04-08-2026 20:26 - Gadio et l’« imaginaire » sénégalais : quand la mémoire se heurte à l’histoire
Aqlame -- Je ne peux cacher ma surprise devant les propos tenus ces derniers jours par l'ex-ministre sénégalais des Affaires étrangères, M. Cheikh Tidiane Gadio, quand il dit : « Nous, les Sénégalais, dans notre imaginaire, avons quasiment grandi avec l'idée que le Maroc était à quelques kilomètres du Sénégal ».
Pour un intellectuel, l'imaginaire est peut-être source d'inspiration, mais M. Gadio n'est pas un intellectuel comme un autre. C’est un ancien chef de diplomatie, encore actif sur la scène politique sénégalaise. On s’attend de de sa part à une plus grande subtilité d'esprit et à des références historiques plus solides.
On sait que le royaume du Maroc a eu des revendications sur la Mauritanie au moment où elle accédait à l'indépendance nationale. Mais ces prétentions ne reposent sur aucun fondement historique valable.
Ce qui est prouvé historiquement c'est que les Mourabitounes, dont le mouvement est né et s'est développé dans les limites du territoire mauritanien actuel, ont conquis tout le Maroc, à partir du XIe siècle, et fondé la grande ville de Marrakech, sous le règne de Youssouf bin Tacheffine, avant de conquérir le sud de la péninsule ibérique.
Pendant les siècles suivants, les explorateurs et les comptoirs commerciaux européens traitaient avec des entités autochtones, jusqu'à la pénétration coloniale française au début du 20ème siècle, en provenance du voisin sénégalais. Par la suite, le voisinage avec le Sénégal est devenu plus évident et plus palpable, les deux colonies allant jusqu'à partager la même capitale : Saint-Louis.
Depuis leur accession à l'indépendance, le Sénégal et la Mauritanie veillent à entretenir les meilleures relations d'amitié, de fraternité, de coopération et de bon voisinage. Et il en sera toujours ainsi.
Je pense que M. Gadio n'a pas raison de généraliser, avec le « Nous, les Sénégalais… ». Je connais bien le Sénégal où j'ai passé une bonne partie de mon enfance.
Les milieux populaires parlent de « Guennar" pour désigner la Mauritanie (le voisin du Nord) et appellent les Mauritaniens « Nar-Guennar". Ils ne font aucune confusion avec les Marocains qu'ils appellent « Nar-Fass" (Fez, Maroc), comme ils parlent de « Nar-Beyrouth » pour désigner les Libano-Syriens.
Il me reste à dire un mot de la médiation sénégalaise dans les accords mauritano-mauritaniens de 2008. M. Gadio l'a évoquée pour mettre en relief le rôle qu'il y avait joué personnellement en tant que ministre des affaires étrangères. Tous les Mauritaniens, a-t-il dit, sont reconnaissants à ces efforts pour « ramener la paix » et « éviter la guerre civile ».
Il faut reconnaître au Sénégal et à son chef de diplomatie de l'époque, M. Gadio, leur important rôle de facilitation dans l'accord en question. Mais de là à parler de menace de guerre civile, je trouve cela exagéré. En fait, il y avait deux camps en présence : l'un opposé au coup d'état et l'autre le soutenant. Il s'agissait de positions d'ordre politique, pas plus.
Le président Wade n'avait d'ailleurs pas manqué, lors d'une visite à Nouakchott, de se féliciter de la maturité démocratique qui avait empreint les discussions au sujet de l'accord et du climat de convivialité qui régnait entre les délégations, la même atmosphère qu'il avait contatée dans les principales artères de la capitale mauritanienne.
Boydiel Ould Houmeid
