06-08-2026 07:45 - Sept ans de Ghazouani : les transformations structurelles revendiquées résistent-elles à l’épreuve des faits ?
Du récit politique au verdict des indicateurs
Après sept années de présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, le porte-parole du gouvernement et les partisans du pouvoir présentent cette période comme une phase de transformation structurelle de la Mauritanie. Ils mettent en avant une nouvelle approche de la gouvernance, des réformes institutionnelles, une politique sociale élargie, des investissements publics importants, des avancées dans les infrastructures et les services essentiels, ainsi qu’une présence internationale renforcée.
Cette affirmation constitue aujourd’hui le cœur du récit officiel : celui d’un État qui aurait engagé une rupture avec ses anciennes pratiques et posé les bases d’un développement plus inclusif.
Mais une transformation structurelle ne se décrète pas ; elle se démontre. Elle ne se mesure pas uniquement à travers les discours politiques, les annonces gouvernementales ou l’accumulation des projets, mais à travers la capacité réelle de l’État à modifier durablement les mécanismes économiques, sociaux et institutionnels qui produisent la pauvreté, les inégalités, les exclusions et les déficits de gouvernance.
Or, l’examen des données disponibles révèle un écart significatif entre l’ampleur du récit officiel et la réalité observée. Les indicateurs de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, du Programme des Nations unies pour le développement, de l’UNICEF, de l’OMS, de la FAO, de Transparency International, de Reporters sans frontières, du Département d’État américain et d’autres institutions internationales montrent une Mauritanie confrontée à des fragilités profondes : pauvreté persistante, fortes inégalités territoriales, difficultés structurelles du système éducatif, faiblesse des mécanismes de gouvernance et accès encore inégal aux droits et aux opportunités.
Les politiques engagées au cours de ces sept années ont produit certains effets sectoriels, mais la question centrale demeure celle de leur portée réelle. Ont-elles transformé en profondeur les structures qui entretiennent les vulnérabilités du pays, ou ont-elles principalement amélioré la gestion d’un modèle qui conserve encore ses déséquilibres fondamentaux ?
C’est à cette épreuve des faits, des chiffres et des évaluations indépendantes que doit être confrontée l’affirmation selon laquelle la Mauritanie aurait connu, au cours des sept dernières années, une véritable transformation structurelle.
1. Stabilité politique et espace public
Le pouvoir met en avant la stabilité institutionnelle et l’apaisement du climat politique comme l’un des principaux acquis de la période. Il est vrai que la Mauritanie a évité les ruptures majeures et les crises ouvertes qui ont affecté plusieurs pays de la région.
Mais la stabilité ne doit pas être assimilée automatiquement à une consolidation démocratique. Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’absence de crise, mais aussi à la solidité des libertés publiques, à l’ouverture de l’espace civique et à la capacité des citoyens à exercer pleinement leur droit de critique et de contestation.
Le classement mondial de Reporters sans frontières met en évidence une évolution contraire au récit d’une progression continue : la Mauritanie occupait la 33e place en 2024, la 50e en 2025, puis la 61e place sur 180 pays en 2026 https://rsf.org/en/index. RSF explique ce recul notamment par la fragilité économique du secteur médiatique et par le retard enregistré dans les réformes nécessaires à la protection des journalistes et au renforcement des institutions de presse https://rsf.org/en/index.
Le Département d’État américain relève également qu’aucun progrès significatif n’a été enregistré concernant la situation des droits humains en Mauritanie en 2024. Son rapport mentionne des cas crédibles de meurtres arbitraires, d’arrestations arbitraires ainsi que des restrictions importantes à la liberté d’expression et à la liberté de la presse https://www.state.gov/reports/2024-country-reports-on-human-rights-practices/mauritania/.
Cette dimension est essentielle : la qualité démocratique d’un État ne dépend pas uniquement de la stabilité institutionnelle, mais aussi de la possibilité réelle pour les citoyens, les journalistes et les acteurs de la société civile de s’exprimer librement, d’enquêter et de demander des comptes.
2. Justice sociale et protection des populations vulnérables
Le gouvernement présente régulièrement le programme Taazour comme le principal instrument de sa politique sociale. Les représentants du candidat Ghazouani ont affirmé que 1,5 million de personnes avaient bénéficié de ce programme et que plus de 100 000 familles étaient couvertes par l'assurance maladie https://www.cridem.org.
