29-06-2026 20:55 - Le Sahel ou la crise de l’arbitrage légitime | Terrorisme, extrémisme et fragmentation de la souveraineté dans les sociétés sahéliennes

Le Sahel ou la crise de l’arbitrage légitime | Terrorisme, extrémisme et fragmentation de la souveraineté dans les sociétés sahéliennes

La vraie guerre sahélienne ne porte pas sur le territoire, mais sur l’autorité capable de faire accepter une décision à celui qu’elle condamne.

On explique d’ordinaire la crise sahélienne par l’effondrement de la sécurité. D’autres y voient une crise du développement, de la gouvernance ou de l’extrémisme religieux. Chacune de ces lectures dit une part du vrai.

Aucune ne touche le point où tout se décide. Le Sahel ne manque pas seulement de soldats, d’écoles ou de routes. Il manque de quelqu’un dont la parole, quand elle tranche un différend, soit encore acceptée par celui qu’elle défavorise. C’est cette acceptation, et elle seule, qui sépare un État d’une simple puissance armée.

En février 2026, l’International Crisis Group écrivait que le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin avait développé, dans ses zones d’implantation, des formes de gouvernance lui permettant de se poser en alternative à l’État. La formule mérite qu’on s’y arrête. Le JNIM ne gouverne pas par la seule terreur. Il arbitre.

Le chercheur Fahiraman Rodrigue Koné, de l’Institut d’études de sécurité, le décrit sans détour : ce n’est pas un contrôle physique permanent du territoire, mais un ordre fait de règles installées et d’un impôt collecté.

Au centre du Mali, dans le Macina, ces groupes règlent les conflits entre agriculteurs et éleveurs que nul tribunal n’arbitrait plus. Ils organisent la transhumance. Ils sanctionnent un vol resté impuni. Leur justice est expéditive, souvent brutale, parfois meurtrière. Elle a pourtant un avantage décisif sur celle de l’État. Elle rend une décision, et cette décision s’applique.

Le véritable champ de bataille sahélien n’est pas le territoire. C’est la confiance. Et les chiffres la disent mieux que les discours. Au Mali, selon une enquête Afrobarometer menée en novembre 2024 et publiée en février 2026, une majorité de Maliens affirment que les citoyens ne sont pas traités également devant la loi, et près d’un répondant sur deux estimes que les juges prennent leurs décisions sous influence politique plutôt que selon la règle de droit.

Ces chiffres se sont améliorés depuis 2020, mais ils décrivent encore un système où la confiance reste minoritaire. Quand près d’un justiciable sur deux pense que le juge obéit à la politique, l’État a déjà perdu ce qu’aucune opération ne lui rendra.

Il faut comprendre pourquoi le vaincu se soumet, car c’est là que tout se joue. Personne n’accepte une sentence parce qu’elle est juste dans l’absolu. Le perdant d’aujourd’hui s’incline parce qu’il croit que la même autorité pourra trancher en sa faveur demain, dans une autre affaire, selon la même règle.

L’arbitrage légitime n’est pas affaire de justice ponctuelle. Il est affaire de réciprocité dans le temps. Voilà précisément ce que le groupe armé offre et ce que l’État sahélien a cessé d’offrir. Le JNIM garantit que sa règle vaudra encore demain, identique.

L’État est devenu imprévisible, parce que le juge dépend de la politique et que la décision dépend de la relation. On ne se soumet pas à un arbitre dont on ne peut anticiper la prochaine sentence.

Cette crise de l’arbitrage éclaire l’échec de la réponse exclusivement sécuritaire. Une opération reprend une localité. Elle ne ramène pas le préfet, le juge, l’huissier, ni la croyance qu’en s’adressant à eux on obtiendra justice. La sécurité ouvre la voie à la paix sans jamais en tenir lieu.

Ceux qui placent toute leur espérance dans le dialogue commettent l’erreur inverse. Le dialogue est un instrument, non un projet. Il fait renoncer des hommes à la violence. Il n’a jamais reconstruit, à lui seul, l’institution qui rend la violence inutile. Le retour des autorités religieuses au premier plan n’a donc rien d’une anomalie.

Quand l’État ne convainc plus, les sociétés se tournent vers d’autres figures de confiance. En Mauritanie, à partir du 20 janvier 2010, une commission d’oulémas s’est assise dans les prisons de Nouakchott face à une soixantaine de détenus condamnés pour terrorisme, et leur a opposé non pas un verdict mais un argument, démontant pied à pied l’usage qu’ils faisaient du mot jihad.

