18-05-2009 01:27 - «Il ne faut pas s'étonner de l'absence des films africains à Cannes»
Interview – Abderrahmane Sissako est parrain, avec Juliette Binoche, du Pavillon Les cinémas du monde, qui vise à promouvoir la diversité culturelle à Cannes. Et à faire en sorte que les films d'Europe, des Etats-Unis et de l'Asie ne soient pas les seuls à pouvoir être regardés...
Combien de salles de cinéma y’a-t-il sur le continent africain?
Trop peu. Certains pays d’Afrique n’ont pas plus de deux salles. A Dakar, la capitale du Sénégal, il n’y en a plus aucune: la dernière salle, «Le Paris», vient de fermer.
Pourquoi ne pas développer les films sur d’autres supports, les téléphones portables par exemple?
Quand je fais un film, c’est pour qu’il soit projeté dans une salle. Or, c’est paradoxal de se dire que mes films sont vus ailleurs que dans mon pays d’origine, la Mauritanie. Remarquez, la salle n’empêche pas l’exploitation sur les téléphones portables ou les ordinateurs. Mais il faut que le spectateur ait le choix.
Le numérique va jouer un grand rôle. Ce n’est pas un hasard si l’on restaure la salle Soudan Ciné, à Bamako (Mali), qui sera première salle numérique de l’Afrique sub-saharienne. Un format qui évitera le problème de la circulation des copies et permettra à un film de sortir en même temps au cinéma des quais de Seine, à Paris, qu’à Soudan Ciné.

Cette année, à Cannes, l’Asie est très présente dans la sélection officielle, les Américains un peu moins. Comment analysez-vous la carte mondiale du cinéma?
Chaque année est différente d’une autre: c’est ça, la vie du cinéma! Mais quelle est la logique de tout cela, c’est difficile à dire. Si la cinématographie coréenne se développe depuis dix ans, c’est parce que ce pays a mis en place une politique de soutien au cinéma importante. Il ne faut pas s’étonner de l’absence de films africains à Cannes puisqu’il n’y a quasiment pas de projets qui se montent. Chaque année, une vingtaine de films se font sur tout le continent africain, si l’on met à part les productions d’Afrique du Sud et de l’Egypte et du Maroc. C’est très peu.
A quoi attribuez-vous cet échec?
Il manque une politique de soutien des films en Afrique. La France n’est pas plus riche que l’Allemagne, mais elle a un cinéma. Elle a aussi la culture d’aller dans les salles de cinéma, parce que les politiques y oeuvrent. Or sans politique d’encouragement, très peu de jeunes africains vont y croire et vouloir faire leur métier dans le cinéma.
Qu’allez-vous faire maintenant?
Je sens l’urgence de montrer l’état des choses dans un continent comme l’Afrique, qui ne se raconte pas au cinéma. Je ne sais pas s’il faut le raconter tout de suite, mais la condition des femmes en Afrique, le drame des femmes congolaises qui se font violer, c’est horrible. Pour moi, c’est difficile de montrer les injustices que l’Afrique se fait à elle-même sans stigmatiser. Or, les films doivent servir à informer, comme la presse.
Propos recueillis par Alice Antheaume, Ã Cannes
