 6ème Région à Nouakchott.
Alioune, informé par ses nombreux espions, a aussitôt envoyé un message à l'Etat-Major National notifiant ma désertion, malgré l'intervention de mon frère et ami qui avait de bons rapports avec Alioune, feu le colonel de la Garde Nationale Oumar Ould Beibacar, commandant le centre d'instruction de Rosso, chez lequel je passais assez de mon temps libre.
1/ Le ver est depuis longtemps dans le fruit:
La détestation du colonel Alioune à mon égard émane d'un conflit latent, lui beaucoup plus large, plus pernicieux et qui a commencé à germer au sein des forces Armées et de Sécurité depuis le 10 juillet 1978. Personne ne pouvait nier cette évidence. Heureusement cette détestation réciproque entre officiers de l'Est et ceux de l'Ouest a commencé à s'étioler puisque le carburant qui l'alimentait s'est raréfié, au début des années"2000", après le coup d'Etat contre Maawiya.. M
ais auparavant les deux décennies d'immobilisme de Maawiya au pouvoir ont fait naître des ambitions chez beaucoup d'officiers dont la plus violente était la tentative du 8 Juin 2003. Certains officiers issus d'autres sphères géographique ou tribale ont eu la même ambition précoce à vouloir tenter de prendre le pouvoir. Lorsque feu Ahmed Ould Minnih était chef d'Etat-
Major, beaucoup d'officiers de l'Ouest qui occupaient les directions de choix (B2) , la CQG ( compagnie du quartier général) y pensaient "tous les matins en se rasant". Un jour, le commandant de la CQG a dit au commandant Ould Vall venu lui rendre visite:" je pense que c'est notre tour maintenant d'accéder au pouvoir " .
Le commandant de la CQG yarahmou, croyant Ould Vall de la même région du Trarza que lui, a voulu le mettre dans le secret d'une ambition en gestation. Mais pour prendre le pouvoir, il faut toujours un sacrifice que certains n'ont jamais pu franchir.
La prise du pouvoir par la force, vient rarement sur un plateau d'argent, il faut accepter de risquer sa vie. Allez demander à Saleh Ould Hanené, à Mohamed Ould Cheikhné et leurs compagnons. C'est pour cette raison qu'il n' y a pas beaucoup de preneurs, heureusement.
Toujours est-il qu'à Nouakchott, j'ai été mis aux arrêts, avant qu'on m'expédie, ma batterie et moi, au PK 55, au nord de Nouadhibou, là où les Marocains s'activaient dans la zone contre les maquisards du Polisario depuis plus de 2 ans.
En agissant ainsi, l'Etat-Major a fait d'une pierre deux coups: se débarrasser d'un officier encombrant, et surtout l'exposer à une possible mort dans ce no man's land, pour ne plus en parler. Ironie du sort, cette période fût le plus beau moment de ma carrière militaire, si elle n'avait pas été d'abord perturbée, ensuite un moment entachée d'emprisonnements, de tortures, de morts de certains soldats, sous-officiers ou officiers negro-mauritaniens.
A peine installés mes canonniers et moi, sur des monticules, nous permettant d'avoir en ligne de mire les unités combattantes marocaines au-delà du mur érigé, d'autres préoccupations vinrent s'ajouter à notre lourde mission. Il s'agit justement de l'interpellation de militaires négro-mauritaniens servant au PK 55, évoquée ci-dessus.
Au PK55, à environ 1km en arrière de la position de notre batterie, se trouve la majorité des unités de la 1ere région militaire. On peut citer le sous-groupement 10, la batterie de 105 mm, un peloton blindé AML, ayant comme adjoint le lieutenant Kane Mansour et une demie batterie sol-air de 23 mm. Je tiens à préciser que si tous les chefs de ces unités combattantes étaient arabes, à l'exception de la demie batterie de 23 mm, commandée par le lieutenant Tandia Cheikhna, les soldats, les sous-officiers étaient aux deux tiers des Peulhs.
Car depuis les événements de 1989 et le différend qui en a découlé entre la Mauritanie et le Sénégal, l'Etat-Major a jugé nécessaire de muter une majorité de militaires négro-mauritaniens vers les garnisons du nord du pays, à savoir Zouerat, Nouadhibou, Atar, Akjoujt.
Le but était d'éviter qu'ils ne soient d'intelligence avec les autres Peulhs des FLAM, basés de part et d'autre des deux rives du fleuve Sénégal. Au PK 55 en 1990 tous les militaires étaient dotés d'une arme kalachnikov et de 3 unités de feu, c'est à dire 600 cartouches chacun. Heureusement que ces armes n'ont pas été utilisées dans un conflit de grande ampleur. C'est de là que le doute s'installe.
Si tous ces militaires Peulhs étaient des comploteurs, comment n'ont-ils pas réagi au moment de leur arrestation, tant ils étaient majoritaires au PK55, et étant tous armés? Personnellement, je suis persuadé que beaucoup de ces militaires Peulhs n'avaient aucun rapport avec la minorité de politiciens meneurs, de combattants des FLAM. Ces innocents ont subi une pression tacite, en somme une omerta venant de leur communauté d'une part et le soupçon intentionnel de vouloir fomenter un coup de force, d'autre part.
2/ Désarmés, embarqués.. direction la garnison d'INAL: (Suite 12éme épisode Incha'Allah)
ELY SIDAHMED KROMBELE
