07-05-2026 14:53 - Crise en Mauritanie : comment Nouakchott verrouille la dissidence à l’ère du numérique
Afrique IT News -- En cette première semaine de mai 2026, le paradoxe mauritanien n’a jamais été aussi saisissant. Alors que le président Mohamed Ould Ghazouani se fendait d’un tweet sur X (ex-Twitter) pour célébrer la Journée mondiale de la liberté de la presse, et que le gouvernement lançait avec l’UNICEF un concours valorisant la presse numérique, la réalité sur le terrain dessine une tout autre architecture : celle d’un autoritarisme numérique décomplexé.
À Nouakchott, les réseaux sociaux et les outils numériques ne sont plus seulement des vecteurs de communication ; ils sont devenus les pièces à conviction privilégiées d’une machine judiciaire implacable, et le terrain d’une cyberguerre entre l’État et la société civile.
L’effacement numérique comme peine capitale
L’illustration la plus frappante de cette dérive technologique est la condamnation, ce lundi 4 mai, de Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour.
Ces deux députées de l’opposition, figures de la lutte pour les droits des Haratines (le groupe socio-démographique des descendants d’esclaves, qui constitue une part démographique majeure mais historiquement marginalisée face aux Maures arabo-berbères), ont écopé de quatre ans de prison ferme.
Leur crime ? Avoir publié des vidéos sur les réseaux sociaux dénonçant un « apartheid » d’État. Mais au-delà de la privation de liberté physique, la sanction judiciaire intègre une dimension purement technologique : le tribunal a ordonné la confiscation de leurs smartphones, la suppression de l’ensemble de leurs contenus numériques et la fermeture pure et simple de leurs comptes sur les réseaux sociaux. Il s’agit là d’une véritable tentative de « mort numérique », visant à effacer l’empreinte de la dissidence sur le Web mauritanien.
La Brigade de cybercriminalité, nouvelle police politique ?
Les plateformes de diffusion en direct, notamment Facebook Live, sont aujourd’hui la hantise des autorités. Le collectif IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste) a ainsi vu l’un de ses avocats, Maître Abderahmane Ould Zerough, être arrêté non pas par la police classique, mais par la Brigade de lutte contre la cybercriminalité, quelques heures seulement après avoir diffusé un direct sur Facebook pour défendre ses clientes.
La technologie est également utilisée de manière offensive contre la presse. Le récent rapport de Reporters sans frontières (RSF) documente une escalade inquiétante des violences policières, qui prennent désormais une tournure cyber.
Le journaliste Itawel Oumrou Mohameden el-Moustapha (agence Al Akhbar) a vu son téléphone arraché par les forces de l’ordre en plein direct. Plus grave encore : son compte informatique a subi des tentatives de piratage dont l’origine a été tracée jusque dans les locaux de la police, le poussant à déposer une plainte inédite devant l’Autorité de protection des données personnelles (APDP).
La désinformation, symptôme d’un espace civique verrouillé
Face à ce contrôle strict de la parole et à une chute de 11 places de la Mauritanie au classement mondial de la liberté de la presse (désormais 61e), le cyberespace réagit de manière chaotique. La police nationale a dû publier un démenti officiel cette semaine face à la viralité de vidéos de torture circulant sur les réseaux sociaux, précisant qu’il s’agissait d’archives datant de mars 2025 liées au grand banditisme.
Ce phénomène de désinformation n’est pas anodin : lorsque les canaux traditionnels sont surveillés, que l’immunité parlementaire ne protège plus contre un simple post Facebook, et que les caméras des journalistes sont saisies, les messageries chiffrées comme WhatsApp deviennent les seuls refuges de l’information, avec tous les risques de manipulation que cela comporte.
La Mauritanie se trouve à un carrefour technologique. Le pays, qui s’affiche comme un partenaire sécuritaire et énergétique fiable à l’international (notamment via le projet gazier offshore Grand Tortue Ahmeyim), tente de moderniser ses infrastructures télécoms.
Mais le déploiement de la fibre optique et de la 4G perd tout son sens si le réseau national ne sert qu’à traquer la contradiction politique. En 2026, à Nouakchott, la matraque policière se double désormais d’un algorithme de censure.
