05-05-2026 00:00 - Justice aux ordres, République en danger : le procès politique de deux parlementaires
Il faut cesser de se mentir. Ce qui s’est joué devant la chambre criminelle du tribunal de Nouakchott Ouest n’a rien d’un procès ordinaire. C’est une démonstration de force. Une exécution politique maquillée en décision judiciaire. Une mise au pas.
La condamnation de Mariam Cheikh Jinek et Camou Achour à quatre ans de prison ferme n’est pas une simple affaire de droit. C’est un signal. Un avertissement brutal adressé à toute voix qui dérange : taisez-vous, ou vous serez broyés.
On a convoqué le droit, oui mais comme un alibi. On a brandi des chefs d’accusation extensibles à souhait “atteinte aux symboles”, “trouble à l’ordre public”, “incitation à la haine” ces formules fourre-tout que les régimes fragiles utilisent pour criminaliser la parole politique. Ce n’est pas la République qu’on protège ici. C’est un pouvoir qu’on protège contre son propre peuple.
Le recours à la procédure de flagrant délit dans une affaire aussi lourde est une insulte à l’intelligence juridique. C’est une accélération volontaire, une justice expéditive, taillée pour condamner vite, fort, et sans débat réel. Une justice qui court n’est pas une justice : c’est une justice qui fuit.
Et que dire de ce moment où la défense, face au refus obstiné du tribunal d’examiner ses exceptions, a préféré se retirer ? Ce geste n’est pas anodin. Il dit tout. Il dit qu’il n’y avait plus de procès. Plus d’équilibre. Plus de respect des règles du jeu. Quand la défense quitte la salle, ce n’est pas elle qui abandonne : c’est la justice qui a déserté.
Ne tournons pas autour des mots : il y a dans ce dossier l’odeur persistante d’une connivence toxique entre le judiciaire et l’exécutif. Une synchronisation trop parfaite. Une sévérité trop ciblée. Une rapidité trop suspecte. Dans un État de droit, la justice résiste au pouvoir. Ici, elle lui obéit.
Et pendant ce temps, on ose parler d’atteinte à l’unité nationale ? Mais quelle unité construit-on en jetant en prison des parlementaires pour leurs propos ? Quelle paix civile fabrique-t-on en transformant le débat public en terrain pénal ? L’unité ne se décrète pas par la peur. Elle se construit par la justice. La vraie.
Ce verdict est une faute politique majeure. Il fracture davantage une société déjà traversée de tensions. Il délégitime les institutions. Il installe un climat de peur et d’autocensure. Aujourd’hui, ce sont deux parlementaires. Demain, ce sera qui ? Un journaliste ? Un militant ? Un simple citoyen avec un téléphone ?
La vérité est simple, et elle dérange : une démocratie qui emprisonne la parole est une démocratie qui recule. Une justice qui sert à intimider n’est plus une justice, c’est une arme.
On peut condamner des personnes. Mais on ne fera pas taire une conscience collective.
Et tôt ou tard, ceux qui utilisent la justice comme un outil de répression devront rendre des comptes non pas devant des tribunaux qu’ils contrôlent, mais devant l’histoire qu’ils ne maîtrisent pas.
SY ABDOULAYE
Secrétaire général de l’Institution de l’opposition démocratique mauritanienne