Ces chiffres témoignent d'un effort réel de redistribution et d'élargissement de la protection sociale, qui mérite d'être reconnu. La question essentielle est toutefois de savoir si ces dispositifs traduisent une véritable transformation structurelle ou s'ils constituent principalement des mécanismes d'atténuation des effets de la pauvreté.
Une politique sociale, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut être considérée comme structurellement transformatrice que si elle réduit durablement les causes de la vulnérabilité et non seulement ses conséquences.
Or, les indicateurs disponibles invitent à une lecture plus nuancée. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 58,4 % de la population mauritanienne demeure en situation de pauvreté multidimensionnelle, tandis que 12,3 % supplémentaires sont vulnérables à cette pauvreté https://hdr.undp.org. Autrement dit, plus de sept Mauritaniens sur dix vivent encore dans la pauvreté ou à sa frontière immédiate.
La Banque mondiale relève également que, malgré une légère baisse de la pauvreté monétaire, les disparités territoriales restent profondes. En 2025, le taux de pauvreté est estimé à 11,6 % en milieu urbain contre 38,9 % en milieu rural https://www.worldbank.org/en/country/mauritania Ces écarts montrent que les bénéfices des politiques publiques demeurent inégalement répartis sur le territoire.
Les Nations unies soulignent par ailleurs que les privations continuent d'affecter plus fortement les populations rurales, les enfants et les jeunes. https://www.un.org
Cette réalité confirme que les inégalités structurelles restent profondément ancrées.
Les dispositifs de transferts monétaires et d'assistance constituent donc des filets de sécurité indispensables. Ils permettent d'atténuer les effets les plus immédiats de la pauvreté, mais ne sauraient, à eux seuls, modifier les mécanismes qui la produisent.
Une transformation structurelle suppose des réformes agissant simultanément sur l'emploi, l'accès au foncier, la qualité de l'éducation, la diversification du système productif et l'amélioration durable des revenus https://hdr.undp.org.https://www.worldbank.org/en/country/mauritania
La véritable question n'est donc pas de savoir si l'État intervient davantage qu'auparavant, mais si cette intervention transforme durablement les conditions qui entretiennent la pauvreté et les inégalités. C'est précisément à cette aune que peut être appréciée la portée réelle des politiques sociales mises en œuvre au cours des sept dernières années.
3. Emploi et économie : une croissance réelle, mais encore peu transformatrice
Le pouvoir met en avant les performances économiques du pays ainsi que les perspectives offertes par l’exploitation du gaz. La Banque mondiale prévoit une croissance de 4,4 % en 2026, portée par la montée en puissance du secteur gazier, les prix des matières premières et l’investissement public https://www.worldbank.org/en/country/mauritania.
Le FMI prévoit pour sa part une croissance de 4,0 % en 2025, après 6,3 % en 2024, tout en soulignant les contraintes structurelles qui continuent de limiter le développement économique à long terme https://www.imf.org/en/Countries/MRT.
Toutefois, la question essentielle ne réside pas uniquement dans le taux de croissance, mais dans sa capacité à transformer l’économie et à créer des emplois durables pour la population. Le FMI insiste sur plusieurs obstacles persistants : faiblesse des infrastructures, vulnérabilité aux chocs extérieurs, insuffisances en matière de gouvernance et faible diversification de l’économie https://www.imf.org/en/Countries/MRT.
La Banque mondiale souligne également que la réduction de la pauvreté demeure progressive et que les bénéfices de la croissance ne sont pas encore suffisamment répartis dans l’ensemble de la société https://www.worldbank.org/en/country/mauritania.
Le Programme alimentaire mondial (WFP) rappelle par ailleurs que la vulnérabilité alimentaire reste importante malgré certaines améliorations de la production céréalière. Des centaines de milliers de personnes demeurent exposées à l’insécurité alimentaire saisonnière https://www.wfp.org/countries/mauritania https://www.fao.org.