L’ouléma, le chef de confrérie, le marabout connaissent les histoires familiales, parlent la langue des communautés et délégitiment souvent l’extrémisme mieux qu’un communiqué officiel. Ils peuvent réparer une parole rompue.

Ils peuvent aussi, parce qu’ils ne sont jamais hors des rapports de force, devenir une faction parmi les factions. La question n’est pas de remplacer une légitimité par l’autre, mais d’organiser leur articulation. L’expérience mauritanienne mérite mieux que l’éloge facile ou le dédain.

Les plus durs des détenus ont refusé le dialogue. Beaucoup d’autres ont révisé leurs convictions. Quinze ans plus tard, en juin 2026, le président Ghazouani a gracié neuf d’entre eux, après un manifeste de repentir signé par quatorze prisonniers.

L’intuition est juste. On ne détruit pas une croyance par la seule contrainte ; il faut lui opposer une autre parole. Mais la précédente éclaire surtout ses propres limites. Il intervient dans un État qui tient encore son territoire, ce que ne font plus ses voisins.

Un débat théologique avec des détenus n’est ni une négociation politique avec une armée irrégulière, ni une réconciliation nationale. Confondre ces registres affaiblit l’analyse autant que l’action. La Mauritanie n’offre pas une recette transposable. Elle offre la preuve qu’un État peut reconquérir la bataille de la conviction tant qu’il n’a pas abandonné celle du terrain.

Le Burkina Faso, lui, a franchi un seuil. La loi dite Faso Bu Kaoré, adoptée le 14 janvier 2026 par l’Assemblée législative de transition et rendue applicable par un décret du 7 mai suivant, confère aux instances coutumières de règlement des différends une force exécutoire équivalente à celle des tribunaux en matière civile.

La décision d’un chef n’est plus un avis. Elle vaut jugement. L’État conserve un verrou : le procureur général peut annuler toute décision traditionnelle qui trouble l’ordre public ou contrevient aux droits fondamentaux.

Mais l’intention se comprend dans un pays où l’administration judiciaire a déserté des régions entières. Elle porte en elle une question que ses promoteurs n’ont pas encore formulée : quand un État en guerre délègue officiellement sa justice, consolide-t-il le lien social ou acte-t-il sa propre disparition du terrain ?

La souveraineté n’est pas le monopole des armes. Elle est le monopole de la décision reconnue comme juste. Un État peut partager la médiation, associer le marabout, écouter le chef de village. Il ne peut pas céder le dernier mot sans cesser d’être un État.

Car sa seule supériorité durable sur le katiba et sur le chef n’est pas qu’il juge mieux, mais qu’il promet de durer plus longtemps que les hommes qui l’incarnent. Le marabout meurt, le chef vieillit, le groupe armé se déplace.

L’institution survit à ses titulaires, et c’est cette permanence qui fonde la confiance du vaincu. Le jour où la décision exécutoire appartient à plusieurs producteurs concurrents, la République n’a pas décentralisé sa justice. Elle l’a privatisée.

Reste la question que toute guerre longue finit par poser. Jusqu’où aller pour la paix sans renoncer à la justice ? L’histoire offre des sorties de conflit imparfaites, entre amnistie, vérité et victoire militaire. Aucune n’a aboli la tragédie du choix.

De cette réalité, certains concluent trop vite que la justice deviendrait secondaire. Une paix bâtie sur le sentiment durable d’une injustice prépare la guerre suivante. Un État peut adapter la temporalité de la justice. Il ne peut pas abandonner le principe selon lequel nul n’est au-dessus du droit, car ce principe est précisément ce qui le rend acceptable au vaincu.

Nous demandons d’ordinaire qui contrôle les armes. Nous devrions demander qui reste capable de faire accepter une décision comme juste par celui qu’elle condamne. Le premier critère mesure une force.

Le second mesure une souveraineté. Le Sahel retrouvera le calme le jour où les armes se tairont. Il retrouvera son avenir le jour où le vainqueur et le vaincu reconnaîtront de nouveau la même autorité pour trancher leur différend. Une nation ne se mesure pas à la puissance de son armée. Elle se mesure à la confiance qu’inspire encore celui qui dit le droit.

Mansour LY
Juriste Analyste politique



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Source : Mansour Ly
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