12-07-2026 00:44 - [ANALYSE] La « main tendue » de Ghazouani : anatomie d’une doctrine politique

[ANALYSE] La « main tendue » de Ghazouani : anatomie d’une doctrine politique

SHEMS MAARIF - Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a fait de l’apaisement une signature de gouvernance. Là où d’autres dirigeants de la région ont choisi la fermeté ou l’affrontement, le président mauritanien répète, sur presque tous les dossiers sensibles, le même geste : tendre la main plutôt que serrer le poing.

Cette constance, qui traverse aussi bien la politique intérieure que la diplomatie régionale, dessine une véritable doctrine — au risque, pour ses détracteurs, de tourner à l’immobilisme. Sur la scène politique, cette main tendue s’incarne d’abord dans le dialogue national engagé depuis plus d’un an avec l’opposition.

En juin 2026, Ghazouani a reçu les principaux chefs de l’opposition pour un échange marathon de neuf heures au palais présidentiel, consacré aux réformes politiques et aux libertés publiques. Son message, martelé depuis le début du processus, se veut rassurant : il n’appliquera « aucun résultat sans consensus entre majorité et opposition ».

L’assurance donnée de ne pas briguer un troisième mandat a été accueillie comme un signal fort, susceptible de désamorcer des mois de méfiance. Le processus n’en reste pas moins fragile, buté depuis des mois sur la question, ô combien sensible, de la limitation des mandats présidentiels.

Cette même logique de la porte ouverte s’applique à un terrain autrement plus explosif : celui du terrorisme. Fin juin 2026, neuf détenus condamnés pour des faits de jihadisme ont été graciés au terme d’un long cycle de dialogue religieux mené par une commission de théologiens. Les détenus impliqués dans des crimes commis contre des ressortissants français — notamment les auteurs de l’attentat d’Aleg, qui avait coûté la vie à quatre touristes français en 2007 — n’étaient toutefois pas concernés par cette mesure et restent incarcérés.

Loin d’un geste isolé, cette politique de « révision idéologique », amorcée dès les années 2000, part d’un pari assumé : quand la transformation idéologique d’un détenu paraît sincère, sa réinsertion peut s’avérer un outil de sécurité plus efficace qu’un maintien prolongé en détention.

C’est une singularité souvent citée pour expliquer pourquoi la Mauritanie a mieux résisté que ses voisins sahéliens à la menace jihadiste. La main tendue a cependant ses limites : cinq des quatorze signataires du manifeste de repentance restent derrière les barreaux, les autorités jugeant leur profil encore trop dangereux pour un retour à la vie civile.

Le même esprit de conciliation infuse le traitement d’un dossier plus ancien et plus douloureux : celui du passif humanitaire, ces exactions commises entre 1989 et 1991 contre les communautés afro-mauritaniennes. Ghazouani y a proposé indemnisations et gestes symboliques à l’intention des familles de victimes, notamment celles des militaires tués à la base d’Inal.

Mais les collectifs de victimes, rejoints par une partie de l’opposition, jugent cette approche insuffisante : elle traiterait, disent-ils, « les conséquences et non les causes », quand eux réclament vérité et justice plutôt qu’une simple compensation financière. Ce dossier demeure l’angle mort le plus persistant de la réconciliation nationale que le président appelle pourtant de ses vœux.

À l’extérieur des frontières, la même méthode gouverne les relations avec les voisins. Après des mois de tensions avec le Mali — expulsions réciproques de migrants, fermetures d’entreprises, incidents à la frontière commune —, Ghazouani a choisi l’apaisement plutôt que l’escalade, dépêchant en juin 2026 son ministre de la Défense à Bamako porteur d’un message de conciliation pour le président de transition Assimi Goïta. Président en exercice de l’Union africaine, il cherche à s’imposer en médiateur des crises sahéliennes plutôt qu’en partie prenante des tensions qui opposent les capitales de la région.

Ce qui relie ces quatre dossiers, si différents en apparence, est un choix politique constant : préférer le compromis et le temps long à la fermeté et à la rupture. Cette stratégie a produit des résultats tangibles — une stabilité sécuritaire enviée dans la région, une image de médiateur qui sert la diplomatie mauritanienne, un climat intérieur relativement apaisé comparé à celui de ses voisins.

Mais elle nourrit aussi une critique récurrente, y compris au sein de son propre camp : celle d’un dialogue permanent qui ne débouche jamais tout à fait, que ce soit sur les réformes institutionnelles, le passif humanitaire ou la crise malienne. Pour ses détracteurs, la main tendue de Ghazouani risque, à force d’être prolongée, de devenir moins un levier de transformation qu’un instrument de gestion du temps politique.

YEDALY FALL





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