Ainsi, la Mauritanie connaît une progression sur le plan macroéconomique, mais cette dynamique ne s’est pas encore traduite par une transformation suffisamment profonde du marché du travail, ni par une sécurisation durable des moyens d’existence de la majorité de la population https://www.imf.org/en/Countries/MRT.
4. Éducation : un accès qui ne garantit pas encore l’égalité
La réforme de l’éducation est présentée par les autorités comme l’une des grandes priorités nationales. Pourtant, les données disponibles montrent que les fractures éducatives demeurent considérables. Les Nations unies indiquent que 42 % des enfants âgés de 6 à 11 ans ne sont pas scolarisés, avec des niveaux encore plus élevés dans les zones rurales https://www.un.org
L’UNICEF apporte un constat encore plus préoccupant dans son analyse 2026 de la situation des enfants en Mauritanie : 95 % des enfants de 10 ans seraient incapables de lire et de comprendre un texte simple, tandis que moins de 1 % des enseignants posséderaient les compétences requises https://www.unicef.org/mauritania.
Ces chiffres montrent les limites d’une approche fondée uniquement sur l’augmentation de l’accès à l’école. Une réforme éducative ne peut être évaluée seulement par le nombre d’élèves inscrits, mais par la qualité des apprentissages, la formation des enseignants, la disponibilité du matériel pédagogique, la lutte contre le décrochage et la réduction des disparités territoriales.
Une école qui accueille davantage d’enfants sans garantir leur réussite risque de reproduire les inégalités au lieu de les réduire https://www.unicef.org/mauritania https://www.unesco.org.
L’analyse budgétaire de l’éducation publiée par l’UNICEF Mauritanie indique que la part du budget de l’État consacrée à l’éducation est passée de 10,6 % en 2019 à 21 % en 2024. Cependant, près de 90,7 % de ces ressources sont consacrées aux salaires, tandis que les dépenses d’équipement et de matériel restent limitées https://www.unicef.org/mauritania/media/5156/file/Analyse%20Budgetaire%20Education%202025%20V%20FR.pdf.pdf. Cela montre que l’effort budgétaire, bien qu’important, ne s’est pas encore traduit par une amélioration suffisamment visible des conditions d’apprentissage.
5. Santé, nutrition et services publics : entre investissements annoncés et réalité quotidienne
Les autorités mettent en avant les investissements réalisés dans les services publics, notamment dans la santé, l’eau et les infrastructures. Mais l’évaluation d’une politique publique doit avant tout partir de l’expérience concrète des citoyens.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’élimination du trachome comme problème de santé publique en Mauritanie en mai 2025, ce qui constitue une avancée importante https://www.who.int. Cependant, l’OMS rappelle également qu’en 2022, la mortalité des enfants de moins de cinq ans restait d’environ 38 décès pour 1 000 naissances vivantes https://www.who.int.
Dans le domaine alimentaire, la FAO indique que la production céréalière de 2024 a été estimée à environ 571 000 tonnes, soit près de 20 % au-dessus de la moyenne des cinq années précédentes. Malgré cette amélioration, 590 000 personnes faisaient encore face à une situation d’insécurité alimentaire aiguë durant la période de soudure en 2025 https://www.fao.org.
Ces données montrent qu’une augmentation de la production ne garantit pas automatiquement une sécurité alimentaire suffisante pour l’ensemble de la population.
Une politique publique ne se mesure donc pas uniquement au nombre de projets lancés ou d’infrastructures inaugurées. Elle se juge à la qualité réelle du service fourni : le patient est-il pris en charge à temps ? L’enfant bénéficie-t-il d’une alimentation suffisante ? Les familles ont-elles un accès fiable à l’eau et à l’électricité ?
6. Gouvernance et corruption : une faiblesse structurelle persistante
Le gouvernement revendique une modernisation de la gouvernance publique et une amélioration de la gestion de l’État. Pourtant, plusieurs indicateurs internationaux montrent que les défis restent importants.
Selon Transparency International, la Mauritanie obtient un score de 30/100 dans l’Indice de perception de la corruption 2025, un résultat identique à celui enregistré en 2024 https://www.transparency.org/en/cpi.
Cette stagnation traduit une difficulté persistante à améliorer la perception de la transparence et de l’intégrité des institutions publiques. Elle confirme également que la confiance institutionnelle demeure fragile.
