01-05-2026 15:26 - L’éditorial de La Nouvelle Expression : Un pays où l’on enferme les cris, pas les causes

L’éditorial de La Nouvelle Expression : Un pays où l’on enferme les cris, pas les causes

LA NOUVELLE EXPRESSION -- Deux députées sont arrêtées pour des propos jugés injurieux. L’une d’elles avec son bébé. Le pouvoir invoque le flagrant délit. Une arrestation qui a choqué, interpellé, divisé. Une arrestation rapide, justifiée au nom du flagrant délit, quelques heures seulement après les faits, au motif d’un “temps très voisin”.

La mécanique est connue. Elle est légale, dira-t-on. Peut-être.

Mais derrière la procédure, une question dérange : et si le vrai problème n’était pas l’insulte… mais ce qui la provoque ?

Car à force de s’arrêter à la surface des choses, on refuse de nommer ce qui nous ronge profondément : le mal mauritanien.

Un mal profond. Un mal ancien. Un mal que l’on refuse de nommer. Un citoyen qui ne se sent plus écouté ; qui ne se sent plus protégé ; qui voit sa réalité quotidienne faite de contradictions, de promesses non tenues, de marginalisation silencieuse.

Et face à cela, que propose-t-on ?

La sanction. Toujours la sanction. On arrête. On enferme. On qualifie juridiquement. On rassure l’ordre… en ignorant le désordre intérieur. Mais une nation ne se stabilise pas en muselant les symptômes. Car l’insulte n’est pas le problème. Elle est le signal.

Le signal d’un corps social sous tension.

Le signal d’un contrat de confiance brisé.

Le signal d’un pays qui ne parvient plus à canaliser ses frustrations autrement que par l’excès. Et que fait-on de ce signal ? On le met en détention.

Pourquoi des responsables politiques — députés, leaders, figures publiques — en arrivent-ils à l’insulte ? Pourquoi la parole publique se dégrade-t-elle au point de basculer dans l’invective ?

Ce n’est pas un accident.

Ce n’est pas un simple dérapage individuel. C’est un symptôme. Un symptôme d’un pays où la parole est saturée, étouffée, parfois méprisée. Un pays où le citoyen, à force de frustrations accumulées, perd les mots justes pour dire son quotidien.

Alors, il reste quoi ?

La colère. La rupture. Et parfois, l’insulte. Il faut avoir l’honnêteté de le dire : on n’insulte pas quand tout va bien. On n’insulte pas quand on se sent entendu, respecté, représenté.

On insulte quand on est à bout. Quand la réalité quotidienne est faite de promesses non tenues, d’injustices silencieuses, de sentiments d’abandon. Quand ceux qui sont censés protéger deviennent, aux yeux de certains, indifférents ou lointains.

Alors la parole dérape.

Elle déborde.

Elle explose.

Et l’État répond comment ?

Par la répression rapide. Par la qualification de flagrance. Par la privation de liberté. Comme si le problème était uniquement dans les mots.

Mais non.

Le problème est dans ce qui produit ces mots. Arrêter deux députées ne réglera rien. Qualifier des propos de flagrant délit ne guérira rien. Car on peut enfermer des personnes. On ne peut pas enfermer un malaise national. Ce pays doit se regarder en face. Il doit accepter cette vérité inconfortable : le citoyen est fatigué.

Le citoyen est désorienté.

Le citoyen est à bout.

Et parfois, dans ce trop-plein, il crie.

Mal. Fort.

De manière inacceptable, peut-être.

Mais il crie.

Et tant que ce cri ne sera pas entendu, il continuera de crier. Jusqu’à transformer la nation elle-même en une double prison : celle du silence… et celle de la sanction.

Camara Seydi Moussa



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