10-08-2026 19:30 - In memorian : Ousmane Diagana dit Dembo
2001– 2025 : Ousmane Diagana, dit «Dembo», l’intellectuel dont la pensée demeure vivante.
"C’est dans la mort que commence l’immortalité".
Il y a vingt-cinq ans disparaissait Ousmane Diagana, dit « Dembo », l’un des intellectuels les plus brillants de sa génération. Une immense perte pour la Mauritanie. Par sa noblesse dans l’action, sa vitalité dans l’œuvre, sa modestie et son patriotisme au quotidien, il avait profondément marqué ceux qui l’avaient connu.
Linguiste, poète, écrivain et enseignant, Dembo était de ces hommes rares dont l’apport à la société dépasse largement leur époque. Il appartenait, pour reprendre une expression attribuée à Nelson Mandela à propos de Walter Sisulu, à cette catégorie d’hommes « de l’or ».
Affable, généreux et ouvert, il était profondément attaché au dialogue et au débat d’idées. Son esprit, toujours en éveil, accueillait les différents courants de pensée avec curiosité et tolérance.
A l’image du grand poète Pablo Neruda, il était constamment à la recherche de ce qu’il y'avait de meilleur pour l’homme et pour la société.
Mais Dembo était aussi un homme de conviction. Patriote et profondément hostile à l’injustice, il partageait avec l'intellectuel, le philosophe et résistant Antonio Gramsci cette exigence de vérité et de justice qui ne laisse pas indifférent face aux dérives de son temps.
C’est au nom de ces convictions qu’il démissionna de son poste à l’Université, refusant de se résigner à ce qu’il considérait comme l’incurie et la bêtise — des mots qui, dans son cas, n’étaient nullement excessifs.
Un intellectuel engagé dans le combat démocratique
Son engagement ne s’est pas limité au monde universitaire. Son nom figure parmi les signataires de la célèbre « Lettre des 50 », l’un des premiers documents adressés au pouvoir répressif de l’époque pour réclamer la démocratie, le pluralisme et le règlement du passif humanitaire.
Dembo fut également l’un des acteurs de la création de L’Éveil Hebdo, en août 1991. Membre de son premier Comité de rédaction, il participa à cette aventure pionnière de la presse indépendante mauritanienne.
À ses côtés figuraient notamment le professeur Abdellahi weddoud Ould Cheikh, qui publiera en 1993 dans les colonnes du journal un article devenu célèbre, « La tribu : mode d’emploi », dont la profondeur demeure encore actuelle..
À cette époque, L’Éveil Hebdo, qui paraissait chaque lundi, dut parfois affronter les rigueurs de la censure. Le journal resta notamment durant une semaine au ministère de l’Intérieur, en application du fameux article 11.
Le comité de rédaction réunissait également notre ami Chedad, Abdallah Ould Sbaï, Ahmed Salem Ould Merzouk, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, Yahya Ould Waghef, ancien Premier ministre, feu Bouh Demba, ainsi que plusieurs autres intellectuels et journalistes engagés.
Dembo restera, jusqu’à sa disparition, fidèle à ses convictions, à ses amis et à cette vision d’une Mauritanie démocratique, plurielle et attachée à la justice.
Le pionnier de l’enseignement de nos langues nationales
Mais réduire Ousmane Diagana à son engagement intellectuel et politique serait injuste. Son œuvre scientifique et pédagogique constitue également une part majeure de son héritage.
Linguiste, poète, professeur et auteur du Dictionnaire soninké-français, il fut l’un des précurseurs du développement et de l’enseignement de nos langues nationales.
Premier directeur de l’Institut des langues nationales, il contribua à donner à cette institution le souffle et l’ambition nécessaires à sa mission. À travers ses travaux, son enseignement et ses recherches, il participa à la valorisation du patrimoine linguistique et culturel de la Mauritanie et, plus largement, à l’essor de la linguistique africaine.
Vingt-cinq ans après sa disparition, une question demeure pourtant : comment expliquer qu’aucune faculté, aucun institut ou établissement universitaire ne porte encore son nom ?
La question mérite d’être posée, car Ousmane Diagana a laissé une empreinte indélébile dans la littérature mauritanienne, dans la linguistique africaine et dans l’histoire intellectuelle de notre pays.
Donner son nom à une institution universitaire ou scientifique ne serait pas seulement un hommage à sa mémoire. Ce serait aussi transmettre aux nouvelles générations l’héritage d’un homme qui a consacré sa vie au savoir, à la culture, à l’enseignement, à la justice et à la défense de la dignité humaine.
« Les poètes ne meurent jamais »
Vingt-cinq ans après sa disparition, Dembo continue ainsi de vivre à travers ses œuvres, ses écrits, ses enseignements, ses combats et, surtout, dans la mémoire de celles et ceux qui l’ont connu, aimé et accompagné.
Comme l’a si bien écrit un grand écrivain sud-américain : les poètes ne meurent jamais.
Ousmane Diagana, dit Dembo, appartient désormais à cette mémoire collective qui résiste au temps.
En ce vingt-cinquième anniversaire de sa disparition, j’adresse mes sincères condoléances à sa courageuse épouse, qui a poursuivi et amplifié son œuvre, à ses enfants, à ses proches, à ses anciens étudiants, ainsi qu’à tous les patriotes de notre pays. Comme le soulignait un écrivain : "C’est dans la mort que commence l’immortalité".
Qu’Allah lui ouvre les portes de Son Paradis. Amine.
Inna lillahi wa inna ilayhi raji'un.
M.S.