Le FMI souligne, de son côté, la nécessité de renforcer la gestion des finances publiques, de mieux maîtriser les risques liés à la dette et de poursuivre les réformes destinées à améliorer la résilience économique du pays. Ses analyses récentes mettent également en évidence les défis liés aux chocs climatiques et aux vulnérabilités extérieures https://www.imf.org/en/Countries/MRT https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2026/06/28/Islamic-Republic-of-Mauritania-Request-for-an-Extended-Arrangement-Under-the-Extended-Credit-Facility-568767.
Le problème dépasse donc la seule question technique de la gestion administrative. Il touche à la nature même du fonctionnement de l’État : sans mécanismes solides de redevabilité, sans contrôle effectif et sans institutions capables de prévenir et sanctionner les abus, la réforme de l’État demeure inachevée.
7. Droits humains et discriminations structurelles : une question centrale du bilan national
Un bilan complet de sept années de pouvoir ne peut faire l’impasse sur la situation des droits humains et sur les discriminations structurelles qui continuent de marquer la société mauritanienne. Le Département d’État américain souligne l’absence de progrès significatifs dans la situation des droits humains en Mauritanie en 2024.
Son rapport mentionne notamment des cas d’arrestations arbitraires, des restrictions à la liberté d’expression, des pressions sur la presse ainsi que des cas de mauvais traitements https://www.state.gov/reports/2024-country-reports-on-human-rights-practices/mauritania/
Les Nations unies soulignent également la persistance d’inégalités sociales et territoriales importantes, avec des privations qui affectent davantage les populations rurales et les catégories les plus vulnérables https://www.un.org.
Ces constats montrent que la question de l’égalité réelle reste largement ouverte. L’égalité devant la loi et les principes constitutionnels ne suffisent pas à eux seuls lorsque les écarts d’accès aux ressources, aux services publics et aux opportunités demeurent profondément enracinés.
Dans un pays marqué par des héritages sociaux complexes, il ne suffit donc pas de proclamer l’égalité formelle. Il faut mettre en œuvre des politiques publiques capables de réduire concrètement les inégalités d’accès à l’éducation, au foncier, à la justice, à l’emploi et à la représentation. Sans cette transformation, l’État social demeure incomplet et la citoyenneté reste inégalement vécue selon l’origine sociale, le territoire ou la position dans la société.
Conclusion : le défi non résolu de la transformation structurelle
Après sept années de présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’écart entre la communication politique autour des « transformations structurelles » et la réalité observée demeure le principal enseignement de ce bilan.
Les réformes engagées, les programmes lancés et les investissements réalisés témoignent d’une volonté d’action publique, mais ils ne suffisent pas à établir l’existence d’une transformation profonde. Une transformation structurelle suppose davantage qu’une accumulation d’initiatives : elle implique une modification durable des équilibres économiques, sociaux et institutionnels qui déterminent le fonctionnement d’un pays.
Or, l’analyse des différents secteurs montre un changement encore incomplet, marqué davantage par des réponses partielles aux difficultés existantes que par une rupture capable de modifier les fondements du modèle national.
Le véritable critère d’évaluation d’un pouvoir ne réside donc pas dans l’ampleur du récit qu’il construit autour de son action, mais dans sa capacité à produire des résultats durables, à réduire les fractures qui traversent la société et à renforcer la confiance entre l’État et les citoyens.
Le véritable enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de multiplier les annonces, les réformes et les projets publics, mais de démontrer que ces actions peuvent produire des transformations durables : une réduction effective des fractures sociales et économiques, une égalité réelle entre les citoyens et des institutions plus fortes, plus responsables et plus inclusives.
La question centrale demeure ainsi entière : la Mauritanie est-elle réellement engagée dans une transformation structurelle capable de modifier en profondeur son modèle de développement et ses équilibres sociaux, ou assiste-t-elle à une succession de politiques publiques qui, malgré leurs ambitions affichées, peinent encore à rompre avec les fragilités historiques du pays ?
Cheikh Sidati Hamady
Expert senior en droits des CDWD (GFoD), Conseiller du président d’Ira Biram Dah Abeid, chercheur associé spécialiste des discriminations structurelles, analyste, Essayiste
Le 05 Août 2026
